‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 347 sur 509 · Voir encore Bl., IV, 255 et 2G · texte numérisé non relu

Voir encore Bl., IV, 255 et 2G

4. B1.,VII, 113. Cf. ci-dessus, p. 209. On peut voir, au manoir de la Possonnière, des armes parlantes gravées au-dessus de la cheminée de la salle à manger, et extérieurement au-dessus de la fenêtre de la dite salle donnant sur la cour : ce sont des tiges de ronce et d'églantier dont le pied est dévoré par les flanmies. Notre poète, qui s appelait de son vrai nom Honsart. au lieu de prendre comme tant d autres un pseudonyme d'écrivain, se contenta de travestir ce nom en 1550, si peu que rien, mais assez pour le rendre tout à fait symbolique. En effet Ronsard =r Ronce ard ; son nom de guerre faisait ainsi allusion aux ardeurs de son tempérament amoureux. Ce qui me coutirme dans cette opinion, ce sont des vers comme ceux-ci :

Quand une ronce, en vain énamourée,

i4insi que moij. du vermeil de ses bras... (Bl.. I, 65 )

Je veux encor de ma palle couleur

Aux bords du Loir faire naisire une fleur

Qui de mon nom et de mon mal soit peinte. (Ibid., I, 11.)

h Rlois, égale déi?i relui des fleurs du printemps ou des grains de sable de la mer ; sans doute il ne faut voir là qu'une hyperbole inspirée d'une ode anacréontique 1, mais cette hyperbole s'applique mieux à lui qu'à tout autre poète du xvi« siècle, et n'est que l'expression démesurée d'une vérité. Quelle raison aurions-nous de ne pas le croire, lorsqu'il affirme sans imitation, ni prétention, ni exaltation : « J'ay cent fois espreuvé les remèdes d'Ovide... ; Certes par effect je scay... ; Un soir verslaminuictj'allois veoirmamaistresse. .;Jenesuisseulementamoureux de Marie... ; J'en suis seur, j'en ai faitl'essay... ; Je suis amoureux en deux lieux... ; J'ay comme aventureux en diverslieux aimé... ; Je fis aux bords de Loire une jeune maistresse... ; Je m'espris en Anjou d'une belle Marie... ; Maintenant je poursuis toute amour vagabonde... ; J'ay certes espreuvé par mainte expérience Que l'amour se renforce et s'augmente en l'absence...; J'avois auparavant, vaincu de lajeunesse, Autres dames aimé (ma faute je confesse) -... »etc. ? N'a-t-il pas fait à son lit de douleurs et de mort, quand il n'avait plus le moindre intérêt à farder la vérité, la confession solennelle des plaisirs excessifs qui avaient ruiné prématurément son corps? Ne s'est-il pas alors accusé publiquement de s'être laissé, sansretenue, « décevoir aux charmesdeses sens », d'avoir «essayé toutes les fausses et prétendues félicitez » de la vie, et d'avoir été à cet égard « beaucoup plus grand pécheur que la plus part des autres hommes ^ »?

Ronsard a donc parié de l'amour en pleine connaissance de cause, et cela seul suffirait à sauvegarder son originalité de poète erotique. Je crois même que, de cette légion de poètes qui ont chanté l'amour au xvie siècle, y compris des ultra-voluptueux et des exaltés comme Tahureau et Magny, nul n'a souffert plus sincèrement des résistances d'amantes authentiques et joui avec plus de plaisir des faveurs, même minimes, qu'elles lui accordèrent.

Est-ce à dire qu'il ait réellement ressenti toutes les émotions qu'il exprime, avec autant de vivacité et de profondeur qu'il le dit, et que nous devions tenir pour vrais, d'une vérité historique, les récils, les tableaux qu'il nous a laissés de ses vaines tentatives de soupirant ou de ses amoureux ébats? Non ; il en est dans le nombre qui ne sont pas plus fidèles ou exacts que les portraits qu'il nous a tracés de ses maîtresses, au moins de Cassandre, qui moralement ressemble tant à la

1. Ode des Mealanges : Si tu me peui conter les fleurs ' Hl . !ï, 439 ■, imitée de l'ode anacrconl. 32 ; E". wJAXa Tzi-i-x c£vop<ov.

2. Hl., I, 243, 389', 398, 433, 441 ; II, 440; IV, 228-29. 254. 266; V, 134 35. .l'ai suivi pour ces citations l'ordre chronol. : 1553, 54, 55, 60, fi3. 78. V. Cf. dessus, p. 45.

