Canz. 12, In qtiella parte ; 13, Di pensier in pensier
3. Son. 124. Per mezz' i. — Cf. sextine 2, début ; son. 47, 63, 93, 107 ; canz. 10, fin.
DE RONSARD FOÈTE LYRIQUK {Ode léiji're) 493
antres fréqueutés des seules bêtes fauves, c'est en vain, hélas I que je me dérobe à moi-même. Car, quels que soient les objets qui s'offrent à mavue,aussitôlson visage et l'ornement de sa tête dorée se présentent, et ses yeux dont je ne puis ni fuir ni supporter l'éclat. Les chênes euxmêmes ont les joues de sa face pourprée et sa poitrine ivoirine. Dans le bruissement ïnème des feuilles, je crois entendre le nom chéri de ma maîtresse, et sous les eaux le son de sa voix '... »
On reconnaîtra aisément cette page de MaruUe eu lisant la chanson Je veux chanter en ces vers ma tristesse -. Ronsard en a paraphrasé tout le début dans les vers 9-16 :
Desjà l'Esté et Ceres la blctierc...
et développé le reste, avec plus de vraisemblance, en six autres quatrains intérieurs :
Et soit que j'erre au plus haut des raontaignes... Si j'apperçoi quelque champ qui blondoye... Quand à mes yeus les estoiles drillantes-.. Quand j'apperçoi des fleurs dans une prée... Si j apperçoi (|uclque cliesne sauvage... Si j'entens bruire une fontaine clere...
Mais très habilement il a inséré le tout dans un cadre étranger h MaruUe et plus directement pétrarquesque -• ; il y a mélangé des inventions de son cru et des réminiscences du Canzoniere, d'ailleurs assez lointaines * ; il a terminé par ce gracieux envoi, qui, tout en s'inspirant de certaines finales de Pétrarque, ne ressemble à aucune d'elles :
Or' va, chanson, dans le sein de Marie, Qui me fait vivre en pénible soucy.
Pour l'asseurer que ce n'est tromperie Ues visions que je raconte icy '.
1. Epigram., lib. IV, Ad Daptistam Faeram (éd. Wechel, lôOl, f" 4(i),
2 ni., I, 153. Var. de l'éd. princeps (1556) : Je ne veulx plus que chauler de tristesse.
3. D'après le commentaire de B. Belleau, Ronsard aurait imité dans son début une épigr. de Marulle De Xeaerae absentia ; je crois plutôt qu'il s'y est inspiré du début de la canz. 12 de Pétr. Le vers 8 rappelle l'un des derniers de la canz. 13 : Ivi è l mio cor, e qitella che '/ m'invola. — Le quatrain qui commence la conclusion : « Voilà comment... «correspond aux vers 17-19de la canz 13 ; le suivant rappelle le début du son. 41.
4. Par ex. le vers 19 : « Que nuit et jour je la porte en la veue » vient certainement de la fusion de ces deux vers de Pétr. ; Che di et nocle ne la nrenle porto (canz. 12, fin) ; Ch' i l'ù negli occhi (son. 124). — Dans le quatrain 13 : li (juand à mes yeux... », les trois premiers vers viennent de la canz. 12, st 5 ; mais R. leur a soudé un vers qui traduit celui de Marulle : Et qiiae nec fuijere est luinina, nec pati.
5 Cf. la lin des canz. 3, 12 et 13 de Pétr. — Ce procédé de l'apostrophe finale à la chanson est constamment employé aux xii*^ et xni^' siècles par les ti'oub:Kloin-s et les trouvères. Ou lit par ex. chez les premiers : Chaii^o, uai t'en à la mt-lhor \ E di'l qu'ieu
Dans une autre chanson : Quand ce beau printemps je vo;/, de quelques années postérieure à celle-là, on percevra distinctement un écho de la canzone 12 et du sonnet 124 de Pétrarque, du moins en lisant la seconde partie :
Quand je voy tant de couleurs Quand le soleil tout riant
Et de fleurs D Orient
Qui esmaillent un rivage. Nous montre sa blonde tresse,
Je pense voir le beau teint II me semble que je voy
Qui est peint Devant raoy
Si vermeil en son visage... Lever ma belle raaistresse.
Quand j'entens la douce vois Quand je sens parmy les prés
Par les bois Diaprés
Du beau rossignol qui chante. Les fleurs dont la terre est pleine,
D'elle je pense jouyr Lors je fais croire à mes sens
Et ouyr Que je sens
Sa douce vois qui m'enchante. La douceur de son haleine.
