‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 384 sur 509 · Bl , I · texte numérisé non relu

Bl , I

Donec, inexpleti post taedia sera furoris, Unica de gemiiio corpore flucl ;

et dans son Baiser II il avail imaginé de descendre aux Champs-Elysées avec sa Néère après un semblable accès de passion délirante. Ronsard le suivit jusque-là, une première fois dans l'ode .4 Cassandre : « 0 pucelle plus tendre... », qui est médiocre ; une seconde fois, vingt-cinq ans après, dans la chanson l'our Hflenc :

Plus estroit que la Vigne à l'Ormeau se marie

De bras souplement forts.

Du lien de tes mains, Maistresse, je te prie

Enlace moy le corps...,

qui est un chef-d'œuvre d'adaptation originale et harmonieuse. La première partie de cette chanson décrit la mutuelle étreinte où les deu.\ amants finiront par mourir en même temps. Ronsard y a mélangé très habilement la comparaison initiale du Baiser II, réduite de moitié, à un résumé du Baiser XllI ', ajoutant de son cru ce serment persuasif qui prolonge, avec plus de vraisemblance que cliez Second, l'indissoUilile union jusqu'à la mort simultanée:

Si lu me fais ce bieu, par tes yeux je te jure,

•• Serment qui m est si cher, Que de tes bras aimez jamais nulle avanture

Ne pourra m'aiTacher :

Mais souffrant doucement le joug de ton empire.

Tant soit-il rigoureux, Dans les Champs Elysez une mcsme navire

Nous passera tous deux -.

La deuxième partie transporte les deux amants, « morts de trop aimer », dans la forêt de myrtes, oîi « la troupe sainte » des amoureux célèbres les accueille avec sympathie. C'est là donnée du Baiser II (du vers 15 : Mox per odoralos campos. . à la fin) ; mais Ronsard a égalé son maître dans la peinture des rives bienheureuses, dont Second avait du reste pris les grandes lignes à TibuUe 3, et peut-être l'a-t-il surpassé en développant la liste des héroïnes de l'amour qui cèdent volontiers leur place d'honneur au couple nouveau venu. En tout cas

1. Par contre, la 1" partie du Baiser XIII passail entièrement dans l'élégie de la même époque Sans ante, sans esprit... [li\ , 1\', 1!9U|.

'2. Ces huit vers correspondent à ceux-ci de Second ; Tune me née Cereris, nec arnica cura Lyaei | Soporis aut anm&i/is, | Vita, tuo de purpureo diuelleret ore : | Sed mutais in oseulis | Defeetos, ratis una duus porlaret amantes | Adpallidam Dilis domuni .

'S. I, élégie 3, vers 57 et suiv.

DE RONSARD POÈTE LYHiQUE {Ode légère) 333

rien n'était plus flatteur pour Hélène de Surgères que le distique final, où il la compare à Hélène de Sparte :

Nulle, et fût-ce Procris, ne sera point marrie

De nous quitter son lieu..

Ny celles qui s'en vont toutes tristes ensemble

Artemise et Didon, Ny ceste belle Grecque à qui ta beauté semble

Comme tu fais de nom.

Cela vaut mieux à coup sur que le sec octosyllabe de Second : Ne'nala Tyndarh Jove ', — et Ronsard, une fois de plus, s'est montré ici l'heureux rival du poète hollandais.

La beauté de cette pièce ne réside pas seulement dans le sentiment très vif et dans l'expression à la fois simple, forte et pittoresque; le rythme berceur de ces alexandrins et de ces hexasyllabes enlacés y contribue pour une large part, et bien que Second lui en ait donné l'idée par une hétérométrie analogue *, on peut dire que notre poète a fait œuvre de créateur jusque dans cette imitation purement formelle.

