Cf. Bl., I, 347 ; IV
4. A'oir notamment les thèses fr. de MM. Bourciez, Piéri, Favre. Pinvert, Chamard, et les articles de M. \'iauey, Bulletin italien d'oct. 1901 à sept, 1904. Ces articles viennent de reparaître, remanies et complétés, dans un ouvrage du plus haut intérêt liistorique et littéraire, le Pelrarquisme en France au XYI"^ siècle (Paris, Masson. 1909), Je le reçois au moment même où je corrige les épreuves du présent chapitre, et suis heureux de pouvoir y renvoyer le lecteur. .Mais M. \'ianey ayant étudié, en ce qui concerne Ronsard, presque exclusivement les sonnets pélrarquesques. et d'un point de vue différent du mien, je n'ai pas eu à modifier mon texte ni les résultats de mes recherches personnelles.
effets produits par ces deux genres de beauté, dont le premier entretient l'espoir de l'amant et le fait vivre, le second le désespère et le fait mourir: analyse du bienheureux martyre, qu'il bénit tout en le déplorant. 5" Inlluence morale de l'aimée sur l'amant : Pétrarque, en aimant Laure, tend au Bien idéal ; sa pensée s'élève jusqu'au ciel et se purilie ; son profond amour est une vertu qui engendre toutes les autres, en particulier le sentiuient de l'honneur et de la fidélité inébranlable, que la mort même ne pourra vaincre. G" Influence esthétique : enthousiasmée par l'admiration, exaltée par l'espoir, l'àme de l'amant prend conscience du Beau absolu et cherche à le réaliser en ciiautant les joies ineffables de sa vision ; irritée par l'obstacle, attristée par l'impossibilité de satisfaire le désir, elle chante encore, mais cette fois pour bercer sa douleur, et ses chants désespérés sont également beaux. Dans les deux cas, l'idée est assez poignante, le sentiment assez vif, le transport assez fort pour faire déborder le cœur : l'amant devient poète lyrique et poète si inspiré que ses chants lui assurent, ainsi qu'à l'aimée, une gloire immortelle.
Voilà pour le fond. Ou voit qu'il faut se garder de confondre l'amour pétrarquesque et l'amour platonique. L'amour que préconise Platon, celui qui a pour objet l'àme éternelle et la beauté absolue, est exempt de toute souffrance '. Pétrarque, il est vrai, a aimé Laure « pour les rayons du ciel » qu'elle portait en sa personne ; c'était d'ailleurs le fait d'un chrétien autant que d'un platonicien, et l'on sait que Pétrarque, avec son auteur favori saint Augustin, a goîité surtout dans Platon le christianisme anticipé. Son amour fut platonique, eu ce sens qu'il lui permit de s'élever a la contemplation du Beau et du Bien . Mais il fut en même temps élégiaque, parce qu'il y avait en Pétrarque un homme très sensible et un humaniste nourri de Virgile et des élégiaques latins: tout en gloritiant la valeur morale de Laure, il célébra les charmes de l'enveloppe éphémère où son àme resplendissait, et pleura de ne pouvoir en jouir. D'autre part, on retrouve dans le tanzoniere l'intlueuce des troubadours au moins autant que celle de Platon et des platoniciens latins-. Pétrarque a aimé d'un amour chevaleresque (d'ailleurs épuré, plus subtil), qui, comme la plupart des sentiments de la chevalerie, eut pour principe le christianisme. Même la deuxième partie du Canzoniere, où ses désespoirs se changèrent sous l'empire de la foi en
1. Voir notamment le Banquet. Cf. la Parfaicte Ainye du poète platonicien Héroët, dont le 3*^ livre contient une satire du pétrarquisme, comme la remarqué H. Chamard dans sa thèse fr., p. 191, note 2.
2. Cf. le Trtonfo d'Ainore, cap. i\-. où P<'tî-arque cite, entre autres, .\rnaud Haniel, Giraudde Uorneil, Arnaud de iMarueil, GeoH'roi Uudel, Bernard de Ventadour.
DE RONSARD POÈTE LYRIQUE {Ode lé'jrre) 481
une radieuse espérance, éternisant au ciel une adoration qui avait duré vingt ans sur la terre, même cette partie, si chrétienne et dantesque, est en germe dans la poésie provençale '.
