Edition Lacour, I
'i. Edition Marly-Laveaux, I, 79. et ci-dessus, p 5Si; et la note 1 de la p. 587
donne au raisonnement par analogie un air de rigueur mathématique ; tous les détails agencés de façon à « illustrer » la rapidité avec laquelle se fanent et la femme et la fleur. Merveille de logique et d'esprit, douce et implacable leçon des choses, en trois mouvements pleins de grâce et d'harmonie.
RoDSard a dépassé tous ses prédécesseurs anciens et modernes, simplement parie choix et l'arrangement des idées et des mots ; il a évité la prolixité des uns, la brutalité des autres, et surtout il a dramatisé leur description, leur comparaison, leur moralité. Son ode, délicate sans préciosité, sentencieuse sans emphase, est l'expression poétique et précise des sentiments qui étreignent plus ou moins tous les cœurs heureux par la jeunesse et l'amour, en face de la vie qui fuit. Et cela vaut certes mieux que le soupir banal d'Horace : Eheu ! fugaces labuntur anni ; cela vaut bien autant que le chant si poignant qui frappe les échos du lac de Lamartine : « 0 temps, suspens ton vol... »
Dix fois Ronsard refit l'odelette A Cassandre. Mais il eut beau s ingénier à en varier le ton et la tournure, il ne se surpassa pas. On comprend d'ailleurs qu'il ait afTeclionné la comparaison de la rose, symbole delà brièveté des joies humaines. lien respirait pour ainsi dire le parfum dans tous ses auteurs, d'oi^i qu'ils fussent, de l'Antiquité grécolatine, de la Renaissance néo-latine et italienne, du Moyen Age français, de l'école Marotique. On comprend aussi qu'il ait transplanté dans son parterre allégorique la fleur du lis, non moins éclatante, non moins éphémère : Horace et ses imitateurs avaient dit brève lilium comme brevis )-osa ; la rose et le lis confondent leurs couleurs sur la face des êtres jeunes, et n'y demeurent pas*. 11 revint donc sans cesse aux lis et à la rose, soit pour gémir sur une mort prématurée -, soit pour inviter les femmes à l'amour 3. Et c'est encore avec des roses autour du front et sur sa coupe, tel un contemporain de Properce ou d'Anacréon, qu'il
1. Sur le caraclèrc populaire et la fortuue littéraire de ce thème élégiaco-lyrique, s'oir Henry Gu^', Réflexions sur un lieu commun, Bordeaux, (iounouilhou, 1902.
2. Ode A Chr. de ChoiseuL 1554 (Bl , 11, 353,. Ode A M. dOrleans, 1555 (II, 1911. Epitaphe de Rose. 1555 (Vil, 275) Epitaphe de Cl. de l'Aubespiue, 1571 (VU, 227). Sonnet Comme on voit sur la branche^ 1578 : l, 239 . Epitaphe d'Anne L'Esrat, 1578 t\'ll, 236). — C'est Du Bellay qui nie semble avoir recouru le premier en France à la comparaison de la rose pour consoler un ami de la mort d'un être aimé 'ode de 155U .-l Salmon Macrin ; « Tout ce qui prend naissance... ■<
3. Sonnei Je vous envoie un toinym-f, 1555 jl, 397. Idylle du Voyage de Tours. 1560 tl, 181). Elégies, Geneure je te prie. 1563; J'ay ce matin. 1567 ; Pour vous aimer maistresse, 1569 (IV, 238, 285-86, 323:. Sonnet Quand vous serez bien vieille 1, 340
L'odeletle de 1569 : Cependant que ce beau mois dure (11, 365 n'intioduit ni le lis, ni la rose, mais seulement la verdure priiitanière. C'est une reverdie de trouvère èlégiaque répétant à la façon d'Horace et de Properce : Dutn Ucet amennis, el dans des limites beaucoup plus restreintes que celles des chansons du xiii'^ siècle, dont les auteurs navalent guère médité les mai^imes horatienucs : Est brevitate opus ; esto brevis.
DE RONSARD POÈTE LYRigLE (Ode légère) 391
redit son habiluel refrain à ses amis : La vie est courte, il la faut bonne ; qui sait si nous vivrons demain ?
Verson ces roses en ce vin, En ce bon vin verson ces roses ', Et boivon l'un à 1 autre, afin Qu'au cœur nos tristesses encloses Prennent en boivant quelque fin,
La belle Rose du printemps, Aubert, admoneste les hommes Passer joyeusement le temps.
Et pendant que jeunes nous sommes Esbatre la fleur de nos ans.
Car, ainsi qu'elle detleurit A bas en une matinée, Ainsi nostre âge se flétrit, Las ! et en moins d'une journée Le printemps d un homme périt.
Ne veis tu pas hier Brinon Parlant et faisant bonne chère.
Lequel aujourd'hui n'est sinon Qu'un peu de poudre en une bière, Qui de lui n'a rien que le nom ?