Quand zephyre mène un bruit Bref, je fais comparaison Qui se suit Par raison
Au travers d'une ramée. Du printemps etdem'amie :
Des propos il me souvient II donne aux fleurs la vigueur, Que me tient Et mon cœur
Seule à seul ma bien aimée... D'elle prend vigueur et vie '.
Mais, outre que le rythme adopté par Ronsard ne ressemble en rien à ceux de Pétrarque et l'a obligé à de nombreux changements, ses visions, ici toutes filles du printemps, sont loin d'être aussi chastes que celles du poète florentin. Apercevant des ramaux d'ormes (( lacez de lierre », il pense être pris et serré dans les bras de la femme
7 clam merce (Arnaud de Marueil). Chanso, uaî t*fn lai on es joys e chans (Pons de Capdueil . t'ai l'en, chansos, à la bêla de cors (Arnaud Daniefi ; cliez les seconds ; Chanson, tu t'en iras là | Où j'ai tout mon cœur donné Giflebert de I^ernevilfe). Chançon, va t'en à ma dame, \ Si li di sans atargier (Giles de \'ieux-Maisons . Ckançonette, va t'en, à m'amiV (enuoie (Gujot de r^rovins). Cf Cf. Fauctiet, op. cit., p. 570 ; Raynouard, Choix des poés. des troub., t. III et V, passim ; P. Paris, //is(. /il(. de la Fr., XXIII, pp. 519 à 759 ; ci-dessus, p. 484, note 3.
C'est aux troubadours que Pétr. l'a emprunté, et c'est à Pélr. que Ronsard l'a repris. Mais Pétr. n'apostrophe jamais sa canzone aiKsi brusquement ; Va-t'en trouver ma dame et dis-lui ceci. II la charge même rarement d'un message pour elle. Ronsard au contraire semble avoir conservé de nos vieux chansonniers le mouvement de cet envoi que nous venons de citer, et de celui qui termine la chanson // me semble que la journée. Il ne trouvait un mouvement analogue que dans trois sonnets de Pétrarque, Ite caldi sospiri. Rafido fiume et lie rime dolenli.
1. fil., I, 222. — Cette dernière strophe de la 2*^ partie me semble venir directement du sonnet 8, Quando'l pianeta, où Pétrarque établit une comparaison entre le printemps et Laure. Eu cette saison, dit-il, tombe du ciel une vertu qui re\êt le monde d'une couleur nouvelle ; la terre fécondée s'orne de fleurs et produit des fruits, u De même, celle ci, qui est parmi les dames uu soleil, crée eu moi, avec les rayons de ses beaux yeux, pensers, actes et paroles d'amour. »
DE RONSARD POÈTE LYRIQUE {Ode légère) 495
aimée ; « un pin droit » ou quelque arbre élancé lui représente « sa belle taille et sa grève »; un bouton de rose fraîchement éclos en un jardin, c est le « teton »
De son beau sein qui pommelle.
Quant à la première partie de celte chanson, elle n'est pas précisément pélrarquesque. Elle ressemble plutôt au début descriptif des chants de mai ou reverdies que les troubadours et nos trouvères composaient, lorsqu'en face du renouveau ils se sentaient en proie à une recrudescence d'amour : on y retrouve ce double enthousiasme, erotique et printanier, qui caractérise presque toutes leurs œuvres lyriques. C'est d'ailleurs une reverdie écrite par un humaniste qui a lu l'invocation de Lucrèce à Vénus et le Pervi(jilium Veneris, ou seulement VHijmne à Vénus de MaruUe, qui en est une habile imitation. Nous avons là un écho savant des Floralia, fêtes païennes qui se célébraient dans la saison où la déesse de l'amour exerce le plus universellement son empire '.
La troisième partie enfin, qui contient les souhaits erotiques de Ronsard, et, comme la plupart des reverdies, une pressante invitation à l'amour avec une protestation contre les « loix rigoureuses » qui s'opposent à sa liberté, ne ressemble guère aux pièces du Canzoniere. Je sais bien qu'une fois ou deux Pétrarque est allé jusqu'à exprimer le vœu suivant, souvenir des aubes provençales : « Puissé-je être avec ma dame quand le soleil a disparu et ne rien voir ici que les étoiles, une seule nuit. Puisse l'aube ne jamais venir, et elle ne passe transformer en un vert laurier pour s'échapper de mes bras, comme le jour où Apollon la poursuivait sur la terre » -. Mais d'abord ce n'est pas là le
1. Je sais bien que certaines pièces du Canzoniere, par ex. les sonnets Qitando 7 pianetOt II cantar novo et Zephiro torna. la sextine Là ver l'atirora, sont des chants de mai ou d'avril, inspirés par les troubadours. Mais la première partie de la chanson de Rousard en difl'ère très sensiblement.