3. Du Perron, Oraison fan., passage résumé pur Binet. Cf. 131., VIII, 209 et 210.

DE RONSARD POÈTE LYRioi'E (Ode légère) 473

Laure de Pétrarque et physiquement à Laure encore et surtout à certaines héroïnes de l'Arioste, Alcine ou Olympie. Il les a idéalisés *.

Certes, il lui est arrivé de serrer de près la réalité sur le papier comme dans la vie, en ce qui concerne par exemple les paysannes de Couture, ou Marie du Pin, ou Genèvre, parce que les premières le dédommageaient des rigueurs des grandes dames, et que les autres furent des maîtresses plus abordables et tangibles que Cassandre Salviati. Mais pour ce qui est de celle-ci, qu'il n'eut pas le loisir de voir aussi longtemps, aussi souvent, aussi facilement, et qui resta pour lui une « belle inhumaine », il a célébré ses charmes à distance et « par penser»-, imaginant une bonne part des joies qu'il eut goûtées par elle, si elle avait été libre et légère, et feignant aussi une bonne part des tourments qu'il eût endurés par elle, s'il l'avait aimée d'un amour profond.

Je sais bien qu'il a protesté pendant dix ans de l'amour « fatal » qu'elle lui inspirait, de cet amour-passion qui hante et possède l'être entier les jours et les nuits ; qu'en 156911 disait encore :

Non, le trait qui sortit de ton regard si beau Ne fut l'un de ces traits qui deschirent la peau : Mais ce fut un de ceux dont la poincte cruelle Perce cœur et poumons et veines et nioùelle '.

Mais je sais aussi qu'il a écrit le contraire, soit en 1353 dans une élégie à son commentateur Muret, soit vers 1573 dans une élégie sur la mort de Marie * ; que les contemporains ont surtout vu dans Cassandre une maîtresse intellectuelle, au sujet de laquelle, comme c'était la mode, Ronsard « fît de l'amoureux transi », c'est-à-dire feignit de l'être '"', et « voulut contenter son esprit», c'est-à-dire donner libre

1. Sur le portrait idéalisé de Cassandre, cf. Muret, Commentaire de VEIegie à Janet ; Brantôme ledit. Lalanne, IX, 257* : le quatrain attribué à Malherbe qu'on lit sous le portrait de Cassandre en lfi09 ; \'ianey. Bull, ilal., déc. 1901, p. 298; G. Deschamps. Hev. des Cours et Conf. du 17 avril 1902 ; ci-après, S IH- — Voyez encore ce que Ronsard écrit d'une autre, probablement Hélène, dans le sonnet de 1578 Chacun nie dit : Ronsard ta maistresse.

2. II dit sans cesse en parlant d'elle : Je me souviens, j'ai dans la mémoire j honore par penser, je l'aime en souvenir. Fil . I, 21. 45, 57, 92, 102 ; II, 258 ; IV. 395, elc.

.3. BI., IV, 395. Voir encore I, .330, sonnet Amour je prens congé, où il est question de Cassandre, de Marie et d'Hélène : « Si elles m'ont aimé, je les ai bien aimées. »

4. « Hercule, dit-il à Muret, fut ardemment, follement amoureux d lole.

Non pas espris comme on nous voit esprendre

Toy de ta Janne et moy de ma Cassandre. » Bl , I, 127.1

<( J'avais aimé d'autres femmes avant Marie, dit-il à pi-opos de sa mort. Mais la playe n'avoit profondément saigné Et le cuir seulement n'estoit qu'esgraligné » [Ibid.y 243.)

5. Définition que Muret doune du mol « petrarquiser », en noie du sonnet Dy l'un des deux i' 15531 .

cours à ses rèves et les satisfaire en les réalisant par écrit *; que Tahureau, qui l'un des premiers « reçut en plein le coup de soleil de Ronsard n-, et dès l'apparition des Ainovrs de 1552 « cassandrisa » (le mot est de lui) à propos de sa maîtresse l'Admirée, a fait cet aveu, justement dans une Chanson à l'Admircp :

Je me suis feint en vers heureux Flattant le soucy langoureux

De ma triste détresse. . .

