Treize vers suivent encore ceux que nous avons cités
3. Quant à la parenthèse de la cinquième str., elle traduit l'expression de Ponlano : pectus quod Rois lucidum gemmis nitet, (Amor., I, Ad Fanniam : Puella molli delicatior rosa^ éd. de \'enise, 1518, P 6.;
SOI RCF.S ET ORIOINALITT
causée par une sorte de folie furieuse, Ronsard l'a, autant que possible, atténuée et réduite presque à rien auprès de la plaie que lui ont faite à Tâme les yeux de Cassandre. — Il y a mieux. Ronsard a composé là un petit drame, qui lui appartient en propre : l''''acte : L'amant mélancolique, tendre et suppliant : « Nous avons peu de temps à vivre, hàtOQSnous de nous baiser, et baise-moi sans cesse. » Le rideau tombe et cache le baiser qui s'échange. 2« acte : L'amant a crié de douleur ; il adresse à sa maîtresse qui l'a blessé des reproches indignés. 3' acte : L'amant change de ton ; un regard jeté sur la gorge et sur les yeux de sa maîtresse ont sutri pour l'apaiser; le voilà derechef mélancolique et résigné devant la beauté toute-puissante. Le cri a fait place au soupir. Ce sera tout ù l'heure, on le sent, un nouvel appel aux joies de l'amour. — Une dernière remarque achèvera de montrer l'art de notre poète : l'amant tutoie d'abord sa maîtresse, puis lui dit vous, puis revient au tutoiement ; simple détail, mais d'une fine observation et d'un parfait à-propos, dont le latin n'était pas capable ^. Ainsi cette ode, commencée par une réflexion caluUienne, continuée avec du Second réduit et concentré, terminée sur une note pétrarquesque, est marquée au coin très particulier de Ronsard.
2'' Ode des baisers de Cassandre.
Non dut basia, dat Ncaera nectar, Dat rores animae suaueolenteis, Dat nardiimque, thymumque, cyunamum-
[que Et mel, qiiah jngis legiint Hynieti Aut in Cecropiis apes rosctis Alque hinc virgineis et inde ceris Septiim vimineo tegunt qimsillo
[Bas. IV, vers 1 à 7.)
Dum me niollibus bine et hinc lacerlis Astrictunt premis, itnminensqttc totn Collo, peclore^ lubricoque t'ultu, Dépendes bnnieris Xeaera nostris :
Componensqiie meis Uibella labris.
Et niorsu petis, et gémis remorsa, El îingnam trewulam hinc et inde vibras. Et linguam qiternîam hinc et inde sugis, Aspirans animae suavis auram.
Moilem, dnlcisonani, huniidam, weaeque AUricem miserae Neaera uilae :
Cassandre ne donne pas Des baisers, mais des apas Qui seuls nourrissent mon ame.
Les biens dont les dieus sont soûls.
Du nectar, du sucre dons, De la cannelle et du bame,
Du lin, du lis, de la rose Parmi ses lèvres déclose Fleurante en toutes saisons :
El du miel tel qu'en Hymette La derobefleur avette Remplit ses douces maisons '.
O dieus I que j'ai de plaisir, Quand je sen mon col saisir De ses bras en mainte sorte :
Sur moi se laissant courber Peu à peu la voi tumber Dans mon sein à demi morte-
Puis mettant la bouche sienne Tout à plat dessus la mienne, Me mord et je la remors.
Je lui darde, elle me darde ^ Sa languette fretillarde,
1 . A vrai dire, Ronsard mit d'abord uoiis d'un bout à l'autre ; il ne s'avisa qu'en 1553 de l'effet dramatique du passage de tu à yous et du retour au tutoiement.
2 V'ar. de 1550 : " Ou près d'Athènes l'avetle 1 A fait riches ses maisons. >' 3. Ibid. : « Je la mor (sic) et suis remors. | De ça et de là me darde...
PF RONïiAHD POETE LVRIOIE {Odi' logèrp)
Haitricns animam incant cadiicam, Flagrantem, nimio vapore coctam, Coctam pectoris iinpotentis aestii, Kliidisque nieas Xeaera flanunas, Flahro perloris haurienlis aestiun, O, jacunda mei caloris aura :
Bas. V, vers 1 à
Qimleis Chaoniae garrula wotibas Atlernanl trenuiHs rosira columhulae, Cum se dura remitlit Primis Brunm Faimiiiis.
{Bas. XVI, vers 21-24 )
Quae si multa mihi vornnda deuttir Inunortalis in iis repente fiant, Magnorumque epuîis fruar Deoruni.
Sed tu munere parée, parce tali, Aut meeum Dea fae Xeaera fias :
Non mensas sine te volo Deorunt.
Bas. IV, vers 8-13.)
Puis en ses bras je m'endors '.
D'un b.Tiser doucement long ^ El' me suce l'ame adonc, Puis en souflant la repousse, La ressuce encor un coup, La ressoude tout à coup Avec son alaine douce.
Tout ainsi les columbelles, Trémoussant un peu les ailes, Havement se vont baisant, Apres que l'oiseuse glace A quitté la froide place Au printans dons et plaisant.
Helas, mais tempère un peu Les biens dont je suis repeu.
Tempère un peu ma liesse ; Dieu je serois immortel Et je ne veus estre tel Si tu n'es aussi déesse
Tout à l'heure le baiser était complètement dissimulé; maintenant le voici sans voile, dans sa plénitude instinctive. Le précédent avait été interrompu par la douleur ; celui-ci se prolonge voluptueusement jusqu'au plus vif plaisir. C'est ce que Du Bellay appelle un baiser « à l'italienne ^ ». Cette fois Ronsard s'inspire uniquement de Second et le suit de très près. Il en a cependant atténué le réalisme : au lieu de s'adresser à sa maîtresse, il parle à la première et à la troisième personne ; il substitue à svgis linguam une expression dont Cl. Marot s'était déjà servi, « el' me suce l'àme * », ou plutôt il se contente de traduire ainsi hauriens animam meam ; il laisse décote d'autres détails linguam querulam, atiram dulcisonam, humidam, animam jlaqrantem, nimio vapore coctam, eludis flammas. En revanche, il complète sa paraphrase du Baiser V par la comparaison des colombes, qu'il prend au Baiser W\, et l'encadre dans les deux moitiés du baiser IV. Tout compte fait, Ronsard ne nous semble pas avoir ici l'avantage. Sa description est peut-être, par des moyens identiques, aussi vibrante, aussi haletante que celle de Second ; elle a certainement moins de chaleur et d'aisance. Et son invention se réduit à une « contamination ^ ».