Edition Fr. Michel, tome I, pp. 142 et
2. Ibid . pp. 141. 144, 155. — De natura rerum, IV, 1132 et suiv.
3. « C'est un regret de jeunesse perdue » = En la fin encor le sauras | Quant ton temps perdu i auras, | Et degastée ta jonesce | En ceste dolente léesce. — « C'est eslre sain et feindre le malade » = C'est langor toute santeive, I C'est santé toute maladive. — « C'est un jeu tout rempli de fallace » ^ C'est le gieu qui n'est pas estable.
lion antithétique de l'Amour remonte en efîef, ne l'oublions pas, jusqu'à nos trouvères courtois du xii" siècle i, et depuis lors plus d'un poète français l'avait déjà reprise, parallèlement aux poètes italiens. Citons parmi les plus récents Alain Chartier 2, Jean Bouchet ■*, Mellin de Saint-Gelais* et Cl. Marot 5. Saint-Gelais, auquel Marot renvoie son lecteur, avait imité le capitolo de Bembo d'assez près et en conservant le rythme de la terza rima. Mais Bonsard, dont au reste l'adaptation est postérieure de plus de vingt-cinq années à celle de son rival, l'a incontestablement surpassé en aisance et en grâce.
Bonsard a chanté séparément les diverses émotions et passions de l'amour. Souvent il rencontre alors sur son chemin Pétrarque et avec lui remonte aux troubadours. Mais il lui arrive aussi ou bien de rencontrer en même temps des poètes erotiques anciens ou néo-latins dont il profite, ou même de le quitter pour s'adresser directement et uniquement à eux. Tantôt il décrit son trouble profond en présence de la femme qu'il aime ; voyez, outre les sonnets pétrarquesques où ce thème revient à satiété, les cha.nsons Quand je te veux raconter mes douleurs. Je suis un demi- Dieu, Quand je devise assis auprès de vous, dont la première vient de Marulle, la deuxième vient de Sapho, la troisième contient des réminiscences habilement mélangées de Catulle (ou Sapho), de Properce, de Pétrarque et de Marulle ^. — Tantôt il regrette sa liberté
1 Hist. de la Langue et de la Lilt. fr., I, 339, art. de L. Clédal. — CI. Fauchet cite de Robert de Reims une chanson sur l'amour, pleine d'antithèses du n>^me genre iŒiwres. éd. de 1610, p. 571). Cf. P. Paris. Hisl. lilt. de la France, XXIII, p. 753. — Ce sont d'ailleurs les troubadours qui ont donné le goût de ces antithèses et à nos trouvères et à Pétrarque. Cf. Diez, Poés. desiroubad., traduction fr., pp. 154 etsuiv. ; Gidel, thèse fr., pp. 125 à 127.
2. Les Quatre Dames éd. de 1617, p. 653' ; le Gras et te Maigre ou le Débat des deux fortunés d'Amours {ibid., p. 577). Ces deux descriptions avaient été citées en exemple par P. Fabri en 1521 dans son Grand art depl. Rhétorique (rééd. Héron, 1889, 2" partie, pp. 124-26).
3. Angoysses et Remèdes d'Amour (1501, plusieurs réimpr. avant 1550). Rouchet y a décrit la nature et les dangers de l'amour en une centaine de huitains, et les « remèdes contre fol amour » en 93 huitains, dont Ronsard a pu protiier. Mais c'est ici qu'on peut mesurer la distance qui le sépare du rhétoriqueur poitevin. Taudis que Rouchet insiste sur les II remèdes », dont l'un consiste à aimer Dieu, et l'autre à s'interdire toute lecture profane, surtout celle du théâtre antique et des élégiaques gréco-latins, — Ronsard constate seulement les peines qu'engendrent les caprices de l'amour ; en fait de remèdes, il ne connaît que ceux d'Ovide, et encore ne l'ont- ils jamais guéri (RI-, I, 389).
4 Description d'Amour, publiée d'abord dans VHecalomphile (1534), puis dans le premier recueil des Œuvres de Saingelais (1547). Citée par Sibilet, comme exemple de définition dans son Art poèt. '1548). Voir l'éd. de St-Gelais par Rlanchemain, I, 82.
5. Epistre à son aniy Papillon contre le fol .imour (éd. .lannet, I, 285. Marot renvoie d'ailleurs son ami à St-Gelais, à Pétrarque « et gens de tous estophes ». Cf. le rondeau : 'I En espérant espoir me désespère )) [id. II, 143). — A ce sujet, cf. H. Gu^', thèse lat,. p. 58, et Rev. d'Hist. lilt. de 1902, pp. 240-41.
fi. RI., 1, 199,210, 285. Ce vieux thème a été fréquemment exploité par les troubadours. (Gidel, thèse fr., p. 137.)
DE RONSARD POKTE LYRIOl'E (Odr Irrfrrc^ -491
perdue depuis que l'Amour « en signe de conqueste » lui a mis « les deux pieds sur la teste »; voyez la chanson, justement admirée, Quand j'estois libre, où Properce, Horace, Pétrarque et Marulle se rejoignent en Ronsard, si l'on peut dire, pour former un tout harmonieux et nouveau 1. — Ailleurs il déplore, avec une subtilité digne de Pétrarque, la trahison de son cœur qui a laissé la pensée de Cassandre envahir son àme, et il essaye de secouer le joug, de bannir ce souvenir qui le « ronge » ; voyez l'ode Mais que me vaut d'entretenir 2.