Pensant contenter mes esprits, J'ay souvent rcmply mes escrits

De mignardes feintises ^ ;

que Baïf,leplus ancien condisciple de Ronsard, et Rinet,son biographe, qui se pique d'avoir été son confident, ont tous deux souligné le caractère relativement fictif des poésies consacrées à Cassandre*; qu'enfin, même en l'absence de ces témoignages, une étude attentive et impartiale des dites poésies (sonnets, odes, élégies) permet de penser que la part de la convention et celle de la fantaisie y sont plus grandes que celle de la vérité : les unes contenant trop d'érudition mythologique et d'artifices à l'italienne, trop de « doctrine » et de « faconde », comme on disait alors, pour exprimer les émotions « d'un cœur vraiment épris ». les autres trop d'abandon et de lasciveté du côté de Cassandre pour qu'une telle attitude soit conciliable avec la pudeur et la chasteté qui sont ailleurs sa parure et font le désespoir de son amant ^. — Gardons-nous donc de tomber dans l'erreur des prolestants et de mériter cette apostrophe que Ronsard leur lança en 1363 :

1. Expression de Pasquier, Rcch. de la hrance, liv. VII, ch. vi. Cf. Lettres, I, 3, qui est de 1554 et renvoie au Monophile, qui venait de paraître. Ronsard en a donné luimême la définition a la fin de son Ci/clope : I! vaudrait mieux, lui fait-il dire, aimer une autre femme que Galatée, « ou feindre dans toy-niesmes

Que tu es bien aimé de celle que tu aimes. Car feindre d'estre aimé (puisque mieux on ne peut) Allège bien souvent l'amoureux qui se veut Soy-mesmes se tromper, se ;ïuarissant la playe Aussi bien par le faux que par la chose vraye. »

2. Sainte-Beuve, Tableau de la poésie fraii XVI'^s., édit. Charpentier, p. 95, notel.

3. Sonnets, Odes et Mifinardises amoureuses ^1554). On remarquera que Tahureau emploie, pour e\pliquei- ses poétiques mensonges, précisément les termes dont se sert Pasquier jugeant Ronsard chantre de Cassandre. — \'oîr encore Gilles Durand, Gayetez amoureuses (15871, ode à Cl. Binet.

4. Voir l'éd. des Œuvres d'A. de Baïf par M.-L , 1, pp Set 137 ; la Vie de Ronsard par Binet (textes de 1586 et 871 ; mon étude sur la Cassandre de Fionsart dans la Reu. de la Renniss. d'oct. 1902, pp. 74 et suiv.

5. 11 y a entre autres une odelette qui décrit les prétendus y.i-yi-^Xio'zz'MiJ.tZ'X de Cassandre, à côté d'une ode A une fille, à qui Ronsard demande vainement l'ultime faveur (Bl., II, 145-481 : on dirait que Cassandre a toute la science impudique de la « fille », et la « fille » la pureté de Cassandre.

DE RONSARD POÈTE T.YRIOIE {Oclr léijcre) -475

Tu semblés aux enfans qui contemplent es nues

Des villes, des geans, des chimères cornues,

Et ont de tel object le cerveau si csmeu

Qu'ils pensent estre vray le masque qu'ils ont veu :

Ainsi tu penses vrais les vers dont je me joue...

Mais gardons-nous aussi de croire que ses chants d'amour ne sont que des mensonges poétiques et des chimères. Gardons-nous de mesurer à notre aune la sincérité des poètes : il leur arrive d'être de bonne foi, même quand ils déclament, et de cacher sous le voile brillant des métaphores et des jeux d'esprit de vraies souffrances et de vraies joies <. Évidemment, on ne peut dire jusqu'à quel point ils sont les héros ou les victimes des amours qu'ils chantent, oii commence, oîi finit l'illusion qu'ils se donnent et qu'ils nous communiquent. Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que Cassandre, Marie, Genèvre, Hélène, poTiT H€ citer que les principales des femmes qui ont inspiré Ronsard, ne sont pas des êtres imaginaires, et qu'il les a aimées plus ou moins longtemps, plus ou moins profondément, plus ou moins facilement; que les poésies erotiques de Ronsard, même celles qui ont pour sujet Cassandre, sont pleines d'allusions à des faits précis, ne provenant ni de sa fantaisie ni de ses modèles, et d'accents d'émotion personnelle qui ne peuvent nous tromper ; qu'elles ont presquetoujours^ leur point de départ, leurs racines dans la réalité et dans la réalité vécue par lui : une rencontre, une conversation, un accueil engageant, un des mille manèges de la coquetterie féminine, un cadeau, une chasse, un repas sur l'herbe, un baiser, une liaison plus ou moins intime, une séparation temporaire ou' définitive. Seulement son imagination, ou plutôt sa vive sensibilité aidée de ses réminiscences, a souvent brodé sur ce fond de vérité, lui faisant décrire comme si cela élait ce qui aurait pu être ou ce qu'il rêvait.