Pour clore cette revue des « baisers » de Ronsard, ce n'est pas assez de constater derechef son originalité d'artiste. Nous devons, encore une fois, remarquer qu'en les écrivant il est resté dans la tradition française. Le thème du baiser était courant chez le« troubadours et les trouvères, et de proche en proche nos poètes se l'étaient transmis, de Thibaut de Champagne à Clément Marot, sans parler des clercs qui versifiaient en latin. Nous avons eu plusieurs fois l'occasion d'en citer des exemples, notamment à propos de la chanson Quand ce beau printemps je voij, qui développe, avec tous les éléments nouveaux de la seconde Renaissance, une « reverdie » de Bernard de Ventadour ■^. .N'était la crainte d'abuser, nous en transcririons un autre oii ce même poète limousin, bien avant Ronsard et en s'inspirant comme lui d'Ovide, a spirituellement appliqué au baiser amoureux la vieille légende de la lance d'Achille, seule capable de guérir les blessures qu'elle avait faites ^.

Les « baisers » de Ronsard, il est vrai, dillèrent de ceux de ses pré-

1. Les dis derniei-s vers de Ronsard correspondent îi ces trois derniers de Second : .Vec uîla amatrictini Jouis \ Praereplo cedens indignaretiir honore, \ Nec nota Tyndaris Joue. — Ronsard s'est d'ailleurs souvenu de Virgile pour la mention de Procris el de la <• triste » Didon (Enéide, VI, 445-450).

2. Le Baiser II est écrit en hexamètres dactyl. et dimctres iamb. alternants. 3 V. ci-dessus, p. 496.

4. Ce " baiser " est dans la chanson Ab joi ntou le uers Raynouard, op, cit., III, p. 43 ; Diez. op. cit , trad. fr., p. 133). — Cf. Ovide, Amours, II, élégie 9, vers 7 et 8 ; Remcd. d'Am.. I. vers 47 ; Propcice, II, élégie 1, vers (54. — Cette légende revient souvent dans les rpuvres erotiques de Ronsard. V par ex. RI . I, 79,299, 350 ; IV, 227.

0J4 sources et ORIGINALITE

décesseurs français comme une plante diffère de son germe. Mais n'estil pas curieux que celte plante, qui avait des racines profondes dans notre sol, ail atteint son complet développement par les soins de Ronsard, et cela sous l'influence de poètes étrangers comme Sannazar, Pontano et Jean Second ?

De Pétrarque il ne peut plus être question à propos de telles odes el de telles chansons ; car, si le poète florentin avait imaginé, lui aussi, de descendre dans « le bois de myrtes ombreux » parmi les héros et les chantres de l'amour >, ce n'était certes pas à la suite de baisers « colombins », encore moins d'une étreinte passionnée et prolongée de sa Laure. Les Baisers de Second n'ont presque aucun rapport avec le Canzonierfi, et les imitations que Ronsard en a faites contiennent à peine quelques vestiges de pétrarquisme : une ou deux apostrophes, « ma douce ennemie, ma douce guerrière », un vers, « mais souffrant doucement le joug de ton empire », une fin de strophe, qui du reste peut avoir été suggérée par Second lui-même, enfin une strophe entière qui paraît dériver de Marulle autant que de Pétrarque '^.

On ne peut en dire autant des Epigrammes de Marulle. On y sent à chaque instant l'influence du Canzoniere. Marulle a « pétrarquisé ». Nous en avons déjà donné des preuves. C'est par là, autant que par la sobriété et la concision, qu'il se dislingue du Napolitain Pontano, qui, épicurien exubérant el satisfait, ne semble pas avoir connu les angoisses, les déceptions et les amertumes de l'amour. Marulle, lui, les a connues et les a exprimées ; comment n'eût-il pas imité Pétrarque ? Comment ne lui eût-il pas emprunté quelques accents, quelques moyens d'expression, dans cette cour de Laurent de Médicis, où chacun s'appropriait en latin aussi bien qu'en italien toutes les beautés, d'où qu'elles vinssent, et particulièrement celle du grand Florentin ? D'autre part, si Marulle est lascif, comme l'étaient tous les poètes de la Renaissance italienne, il ne l'est jamais jusqu'à lalubricité, comme l'était son ami Pontano 3, et comme, depuis, le fut quelquefois Second. Celle réserve, cette chasteté relative, dont lui-même se glorifie, sont très

Page 1