Style. — 1° Images, métaphores et comparaisons les plus caractéristiques : cheveux d'or, sourcils d'ébène, teint de lis et de rose, lèvres de rose, dents ou doigts de perles, front ou main d'ivoire, cou d'albâtre ou de neige ; les yeux sont des astres, qui guident la nef de l'amant parmi les écueils et la tempête, ou des soleils dont les rayons brûlent son cœur ; c'est là qu'Amour fait son nid, à moins que ce ne soit dans le cœur de l'amant ; c'est delà qu'Amour tire ses flèches et monte à l'assaut du cœur, faiblement défendu par la Raison. L'aimée est une bête sauvage vainement poursuivie ; elle lient à la fois les éperons et le frein du cœur qui l'aime ; ses charmes sont des hameçons ou des rets qui retiennent l'amant. Les yeux de l'amant sont les portes de soncoiur et ceux de l'aimée en sont les clefs ; le cœur de l'amant sort de sa poitrine et émigré dans celle de l'aimée. Les larmes sont des pluies qui éteignent les feux ou les ravivent ; les soupirs, des vents qui attisent ou rafraîchissent le feu qui consume l'amant. — 2° Hyperboles : les larmes forment une fontaine, ou font grossir les fleuves ; les rayons des yeux suMisent à serener le ciel ; ils sont capables de dégeler le Rhin couvert de glaces; le soleil se cache de dépit se voyant vaincu par les yeux de Laure ; la nature entière est en admiration devant Laure, unique ornement du monde ; elle est la gloire de son siècle ; elle morte, le monde sera sans soleil. — 'A° Antithèses et alliances de mots : le visage de l'aimée est fait de chaude neige ; l'amant frissonne en été et brûle en hiver ; il est à la fois feuet glace ; Laure est un glaçon qui l'enflamme ; il espère et craint ; il se nourrit et se consume des regards de Laure ; il se repait à la fois de miel et d'absinthe ; il ressent une douce amertume des beautés de sa chère ennemie, de sa douce guerrière, fière et humble en même temps; il goûte la paix en songeant àla guerre qui se passe dans son cœur; il jouit de son angoisse, adore sa prison, vit de sa propre mort. — 4» Jeux d'esprit et concetti : Pétrarque joue sur les mots Laure, laurier etl'aura (la brise) ; il brûle d'autant plus que le bois n'est plus vert ; ses larmes lavent les fautes commises par ses yeux.
Voilà pour la forme. Elle s'adaptait parfaitement àla passion aussi ardente que délicate qui animait Pétrarque -. Mais elle fut le point de
1. Voir la canz. xii de Pons de Capduoil dans le recueil de Raynouard, tome III, et l'hymne à la Vierge de Pierre de Corbiac, tome 1\'. — Sur les sources du Canzoniere, cf. Gidel, ihése fr. (1857) ; P. de Noihac, ihvse fr. (1892), chap. viii el escursus vil ; Nie. Scarano, Failli provins, e ilal. délia lirka iietrari:hesca dans les Slud. di Filoloyia Rumanzia, année 190U, pp. 249 à 3(>0.
2. Sur la sincérité de la passion de Pétrarque, v. Mézières, Pétrarque 18(i8>. chap. ii.
départ de la poésie emphatique et précieuse qui devait avoir une si étonnante fortune en Italie, en France, en Espagne et en Angleterre jusqu'au xvii'^ siècle, jusqu'à l'époque où Boileau protesta contre les « faux brillants » des poètes plus virtuoses qu'amoureux, qui pétrarquisaient encore *. Ce qui était de l'art chez Pétrarque — un art déjà très railiné — devint de l'artilice chez la plupart de ses innombrables imitateurs.