Et cette constatation n'est point pour diminuer son mérite, bien loin de là. Il a fait ainsi passer à l'acte ce qui n'était souvent qu'en puis-

1. On connaîl les vers de Musset : « Leurs déclamations sont comme des épées... » (Nuit de Mai.) — Les poètes sont encore de bonne toi quand ils changent l'adresse de leurs vers amoureux, témoin Lamartine adressant à Elvire des vers que lui avait inspirés Graziella. Ronsard a de même adressé à Marie des pièces primitivement écrites pour Cassandre et inversement. II a fait mieux : le Vœu à Phebiis écrit en 1,550

0 pour guarir la Valentine du Comte d'Alsinois » s'applique à Cassandre dans les éditions postérieures. Devons-nous pour cela suspecter la sincérité de ses sentiments? Ne pouvait-il. sans faillir, faire une déclaration d'amour à une seconde femme dans les mêmes termes qu'à une première, et surtout prier pour la guérisou d'une personne dans les mêmes termes que pour une autre ?

2. .le dis presque toujours. Pour cette restriction, voir ci-dessus ce que j'nî dit de

1 ode : Je reiis. Muses aus heaus yeiis. et de l'élégie oratoire et hrique : Banques voici le jour [pp. 116 et 264 .

sance ; il a donné l'être à ce quj n'existait que dans son esprit : il a créé. Autrement Ronsard eût-il été poète, et n'est-ce pas justement le propre de l'art d'exprimer la nature, laquelle est incomplète ou défectueuse ou embryonnaire, en la complétant, en la perfectionnant, en la développant dans le sens de l'idéal, et d'un certain idéal conçu par l'artiste? Avec des éléments particuliers, relatifs à son temps, à son pays, à sa personne, il a voulu donner des peintures de l'amour qui fussent d'une vérité universelle et éternelle.

Faire (puvre d'art, telle est la fin qu'il se proposait bien plus que d'enregistrer simplement les battements de son cœur. Sansdoute il ne laissa pas de les écouter. Mais d'abord étaient-ils assez forts ou n'étaient-ils pas trop violents pour être entendus distinctement ? Puis il pensa, non sans raison, que cela ne lui suffil-ait pas pour être en français l'interprète éloquent du cœur humain, que cela n'avait pas suffi à Cl. Marot ; et il demanda aux poètes de l'amour, italiens, latins et grecs, les secrets de leur éloquence. 11 s'agissait avant tout pour Ronsard de rendre en salangue aussi brillamment quepossibleles sensations et les sentiments qu'ils avaient si bien exprimés dans la leur, de rivaliser avec eux en les imitant, de les égaler enfin par un habile travail de transposition et d'adaptation. — Il ne cesserait pas pour cela d'être sincère, au moins chaque fois qu'il se mettrait en scène : ses aventures personnelles ne ressemblaient-elles pas nécessairement aux leurs? Les causes et les efTcts de leur amour n'étaient-ils pas les causes et les elTets du sien ? Les émotions que lui donnaient ses maîtresses n'étaient-elles pas les mêmes, à peu de chose près, que celles qu'ils avaient ressenties et décrites ? Il pouvait donc sans scrupules, et avec un noble espoir, butiner, comme une abeille diligente, toutes les fleurs de leurs œuvres erotiques ^.

Ce raisonnement d'humaniste était fondé : tous les poètes italiens et néo-latins de la Renaissance l'avaient tenu ; c'était déjà celui des anciens poètes latins, imitateurs des Grecs ; il ofTrait en outre de grands avantages à une époque où la poésie française avait besoin d'être « illustrée ». Mais il pouvait être dangereux d'en abuser. En le poussant à

1. La solution de ce problème ; La siacérité des émotions est-elle compatible avec leur expression par des réminiscences livresques ? — me semble contenue en partie dans ces lignes de M. Faguet : « ITn humaniste pleure sincèrement un être cher avec une réminiscence classique, comme un dévot le pleure profondément avec une citation des livres saints. » {Op. cit., p. 243.) On peut faire la même remarque pour n'importe quelle prière, pieuse ou profane, par ex. pour les déclarations d'amour, qui contiennent implicitement une prière, toujours la même, et pour toutes les émotions concomitantes. Non seulement un amoureux peut se répéter lui-même, mais les amoureux de tous les temps et de tous les pays se répètent légitimement les uns les autres.

