Epist., I, 1, vers 18 ; 4, fin
constatée parmi les principaux caractères de ses œuvres erotiques. C'est par lui qu'il prit conscience de son penchant naturel à l'épicurisme, que les circonstances mêmes de son existence, l'obligeant au célibat, lui commandaient de pratiquer. Ce sont enfin ses maximes épicuriennes qu'il adopta comme règles de conduite et qu'il préconisa en les développant sous maintes formes soit à ses amis, soit à ses maîtresses, dune façon toute personnelle.
Chose curieuse, c'est une idée religieuse, souvent exploitée par Pindare, qui est devenue sous la plume d'Horace un argimient en faveur de la sagesse épicurienne. L'avenir est pour nous impénétrable ol sa connaissance est le privilège des Dieux. Or rien n'oiïense les Dieux comme le fait qu'un homme oublie sa condition d'homme, et excède son pouvoir en empiétant sur le domaine qui leur est exclusivement réservé. Il ne faut donc point chercher à pénétrer l'avenir : c'est à la fois inutile et impie Horace ajoute : Le souci de l'avenir compromet notre repos; le présent seul, avec le souvenir des voluptés passées, peut assurer notre bonheur. - Et d'une très grave considération dérive ainsi toute une série d'idées gaies et même folâtres. On connaît l'ode à Leuconoé, Tu ne. quaesieris : « .Ne cherche pas à savoir, tu serais coupable, quel terme ont mis les Dieux à mes jours et aux tiens; et n'interroge pas les astrologues chaldéens. Comme il vaut mieux tout prendre avec patience ! soit que .Jupiter nous accorde plus d'un hiver, ou qu'il borne notre vie à celui-ci... Sois philosophe, filtre tes vins, et retranche de cette vie si courte les longues espérances. Pendant que nous parlons, le temps jaloux s'enfuit : cueille le jour et fie-toi le moins possible au lendemain. Carpe diem, quam minimum credula poslero. » N'avonsnous pas là un essai de conciliation entre la morale religieuse traditionnelle, dont Horace trouvait l'expression dans Pindare. et la morale épicurienne, vers laquelle il était invinciblement attiré ?
Or cette odelette fameuse et dix autres passages analogues d'Horace ' sont le point de départ de toutes les odes légères où Honsard nous invite à jouir de l'heure présente sans souci du lendemain, y compris celles oix il essaie à son tour de concilier la tradition chrétienne avec l'épicurisme de son modèle latin. Dieu, dit-il dans la première ode .4 Gaspar
1. Voir pares. les odes Vides ut (.V str.), Quid bellicnsus, Otium diuosiT" str.), Martiiscaelebs (fin, Tyrrhena regum {8^ ei\ï^ 5tr ; l'apologue des deux rats dans la satire 6 du livre II (vers 93 à 97) ; l'épitre à Tibulle (vers 13 et 14).
DE RONSARD POÈTE LYRIQUE \Ode. lérjkre) 367
dWuwrgne' , sait parfaitement ce qu'il nous faut ; il est donc insensé de « genner notre esprit » à pénétrer ses desseins :
Toujours en lui metton notre espérance Et en son Fils notre ferme asseurance. Au demeurant allon avec le temps
Heureusement contens.
A l'homme qui est né
Peu de temps est donné
Pour se rire et s'ébatre.
Nous l'avons : cependant
Qu'allons nous attendant ?
Un bon jour en vaut quatre.
Il écrivait ces vers aux environs de la vingtième année. Vingt ans plus tard, même conseil dans l'ode A Monsieur de Verdun, qui contient cette très habile et originale transposition des hémistiches d'Horace Nec Babylonios tentaris numéros, et Permitte Divis cnelera :
Fuy toutes sortes de douleurs Et ne pren soucy des malheurs Qui sont prédits par Nostradame.
Ne romps ton tranquille repos Pour papaus ny pour huguenots, Ny amy d'eux, ny adversaire, Croyant que Dieu père très dous (Qui n'est partial comme nous) Sçait ce qui nous est nécessaire.
N'ayes soucy du lendemain.
Mais, serrant le temps en la main, Vy joyeusement la journée Et l'heure en laquelle seras :
Et, que sçais tu si tu verras L'autre lumière retournée ?
A soixante ans Ronsard terminait encore ainsi une élégie A Desportes :
Mais happe le présent d'un cœur plein d'allégresse. Cependant que le Prince, Amour et la Jeunesse T'en donnent le loisir, sans croire au lendemain. Le futur est douteux, le présent est certain.
Ce fut le refrain de toute sa vie. Mais en quoi consistait pour lui « un bon jour » ? Qu'entendait-il par « happer le présent » et « vivre Joyeusement la journée » ?