Dans l'odelette En vous donnant ce pourtraict mien, Ronsard souhaite que Cassandre puisse voir à découvert son cœur, si loyal et si torturé, et que cette vue l'émeuve de pitié ; les Eléfjies de Marot. les Rime de Bembo, contenaient ce lieu commun de la poésie pétrarquesque, et notre poète s'en est visiblement inspiré ; mais il l'a renouvelé par une imitation de Navagero et quelques notes personnelles-'. — La chanson Depuis que je suis amoureux, où Ronsard gémit de ce fait que tout lui déplaît, hormis la tristesse et la solitude, est encore fortement teintée de pétrarquisme ■*. La chanson // me semble que la journée, où il se réjouit au contraire de ne pouvoir plus se passer de la vue de Cassandre, de vivre uniquement d'elle et en elle, de renoncer pour elle à sa liberté, rappelle encore Pétrarque, et le meilleur. Les réminiscences qu'on y peut relever sont d'ailleurs isolées, et Ronsard a jeté sa note très française dans cet envoi final :
Chanson, va-t'en où je t'adresse.
Dans la chambre de ma maistresse :
Dy lui, baisant sa blanche main. Que, pour en santé me remettre, Il ne luj- faut sinon permettre Que tu te caches dans son sein ^.
1. Bl., I, 214. Le début rappelle la pièce de Marulle à Néêre : Donec liber eram ; la comparaison du « poulain farouche « vient d'Horace (Carm , III, 11); le reste contient des réminiscences de Pétrarque fcanz. 1 , de Properce (I, 1, surtout le début). Encore un thème cher aux troubadours fFauriel. Hist. de la poés. prou-, II. 29; Anglade, thèse de 1905 sur Guiraut lUquier, p. 245 .
2. Id., II, 258. Cf. I, 34-35, 273, 311. Le début de l'ode vient certainement de Pétrarque (canz. 3, Si è débile, st. i\.
3 Ibid,. 367. Pour la 1"- partie, v. Navagero, Lusas, n° 28 : Qiiam libi nunc. Pour la 2' partie, v. CI. Marot 'éd. Jannet, II, pp. 13 et 381, et surtout Bembo, sonnet Poi cb' ogni. L'idée des regards pénétrant jusqu'au cœur est fréquente chez Pétrarque. Le Souhait se retrouve dans un sonnet et une élégie de Ronsard (Bl., I, 94-95 ; I^', 275).
4. Bl , I, 131-32. Cf. Pétrarque, son. 22 et 116 ; canz. 8 et 12.
5. Ibid-, 433. Pour les stropbes 2 et 3, voir Pétr., son. 114 et 141; pour Cassandre comparée à Méduse dans la str. 4, Pétr., son 127 et 145; pour la str. 6, Pétr., son. 56. La strophe finale que nous citons est la « contamination » de la fin de la canz. 3, Si é débile, et de la fin du sonnet 154, Rapido fiume ; mais Ronsard n'a trouvé dans Pétrarque ni l'entrée dans « la chambre », ni la cachette du « sein ». Sur l'envoi des chansons, v. ci-après, p. 493, note 5.
L'un des thèmes qui ont le mieux inspiré Ronsard, c'est celui de l'obsession amoureuse, de l'idée fixe, de l'image exclusive de la femme aimée qui hante l'esprit de l'amant. Il revient souvent dans son œuvre, sous des formes variées, parfois exquises '. Nou seulement Ronsard garde gravées de façon indélébile au fond de son cœur et dans « sa souvenance » les beautés physiques et morales de sa dame, mais il retrouve les premières dans tous les objets naturels qui frappent ses sens. Or, c'est encore Pétrarque, c'est aussi le pétrarquiste néo-latin Marulle, qui ont servi de modèles à Ronsard quand il a voulu rendre ce phénomène d'imagination bien connu.
Pétrarque, éloigné de sa dame, voit-il la terre commencer à verdir au printemps ? C'est Laure qui lui apparaît dans toute sa fraîcheur de jeune fille ; quand le soleil monte et devient plus chaud, c'est Laure devenue femme ; quand il décline et disparaît, c'est Laure à la fin de ses jours. Les feuilles des arbres et les violettes lui rappellent la parure de Laure à leur première rencontre etl'air modeste répandu dans toute sa personne. Le rayojî de soleil sur la neige, c'est le visage brillant de Laure qui le fait fondre en larmes ou l'éblouil. Les étoiles dans le ciel serein, ce sont les yeux resplendissants de Laure. Des roses vermeilles et blanches dans un vase d'or évoquent les joues de Laure entre ses blondes tresses et son cou de lait ; les fieurs que l'air agite sur la rive lui rappellent encore les cheveux de Laure épars au vent. « Je la vois, dit-il ailleurs, en tant d'endroits et si belle, que, si l'illusion durait, je m'en contenterais. Plus d'une fois, qui pourra le croire, je l'ai vue vivante dans l'onde claire, sur l'herbe verte, dans le tronc d'un hêtre, dans une blanche nuée...^ » « Rien ne saurait me séparer de celle que j'aime, car je l'ai dans les yeux {ch' i l'ô ncgli occlii) ; et il me semble voir avec elle des dames et demoiselles, mais ce sont des sapins et des hêtres. Il me semble l'entendre quand j'entends la brise dans les branches et le feuillage, les oiseaux se plaindre et les eaux fuir en murmurant parmi l'herbe ^... »
Marulle écrit à son tour : « Déjà revient pour la troisième fois l'été torride, avec sa mère la blonde Cérès les tempes ceintes des présents sacrés de la moisson féconde, depuis le jour où je sentis les affres de la mort, arraché du sein de ma maîtresse, dont le regard, même si j'eusse fait naufrage dans le Styx, pouvait seul me rendre la vie. En attendant, lorsque j'erre parmi les champs, parmi les forêts et près des
1. Voir, outre les deux chansons citées ci-après, Bl., I, 14, 15. 17, 21, 51, 57, 58, etc. ; ÎV, 221, 252, 25(>.