‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 350 sur 509 · Son. 55, Occhi, piangele · texte numérisé non relu

Son. 55, Occhi, piangele

2. Canz. 2, Verdi panni. Cf. la canz. 3, Si é débile iô'- stance;, et une épigr. de Paul le Silentiaire ^n" 226 des épigr. érot. de l'Anthol. gr.).

486 SOl'RCES ET ORIGINALITÉ

Mais le dialogue de Ronsard est précédé d'un préambule, qui, pour être inspiré d'un troisième passage de Pétrarque, n'en est pas moins à cette place une nouveauté '. Puis Ronsard, au lieu d'accuser lui-même ses yeux et de les condamner, comme 1p fait Pétrarque, laisse dialoguer son cœur et ses yeux sans prendre parti, ou, s'il prend parti, c'est plutôt pour ses yeux, car ils se défendent avec force et prouvent péremptoirement que le cœur, de beaucoup le plus coupable, a bien mérité le mal dont il meurt -. Enfin l'ode contient après le dialogue une deuxième partie, où le poète reprend la parole en l'adressant à sa maîtresse : elle lui a donné une eau qui a guéri ses yeux (expression propre ou figurée ? il est difficile de le savoir, car les métaphores et les concetti de ce genre sont fréquents chez les poètes italiens) ■'' ; reste à guérir le cœur qui est mourant : un baiser sur la bouche suffira pour le ressusciter. Rien de semblable dans le Canzomere, sauf la phraséologie des derniers vers : le vent de l'haleine qui apaise la flamme inhumaine, l'Amour qui attise le feu avec ses ailes, la flèche des yeux qui a fait la brèche dans le conir, lequel ne peut guérir que par la mort ou par la faveur requise *. On y chercherait vainement l'eau curative, et surtout le baiser, quatrième et avant-dernier « point » en Amour ; le chaste Pétrarque l'a laissé au /îom(J7! de la Rose, où notre poète est allé le prendre ^.

D'ailleurs, le débat même du Cœur et de l'OEil est un thème assez fréquent dans la poésie française antérieure à Ronsard. Le recueil de

1. « Tousjours une fièvre ardante [ Le pauvre cœur me bruloit I El tousjours l'œil distilloit ( Une pluie catarreuse... » Cf. Pétr., son. 183. [,^alto Signor (premier tercet).

2. Contre cinq vers que prononce le cœur, les yeux en prononcent vingt-cinq. Leur argumentation spirituelle, en un style qui rappelle parfois le sonnet d'Oronte, se termine par une sorte de moralité, comme une fable ésopique.

3. 11 se peut que l'occasion de cette ode ait été un coryza ou une conjonctivite (R. y était sujet! et que Cassandre ait réellement offert au poète une fiole d'eau qui ait guéri ses yeux. Trois odes de la même époque (1554-55) témoignent de relations de ce genre entre eux : d'après l'une. R, aurait offert son portrait à Cassandre : d'après l'autre, elle lui aurait donné des confitures pour guérir sa fièvre, une vraie fièvre ; d'après la 3^, c'est Cassandre qui est malade et pour qui R. cueille des pavots dans les prés du Loir (Bl., Il, 367. 441 ; IV, 'Jfili. Mais il se peut aussi que tout cela ne soit que fantaisie et littérature ; qu'ici, notamment, R. parle d'une façon symbolique, et entende, par cette eau quia « rendu la lumière à ses yeux ». une première faveur, telle que salut gracieux, conversation aimable, bon accueil, regard bienveillant.

4. Pour l'idée des six derniers vers, voir le son. 143 de Pétr., Di di in di (tercets).

5. On dirait que Pétrarque a imité d'assez près la première partie de ce poème, surtout les pages où l'Amant, vaincu par les six flèches de l'.Amour, apprend de lui l'art d aimer lojalement, l'état d'âme de celui qui aime ainsi et les remèdes contre les tourments qu'il endure (vers 1690 à 2800, pp. 55 .i 01 du tome I de l'éd. Fr. Michel). C'est là que se trouvent exposés les rapports qui s'établissent entre le Cœur et les Yeux (vers 2745-62\sans d'ailleurs qu'ils se querellent. Mais c'est aussi là que G. de Lorris fait dire à l'Amant : « Mes se, sans plus, d'un seul baisier | Me daiguoit la belle aésier | Moult auroie riche desserte | Delapoine que j'ai soufferte » (vers 2489-92. Cf. les vers 3397-99. 4088-96:.

DE RONSARD POÈTE LYRIQUE {Ode lérjèrc) 487

vers de Charles deSainle-Marthe contient, parmi les « épigrammes », un dizain intitulé Débat de l'œil et du cœur voi/anl la perplexité de lui qui lanfjuit en l'attente K On en trouve un autre beaucoup plus long, de cent trois huitains, avec provocation et lutte en champ clos, dans le Jardin de Plaisance, anthologie qui est en même temps un art poétique de la fin du xv^ siècle-. Ce thème remonte à nos chansonniers « courtois », trouvères et troubadours, auxquels vraisemblablement Pétrarque l'avait emprunté ^.