Ainsi nous sommes ramenés, par un long mais inévitable détour, au festin anacréontique : « Verse donc et reverse encor.. . » Cardans l'éloge de La Rose, d'où j'extrais ces derniers vers, Ronsard a « contaminé » habilement deux pièi-es de l'Anacréon de Henri Estienne, la o'': To ôooov -Ji ■zùj't èptjÙTwv, et la 53' : Sxstpavoçopou (jie-:' r^pos, en y insérant d'ailleurs quelques réminiscences d'Horace et d'Ausone, avec des notes originales, inspirées par un chagrin récent (la mort inopinée d'un ami) et par des habitudes personnelles de parler et d'agir -.
On sait aujourd'hui que le recueil de H. Estienne n'est pas l'œuvre du véritable Anacréon, de l'Ionien de Téos qui fut l'hùte joyeux et le poète
1. On lit en 1555 texte princeps) et en 1560: •■ Verson ces roses prés ce vin, | Prés de ce vin verson ces roses, r>- variante très intéressante parce qu'elle prouve que Ronsard se servait, en imitant les Anacreonlea, moins du texte grec que de la traduction latine de H. Estienne et de son collaborateur Helias Andréas En eflet le grec To poGOv. Mt^ojptEV A'.ov'jJtt) était traduit par H. Estienne ; Hosam .. >ociemiis ad Lyaeum. Sur le conseil d'un ami, peut-être de R. Belleau qui avait traduit très exactement : « La Rose... Entremeslon dans le vin ", — Ronsard modifia heureusement sa première rédaction.
2. La Continuation des Amours contenait un autre i« blason » de la Rose, également emprunté à Iode 53 de i'Anacréon de H. Estienne, le sonnet Douce, belle, gentille et bien fleurante Rose Bl., 1,152}.
o9i SOURCES ET ORIGINALITÉ
courtisan de Polycrate et d'Hipparque ; que les oo pièces qui le ccmposentsont apocryphes, à très peu d'exceptions près ^ ; que ce sont des pastiches, d'origine alexandrine pour la plupart ; que ce qui reste de l'Anacréon authentique nous a été plutôt conservé parmi les épigrammes votives et funéraires de V Anthologie -, et parmi les chansons ou fragments de chansons cités comme étant d'Anacréon par quelques auteurs de l'antiquité ^. Nous n'avons plus à ce sujet les illusions des humanistes et des poètes du xvi^ siècle *.
Croyant puiser directement à la source ionienne, Ronsard et ses amis ont, en réalité, imité là le plus souvent des imitations, et peutêtre des imitations d'imitations ; en quoi d'ailleurs ils ne changeaient pas leurs habitudes, car c'est ce qu'ils avaient fait très consciemment dès le principe en imitant les poètes latins, italiens et néo-latins, entre autres Horace, l'Anacréon latin. — H. Eslienne leur présentait un Anacréonralliné parles poètes alexandrins, tantôt plus spirituel, tantôt plus banal que celui de Téos, quelque peu précieux et maniéré, surtout dans les chansons d'amour, les badinages erotiques, les ÈpoixoTiat-'via, comme on disait à Alexandrie, et à Home du temps de Catulle ^. On l'a écrit excellemment, l'Erôs d'Anacréon, puissant et redoutable encore malgré sa délicatesse, « est fort au-dessus de ces petits Erôs alexandrins, qui ne sont plus que des divinités de boudoir'' ». L'Erôs alexandrin est ailé, armé d'arc et de flèches, parfois d'un tison enflammé ; il a des frères en grand nombre, roses, joufflus et potelés comme lui, qui lancent avec lui une grêle de traits sur la même personne. C'est un enfant espiègle, étourdi, capricieux, un lutin effronté, un incorrigible touche-à-tout. Bref il est tel dans la poésie qu'on le voit dans la sculpture, la peinture et les bas-reliefs gréco-romains, par exemple dans les fresques de l'ompéi ; et c'est cet Erûs-la, léger et mondain, qui, après avoir été adopté par la Renaissance italienne et néo-latine, a envahi nos arts
1. On peut excepter les u"' 15 et 17, qui faisaient piii lie de VAiilhologie de Plaaude l^voir l'édition de 1531, tome 11, p 293 ; et ci-dessus, p. 122 .et dont la seconde est citée par Aulu-Gelle, Nuils Aniques, livre XIX, ch. 9). Kn outre, d'après J B.nrnes, le n» 11. AiYOJJiv a''. vuvaTxE;, a été iraité par Palladas (AnlhoL, Kpigr. com., n» 54 ,et le n'W, ' Eouç -no-:' kv poio'.'j:, a été imité par Théocrite Idylle XlXl ; mais il peut se faire qu'ils soient au contraire l'œuvre de poètes qui ont imité Palladas et Théocrite.
2. 11 y en a vingt environ seize seulement d'après Fr. Jacobs, qui écrit : Siiinnmni antiquae aelatis simplicitntew redolenl\. Cf. A. Croiset. Litl. gr , 11, 162.
3. ,\lhénée, Héraclide, Héphestion, Aulu-Gelle, Stobée. Clément d'Alexandrie et quelques autres. Voir dans r.^nacréon de Maurice .Albert la liste des « fragments authentiques '> à la suite de la préface.
4. Amb. Firmin Didot les avait encore en 18G4. Cf. sa très intéressante Kotice sur Anacréun, en tète de son édition.
5. Cf. Couat, Etude sur Catulle, thèse fr. , p. 146 ; La Poésie alexandrine. p. 73.