Sur les reuerdies ou raverdies) des troubadours et des trouvères, cf. Ha3'nouard, op. cit., 111 et y, passim, surtout les chansons de Bern. de \'entadour (dont on trouvera quelques trad. dans Fauriel, Hist. de lapoés. prou., ll,24etsuiv. ; Diez, La Poés. des troubad.. trad. F. de Hoisin, p. 124; Gidel, op. cit., p 143 ; P. Paris, Hist. litt. de la Fr., XXllI, 780 ; surtout G. Paris, Journa/ des Sai'anfs, ann. 1891, pp. 685-88, 732-42, et 1892, pp. 414-25 ; Jeanro3', Hist. de la long, et litt. fr., 1, 362 et suiv. — Voici le début d'une reverdie '. je le cite d'autant plus volontiers qu il contient comme un germe excellent de la chanson de Ronsard : » Quant li teus jolis revient, | Que la froidure est passée, | Que gelée ne se tient, | Ains nait la flor en la prée 1 \'ert et plaine de rousée, I Et sor ces bois foille vient, | Où oisel, la matmée, | Chantent cler ; lors me souvient ] De la meillor qui soit née, I De oui la joie me vient. » (P. Paris, op. cit., p. 1)94.)
2. Sextine 1, fin. — V. encore la sextine 7, fin : « Puissé-je être comme l'amant de la Lune endormi en quelque bois vert, où celle qui avant vêpres fait pour moi la nuit viendrait dans un rajon, seule avec Amour, sur celte colline pour y rester une nuit ;
496 SOURCES ET ORIGLNALITÉ
ton ordinaire de sa Muse ; ensuite Ronsard s'exprime de façon bien différente, et plus vive et plus passionnée :
Je voudrois au bruit de l'eau Je voudrois pour la tenir D'un ruisseau Devenir
Desplier ses tresses blondes. Dieu de ces forests désertes,
Fnzant en autant de nœus La baisant autant de fois Ses cheveux Qu'en un bois
Que je verrois frizer d'ondes- 11 y a de fueilles vertes.
Saillies gracieuses d'imagination et de sentiment qui rappellent plutôt, du moins par le mouvement et le détail voluptueux, certains vers de troubadours tels que ceux-ci : « Si je pouvais enchanter les gens... je contemplerais à loisir ma gente dame et ses beaux yeux et sa fraîche couleur ; je la baiserais sur tous les plis de la bouche, si bien que deux mois y paraîtrait la marque... Je voudrais bien la trouver seule dormant ou feignant de dormir, pour lui ravir un doux baiser '. "On chercherait vainement dans Pétrarque les élémentsdes apostrophes lascives qui terminent la pièce :
Ha, maistresse, mon soucy Pour effacer mon esmoj-, Vien icy... Baise moy.
Et voy ces deux colombelles Rebaise moy, ma Déesse,
Qui font naturellement Ne laissons passer en vain Doucement Si soudain
L'amour du bec et des ailes... Les ans de nostre jeunesse.
Mais on les trouverait dans le pastoralier Sannazar -, dans les poètes néo-latins Pontano ^ et Jean Second *, qui les tenaient eux-mêmes de Théocr'de, de V Anthologie grecque, de Catulle, de Properce, d'Ovide, et d'autres poètes erotiques, païens de mœurs et d'inspiration.
Nous pourrions prolonger cette revue des éléments pétrarquesques dont Ronsard a nourri ses œuvres lyriques, par l'analyse des Stances et de \a Chanson qu'il écrivit à la mort de Marie, en s'inspirant de la deuxième partie du Canzoniere. Mais, outre que nous avons déjà indi-
puisse alors le temps ne pas s'arrêter et le soleil ne pas sortir de l'onde ! » C'est un souvenir d'une fin d'aube du troubadour Giraud de Borneil (RavQOuard, op. ci'/., III,
1. Bern. de Ventadour ^Raynouard, op. cit., III, 54-55). Je cite d'autant plus voloutiers ces vers que la pièce dont ils sont extraits débute et finit comme la chanson de Ronsard: (( Quand l'herbe verte et la feuille paraissent et que les fleurs éclosent par les champs...
.Par Dieu, Madame, nous avançons peu en amour Le temps s'en va et nous en perdons le meilleur. »
2. Arcadia, prosa settîma (v. ci-dessus, p. 457), et Epiyr., lib. I, Ad Sinam.
3. HendccasyU., 1, surtout Tiirtures alloquitur [éd 1533, f' 196 y^\ et Anwr., \,passwt.