Les incertitudes, les inquiétudes, les angoisses, les alternatives de crainte et d'espoir qui sont inhérentes aux passions de l'amour, tous les états contraires par où passe l'àme d'un amoureux reviennent souvent chez Ronsard *. Mais il les a résumés dans la chanson type : Qui veut sçavoir Amour et sa nature, à l'exemple de Bembo, lequel avait composé son capitolo .4moc è, Z>oh )(t' c«re, presque entièrement avec des réminiscences de Pétrarque. On lit dans le Canzoniere : « Je ne trouve pas de paix et je n'ai pas de quoi faire la guerre ; je crains et j'espère ;je brûle et je suis une glace... ; je demande à mourir et je réclame aide ; je me hais moi-même et j'aime autrui. Je me repais de douleur ; je ris en pleurant ; la mort et la vie me déplaisent également ; voilà, Madame, en quel état je suis par vous. » — « L'état où je suis est une guerre pleine de colère et de douleur, et c'est seulement en y pensant que j'ai quelque paix. Ainsi d'une même source claire et vive découlent la douceur et l'amertume dont je me nourris ; la même main me guérit et me blesse. Et pour que mon martyre n'ait pas de fin, je meurs et je renais mille fois par jour. » — « Entre ces deux extrêmes [la douceur et l'amertume d'aimer], qui se contrarient et se mêlent, les désirs sont de glace [par la crainte] et de flamme [par l'espérance] ; on reste ainsi malheureux et heureux à la fois ; mais on a peu de pensées joyeuses et beaucoup de tristes ^. »

Sur ce fond et survingt autres passages auxquels je renvoie le lecteur, Bembo a brodé la pièce que voici : « L'Amour, chères dames, est chose vaine et trompeuse : c'est, en cherchant dans son malheur un heureux séjour •>, être fidèle à autrui, rebelle contre soi-même ; — Un désir,

1. Poésie française '1540), livre I. Ce diznia est en dialogue.

2. V. 1 éd. originale, S. Lvi à lx (Bibl. Nat , Rés. Yc 168). Ce recueil, bien que publié seulement en 1500. date du règne de Charles VIll, auquel il est dédié.

3. Le trouvère Baude de la Carrière a fait un dialogue De l'amant, de ses yeux et son cœur, que cite Claude Fauchet (CEuures, éd. de 1610, p. 573. Cf. P. Paris, Hist. litt. de la France, XXIII, p. 538 ; Gidel. tlièse fr., p. 147.

4. V. par ex. Bl., I, pp. 14, 51, 58,88, 202, 260. 311 ; IV, 276.

5 Sou. 90, Pace non Irouo ; 113, Or che 7 ciel ; 121, Mirando 7 sol. 6. Littéralement « dans son dommage un utile séjour». Cf. Pétr.,son. 82, Rimansi , vers 5 ; 158, Beato, vers 9 ; Trionfo d'Am., cap. iv, vers 143.

488 SOURCES ET OHIGINAMTK

qui, à force d'attendre un jour, nous dérobe des années ', et puis fuit comme une ombre sans rien laisser de lui que douleur et afTront ; — Une illusion, qui tellement nous remplit tantôt de crainte, tantôt d'espérance, et nous en fait mourir et vivre, qu'elle nous vide l'àme du vrai savoir ~ ; — Un bien qui le plus souvent meurt au berceau ; un mal qui vit toujours, et, si d'aventure parfois on le tue, renaît plus grave. — C'est fermer à ses amis les portes de son cœur, et en confier la clef à l'ennemi ; c'est faire des sens les guides de la raison ■'. — C'est une nourriture amère, un aliment âpre et lourd, un jeûne suave, un poids doux etléger, une jouissance pénible, un tourment délicieux V — C'est en face de son feu être de neige, et s'enflammer en se tenant loin de lui ; c'est un long penser, un parler entrecoupé et bref ^ \ — Se consumer intérieurement pièce h pièce, en montrant aux autres un extérieur gai et joyeux, et rire par feinte et pleurer sans artifice ". — C'est, bien que mille fois le jour on meure, ne pas chercher un autre sort et aller content à son supplice certain et désespéré "î ; — Chasser le tigre d'un pas débile et lent, et confier des semences au sable ; c'est encore avec la mer arroser des prés, et cultiver des fleurs au vent ^ ; — Avoir la guerre souvent, la paix rarement, la victoire douteuse, la défaite assurée, mépriser la liberté, priser la servitude ' ; — Entrer par une pente rapide et sortir par une pente abrupte '" ; être négligent à tenir ses engagements, prompt à y manquer. C'est beaucoup d'absinthe recouvert d'un peu de miel " ; c'est, vivant en autrui, en soi-même mourir *2. »

Ronsard, sans aucun doute, s'est inspiré dececapitolo,qu'il avait sous les yeux. Il a déroulé sa chanson avec le même mouvement, la même symétrie, la même antithèse continue ; il en a formé le centre avec des vers paraphrasés ou traduits de Bembo, tels que ceux-ci :

C'est un feint ris, c'est une douleur vraye... C'est miljp fois le jour mourir et naistre. C'est un fermer à ses amis la porte

Page 1