En 1530, les pétrarquistes avaient déjà singulièrement brodé et renchéri sur ces thèmes et ces expressions de l'amour. Ronsard les reprit à son tour, sans en rien excepter, et en s'inspirant non seulement de Pétrarque, mais de ses meilleurs disciples, l'Arioste et Bembo '. En bon élève de Dorât, il y ajouta nombre d'ornements mythologiques et de périphrases, pour atteindre ce « style brave et haut, enllé de gravité », qui fut quelque temps à ses yeux, trop longtemps, le nec plus ultra de la poésie '•'•. On peut s'en convaincre en lisant les sonnets des Amours de 1552-33*. Mais, par bonheur, les odes et les chansons où il a pétrarquisé sont à peu près exemptes de mythologie, restant ainsi beaucoup plus que certains sonnets dans la pure tradition du Canzoniere, et du même coup dans la tradition française. Etudions quelques-unes d'entre elles.
La chanson Las, je ïi'cusse jamais pensé, contient trois parties. D'abord Ronsard se plaint de la rigueur de sa maîtresse et de la déception qu'elle lui cause après la promesse de bonheur que lui avaient faite ses yeux (str. 1-3). Ensuite il lui déclare l'amour irrésistible que ses yeux lui ont inspiré dèsla première rencontre, et lafélicitéqu'il éprouve à être son esclave, même rebuté (str. 4-7). Enfin il l'assure d'une fidélité inébranlable et éternelle (str. 8-12). Les deux premières parties sont du Pétrarque tout pur, je veux dire qu'elles proviennent unique-
1. Arl poétique, 1, vers H ; II, vers 45 el suiv. — (Juand je dis que le Canzionere a été le point de départ de la littérature précieuse et emphatique, je n oublie pas que la préciosité est d'origine alcsandrino-latine et l'emphase d'origine espagnole ; je n'oublie pas non plus que la préciosité de l'amour « courtois » est au fond des sources françaises de Pétrarque. Le Canzoniere est un point de départ moderne, où Ton trouve l'expression de l'amour « courtois » élevé à la perfection de l'art antique.
2. 11 a imité en outre quelques pétrarquistes italiens moins connus; ce que j'en ai dit plus haut (p. 449, note 5) se trouve confirmé et complété par M. Vianey dans son Pétrarquisme en Fr. an XVI'= s. (pp. 135 et suivantes). Mais ces imitations de poetae minores se réduisent à huit ou neuf, et Ronsard s'est adressé avant tout, M. Vianey l'a bien vu, au maître florentin et à ses disciples de premier ordre.
3. Ainsi parle Uonsard à propos des sonnets à Cassandre (Bl., I, 42 ; VI, 327).
4 Tout ce que dit M. Chamard des procédés d'imitation et des artifices de stjle de \'Oliue s'applique à peu prés également à ce recueil de Ronsard, qui contient d'ailleurs un assez grand nombre de très beaux sonnets, dont quelques-uns ne le cèdent guère à ceux de Pétrarque et justifient dans une certaine mesure 1 enthousiasme de Pasquier iliech. de la France, li\ . VII, chap. vi'.
DE RONSARD POÈTE LYRIQUE (Ode léç/i're) 483
ment et directement de lui, pour le fond et pour la forme \ Qui ne reconnaît, pour les avoir vus dans Pétrarque, la « dame qui cause la langueur» et dont « la cruauté fait mourir» ; l'amant qui ressent « le mal d'aimer loyalement » , trop tard pour « affranchir son cœur désormais vaincu » ; les yeux qui d'abord remplissent l'amant d'espoir, puis le lui enlèvent et « transforment son aise en rien » ; le « dard » que l'Amour a « décoché » du regard de la dame pour « assujettir » l'amant ; le « bel accueil » qui ouvre a. par la clef de 1 œil » « le paradis des amoureux », où l'on devient du même coup un « esclave » et un « dieu » ; le cœur « laissé en gage de foy » à son «vainqueur» ; le servage plus doux que la liberté ; la souffrance qui est une jouissance, etc. ? Mais il est impossible d'en préciser les sources : idées et images, et je ne sais quelle subtilité abstraite reviennent dans nombre de sonnets et canzones de Pétrarque -, et Ronsard s'est tellement imprégné desonauteur, il se l'est si complètement assimilé qu'on ne peut relever aucun passage transporté tel quel du Catizoniere dans sa chanson, bien qu'on y sente circuler la sève du Canzoniere d'un bout à l'autre.