On connaît l'ode à Thaliarque, Vides ut alla. Horace, après avoir recommandé à son ami de tromper les rigueurs de l'hiver le dos au feu et le ventre à table, en buvant du vin de Sabine qui a quatre ans d'am-
ses SOURCES ET ORIGINALITÉ
phore, ajoute ces mots : Quid sit fitlurum cran fuge quaerere .. « Que sera demain ? Ne cherche pas à le savoir, et compte comme un gain chaque jour que le sort t'accordera. Ne dédaigne pas les douces amours, ni les danses, tandis que fleurissent tes jeunes années et que la vieillesse chagrine est encore loin de toi. » C'est pendant que tu es jeune, dit-il encore, qu'il te faut fréquenter le champ de Mars, les lieux publics et rechercher les rendez-vous du soir, où les jeunes filles rieuses se laissent dérober des gages d'amour sous une feinte rigueur. — Ronsard a fait de ces vers une adaptation originale dans l'ode .4 Jan de la Hnrleloirc. Comme il s'adresse à l'un de ses condisciples deCoqueret, il l'exhorte à passer la mauvaise saison loin de la «tourbe envieuse », en sa chambre « à recoy », et d'y faire alterner le travail et le divertissement : il lira des poètes erotiques, Tibulle, Ovide, et composera des vers qui sauveront son nom de l'oubli ' ; en jouant du luth il chassera de son cœur l'amour-passion ; à la poésie et à la musique succéderont les plaisirs de la table et de l'amour folâtre :
Apres l'cstude il faut qu'on lave Le cerveau, se lesjouissant D'un vin de reserve, en la cave Par quatre ans au fust languissant.
Pourquoy te vas-tu meurdrlssant Et pourquoy gennes-tu ta vie Tandis que tu es fleurissant.
Et pourquoy n'e.st-elle suivie D'esbat et d'amoureuse envie ' Pauvre chetif, ne sçais-tu pas Qu'il ne faut qu'une maladie Pour te mener jouer là-bas - ?
On sait comme Horace s'est ingénié à bercer les peines de ses amis, provenant de l'ambition ou de l'amour déçus, et en général des désenchantements dont la vie est faite : c'est, dans l'ode Laudahunt alii, Plancus, menacé de quelque disgrâce ou mécontent de son sort ; dans l'ode Allii ne doleas, Tibulle, qui se plaint des infidélités de Glycère ; dans l'ode Non sempcr imbres, Valgius, qui pleure la mort de son esclave Mystes. Le chagrin ne peut toujours durer, dit-il au premier et au troisième: de même qu'aprèsla pluie vient le soleil, et le prin temps aprèsl'hi-
1. Cette fiévreuse ambition d'immortalité, qui éclate chez Ronsard et ses plus illustres amis, n'est nullement épicurienne. Mais l'idée de l'imminence de la mort l'augmentait chez eux autant qu'elle augmentait chez les épicuriens l'amour du plaisir immédiat. V. encore la fin de l'ode Mon ame il est temps .131 , II, 12171.
2. Cf Bl., 11,151. Ode dédiée d'abord n .lean, puis à Abel de la Harteloire, enfin à Dorai. Pour le texte primitif, v. la Reu. d'flist lill.. 1902, p. 78 ; celui de Blanchcmain, que je cite ici, est à peu près celui des éd. 1555 et 1560.
PE RONSARD POÈTE LYRIOLE (Oilc Ifigôre) 569
ver, la tristesse s'envole surles ailes du Temps '. Chantepiutot avec moi lesnouveaux exploits d'Auguste, dit-il à Valgius. Cesse, dit-il àTibulle, de soupirer de plaintives élégies pour une femme volage. Noie la tristesse dans le doux jus de la vigne, dit-ilà Plancus ; et il lui rappelle l'exemple de Teucer, qui, poursuivi par la colère paternelle, rendait ainsi le courage à ses amis attristés : « Intrépides guerriers, qui avez souffert avec moi de pires infortunes, dissipez aujourd'hui vos soucis en bavant ; demain nous sillonnerons de nouveau les vastes mers. » Demandons le calme de l'âme au spectacle d'une riante nature, dit-il à d'autres ; trompons nos ennuis par la danse et l'amour folâtre, par les repas savoureux et enjoués, arrosés de bon vin ; songeons surtout que, les heures étant brèves et l'existence mesurée, nous n'avons pas à perdre en vaines lamentations de si précieux instants. — Ces consolations, ces encouragements, nous les retrouvons tous dans l'ode A René d Oradouv , avec cette différence toutefois que Ronsard lui conseille de chanter sa maîtresse, bien loin de l'oublier, soit que son chagrin vînt d'ailleurs et qu'elle lui fut douce comme la Licymnie de Mécène -, soit qu'il diit ressentir quelque soulagement à raconter son amour malheureux, suivant le mot de Properce : Dicere quo peveas semper in amore levât 3. Nous ne citerons que les trois dernières strophes, où sont reproduites les paroles de Teucer, parfaitement transposées et adaptées :
Voilà comment il faut casser L'effort des ennuis odieus.
Et le soin du cueur effacer :
Incontinent tu dois passer Les flots tant redoutés des dieus.
Apres la tourmente bien forte Le nautonnier dur au labeur Boit sur la proue et reconforte Sa troupe languissante et morte, Chassant leur misérable peur :
n Compaignons, l'enduré tourment Par le vin nous effacerons.
Sus, sus, vivons joieusement :
Apres boire plus aisément La voile nous rehausserons '.
1 Carm., I, 7, 15-17 ; II, 9, 1-8. Cf. Tibulle, III, 6. fin.
2 Id., II. 12, vers 13 et suiv. On est fondé à le croire d'après un passage de l'ode sur le Relourde Gascogne II, 457).
3. Prop., I, 9, fin. On esffondé à le croire d'après ce vers ; « Les passions de ta mais- Iresse.o