DE RONSARD POÈTE LYRIQUE {Ode légère) 477

l'extrême, en l'appliquant sans mesure, on risquait fort de sacrifier sa spontanéité à la science des procédés et de faire disparaître sa personnalité dans celle de ses modèles. Rien de plus naturel que de mettre son honneur à ressembler aux glorieux poètes de l'amour, mais à la condition de leur ressembler comme un fils à son père ou à son aïeul, et de les faire renaître en soi avec une physionomie nouvelle ; rien de plus légitime que de butiner de-ci de-là des Heurs qui étaient du domaine public, mais à la condition de produire par un mélange industrieux de sucs étrangers etdomestiques un miel d'une saveur particulière. Ronsard eut-il assez de génie pour y réussir? Comparer ses odes et chansons amoureuses à leurs sources littéraires, c'est répondre à celte question.

Bien que Ronsard ait d'abord chanté l'amour volage et sensuel d'après Horace, Catulle, Tibulle, Ovide et deux au moins de leurs imitateurs néo-latins, Pontano et Second, nous commencerons la revue de ses odes erotiques par celles qui se ressentent de l'influence de Pétrarque, le chantre de l'amour chaste et constant. La raison en est simple : Ronsard n'a suivi Pétrarque dans les hautes sphères de l'amour platonique ou chrétien qu'à deux moments de sa carrière, très courts et séparés par un intervalle de plus de vingtans ; et quant aux sentiments élégiaques dont il lui emprunta l'expression alambiquée, à luiou à certains pétrarquistes, ils occupent une place restreinte dans ses vers lyriques proprement dits.

De 1340 à 1350 la vogue de Pétrarque était plus grande que jamais en deçà des Alpes. Il passait, à Paris comme à Lyon, pour «le prince des poètes italiens ' ». Son Canzoniere était devenu pour l'élite intellectuelle de France un livre de chevet, sans cesse relu, cité, traduit, imité, un code de l'amour courtois, un vade mecum, qu'il eût été déshonorant d'ignorer, surtout à la Cour. Ce fut donc une des premières lectures de Ronsard, une lecture qu'il « souloit faire en sa jeunesse ».

1. Sibilet, Artpoël.. II, chap ir. — A Lyon, J. Lemaire se vante, dès 1509, d avoir imité « le bon Pétrarque, en amours le vrai maistre » {Temple de Venus, débutl. — Cl. Marot, J. Peletier, traduisent du Pétrarque ; M. de St-Gelais loue le prince Ch. d'Orléans de faire de Pétrarque sa lecture favorite {Œuvres, éd. Blanchemain, I, 287). — Pour les principales causes de cette vogue, voiries thèses fr. de MM. Hourciez, PiérietH. Hauvettc. les articles de MM. Lefranc {Hei>. d'Hist. liit. de janv. 1896) et Vianey {HuUetin italien, 1903-1904'. L'arrivée de la Florentine Catherine de Médicis à la cour de France (1533) dut y contribuer beaucoup .

Mais son opinion sur Pétrarque et le pétrarquisme a singulièrement varié.

D'abord, « incrédule » en fait d'amour-martyre et très absorbé par ses études gréco-latines, il ne semble pas avoir partagé sans réserves l'engouement général. Il souhaitait bien que « son amie », celle quPI* rêvait, « sceut par cœur » tout ce qu'avait chanté

Pétrarque en Amours tant vanté ' ;

mais lui-même ne pouvait lire sans rire et se moquer Du Florentin les lamentables vois -.

Dans le courant de l.")48 il félicitait Du Bellay d'avoir « l'ame de Pétrarque » et « d'escrire comme lui » ; mais en janvier 1.550, en pleine ferveur pindarique, il raillait les rimeurs de cour « qui n'admirent qu'unpetitsonnetpetrarquizé ^ ». Au reste, des nombreuses pièces consacrées à l'amour dans la première édition des Odes, trois seulement et le début d'une autre s'inspiraient de Pétrarque ; encore était-ce assez discrètement •*.

Puis, les quatre années suivantes, il « petrarquisait » lui-même à outrance, pour se conformer au goût du temps, à l'exemple de Du Bellay et deTyard '■>. 11 nourrissait l'espoir

De faire un jour à la luscane voir

Que uostre France autant «luelle est heureuse

A soupirer une plainte amoureuse,

et l'ambition non moins avouée de dépasser ses devanciers français,

Page 1