La source de la troisième partie est au contraire facile à déterminer. C'est une page célèbre de rArioste,la missive que Bradamante adresse à Roger pour le rassurer sur la constance de son amour malgré le projet formé par ses parents de la marier à Léon, empereur du Levant 3. Elle a passé presque entièrement dans les cinq dernières strophes, mais avec quelles modifications ! D'abord l'ordre des idées en est tout bouleversé. Bradamante écrit à Roger : 1° Je serai inébranlable comme un rocher battu des ffots et des vents. 2" 11 arrivera des choses impossibles avant que mon cœur change : le plomb taillera le diamant, la mer submergera les .\lpes. 3° Ce cœur est si bien votre
1. Il peut se faire cependant que l'idée el le mouvement du début aient été suggérés par ce passage d'une plainte de Bradamante : « Hélas, Roger, hélas, qui l'aurait cru ? tandis queje t'aimais plus que raoi-niéme, tu as pu aimer plus que moi non seulement autrui, mais des gens qui sont tes plus cruels eunemis... » ^Orl. fur-, ch. xxx, st. 82.)
J'ai consulté pour l'Arioste l'édition des œuvres complètes de Venise, Fr. Pitteri, 17tit), en six tomes.
2. \'oir par ex. dans la première partie [in vila di Laura les sonnets 42 et tiO ; 94 ; 73, 84 et 121 : 122, 174, 18j ; les canz. 2, 7 et 10, tin.
Je numérote les pièces du Canzoniere d après l'ordre, d'ailleurs arbitraire, adopté dans les éditions courantes du xi\'' siècle, à la suite de celles de Marsand et de Le Monnier (v. entre autres l'édition stéréotypée de Fr. Costero, avec notes de Leopardi et de Camerini, Milan, Société édit. Sonzogno, s. d.). Pour le texte, j'ai consulté l'édition récente de Salvo Cozzo ^Florence, Sansoui, 1905, qui, comme celle de Mestica Florence, Barbera, 189(j), reproduit le manuscrit de Pétrarque.
3. Ort. fur.^ chant xliv, st. (il à 65. L'Arioste a repris ce développement avec les mêmes comparaisons, les mêmes expressions et le même ordre, mais en le généralisant, dans le capilolo Quai son, quul sempie fui, tal esser voglio (Rime, cap. ix ; c est VElegie vin dans léd. Polidorii ; les seuls changements qu'il y ait faits viennent du rythme différent. — Du Bellaj' en avait déjà tiré les sonnets 35, 39 et 29 de l'Olive.
domaine qu'il n'est pas besoin de l'entourer de fossés ni de remparts par crainte que d'autres ne vous l'enlèvent. 4° Rien ne saurait le corrompre, ni l'or, ni l'éclat d'une couronne, ni la beauté d'un autre prétendant. 5° Aucune autre image que la vôtre ne peut y être gravée, tant l'empreinte de vos traits y est profonde. 6" Semblable au diamant, il se réduirait en poussière plutôt que de recevoir une seconde forme. Ronsard a fondu les allirmations 4 et 3 en une seule phrase qui est devenue sa troisième strophe. Il a fait sa deuxième avec la comparaison finale de Bradamante, sa quatrième avec l'allirmation 3. 11 a transporté à la fin de sa pièce le serment de lidélilô qui venait en second lieu dans la missive italienne. — Puis, tout en gardant la tournure latine ' de ce serment suggéré par l'Arioste, il en a remplacé les termes par d'autres qui me semblent empruntés à ce passage d'un sonnet de Pétrarque : « La mer sera sans eau et le ciel sans étoiles avant que je cesse de craindre et de désirer sa belle ombre, de haïr et d'aimer la profonde plaie amoureuse que je cache mal » ; à moins qu'ils ne viennent directement de ce passage de Properce : « On verra le Soleil conduire les noirs coursiers de la nuit, les fleuves rappeler les eaux vers leurs sources et le poisson périr au fond de la mer desséchée, avant que je puisse transporter ailleurs mes feux. Je serai toujours à elle, vivant ou mort 2. » — Enfin il lui a donné pour cadre la clausule ordinaire des canzones de Pétrarque, des chansons des troubadours et de nos trouvères, une apostrophe à sa chanson :
Chanson, les estoiles seront La nuit sans les cieux allumer Et plus tost les vents cesseront De tempester dessus la mer.
Que de ses j-eux la cruauté Puisse amoindrir ma loyauté '.
Il a ainsi voulu, ce n'est pas douteux, donner à son morceau plus d'unité et de concision que n'en olTre celui de l'Arioste. Peut-être y a-
1. Cf. Vi'rg., Duc. I, 59-G3 ; Properce, 1,15, vers 29 et siiiv. ; II, 15, vers 31-35 ; Ov., Met , XIV, 37 39.
2. Pétr.. son. 143, Di di in di, 2» quatrain (Rons, en a imilL' les tercets à la fin du sonnet Par ne scay quelle eatrange, Bl , I, 3V'. • — Prop., loc. cit. Le quatrain de Pétr. est une imitation originale du passage de Properce, jointe aune réminiscence du fameux Odi et aino de Catulle. — Ronsard a repris ce serment à la tin des Stances d'Eurymedon : J'iiy quitté le rempart.. RI . I, 250;. Cf. Marot, Elégie W éd. Jannet, II, 33).
3 Notons une clausule semblable, avec une forme de serment analogue mais plus naïve, chez le trouvère Jean de Neuville, qui se trouve être ainsi, par l'intermédiaire de Pétrarque ou autrement, l'un des ancêtres littéraires de Ronsard : « Chanconeta, lu t'en iras 1 A m'amiete, si lî di | Que quant la mer sèche sera 1 Et l'en ii^a a pié parmi | ^Ce ne fui oncques. ne n'iert ja', I Lors partira m'anioi-s de ii, » ^P. Paris, Hist. litt. de la Fraïue. XXIIl, 044.' — V. ci-après, p. 493, note 5.
DE RONSABD POÈTE LYRiQi'E {Ode légère) 485
t-il perdu de la clarté. En tout cas, si l'on ajoute aux remarques précédentes que l'apostrophe finale ne ressemble à aucune de celles duCawzoniere, qu'au lieu d'une femme comme dans le Roland furieux, c'est un homme qui déclare son amour, que c'est le poète lui-même qui s'adresse à une maîtresse réelle, et cela dans des circonstances bien difTérentes de celles où se trouvent Bradamante et Roger, on conviendra que la chanson de Ronsard reste une œuvre vraiment personnelle.
L'ode en dialogue J'avois les yeux et le cœur, où les yeux et le cœur du poète s'accusent mutuellement du mal d'amour dont il souffre, a certainement pour origine le sonnet de Pétrarque que voici : « Mes yeux, pleurez; accompagnez le cœur à qui votre faute fait endurer la mort. — C'est ce que nous faisons toujours, et il nous faut gémir sur une faute qui est plus celle d'autrui que la nôtre. — C'est par vous que jadis Amour entra pour la première fois là où ilvientencore comme en sa propre maison. — Nous lui ouvrîmes le chemin à cause de cette espérance qui naquit en ton cœur mourant. — Entre mon cœur et vous les raisons ne sont pas égales, comme cela vous semble; car au premier abord vous fûtes avides de votre mal et du sien. — C'est là ce qui nous attriste le plus, car les jugements parfaits sont rares, et l'on est souvent blâmé de la faute commise par un autre '. » Autre source du dialogue, ce passage d'une canzone : « Les larmes que versent mes yeux et qui baignent mon cœur, à cause des traits qu'Amour y a lancés la première fois, ne me détournent pas d'aimer ma dame, car mes yeux ont bien mérité d'être condamnés à pleurer. Ce sont eux qui ont provoqué les chagrins de mon âme ; il est juste qu'ils lavent les blessures qu'ils ont faites -. » Qui ne reconnaît là les vers de Ronsard :
Le Cœlr. — C'est bien raison que sans cesse
Une pluye vangeresse
Lave le mal qu'avez fait :
Car par vous entra le trait
Qui m'a la fièvre causée. —
Lors mes yeux pleins de rosée
En distillant mon souci
Au cœur respoiidoient ainsi :
Les Yeux. — Mais c'est vous qui fustes cause
Du premier mal qui nous cause
A vous Tardante chaleur
Et à nous Ihumide pleur...