‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 416 sur 509 · Comprenez: son alêne, son dard · texte numérisé non relu

Comprenez: son alêne, son dard

3 .J'ai quelque peu rajeuni la ponctuation et lorth. de cette pièce d après 1 éd. di- l.'i84, et .j'ai giiiUemeté le dialogue, pour que le lecteur ne fiM pas déroute et que son jugement n'en subit pas quelque altération.

DE RONSARD POÈTE LYRIQUE (^Ude légère) 605

Evidemment Ronsard a délayé, ou plus exactemenl allongé son texte à l'aide d'éléments empruntés à Théocrite ', peut-être à Homère'-, et de détails qui semblent être de son cru : il a voulu ainsi développer ce qui était implicitement contenu dans le grec, préciser, compléter le tableau et la morale que Vénus fait à son tils. La fin surtout a moins de légèreté et de concision que celle du pseudo-Anacréon ou celle de Théocrite. C'est que tous deux ayant comparé l'amour à l'abeille de façon incomplète, Ronsard a voulu, en fondant la comparaison de l'un avec celle de l'autre, mettre au jour le raisonnement a fortiori qui était resté chez eux à l'état latent. — lia aussi multiplié les diminutifs ; il a voulu ainsi renforcer l'expression de naïveté enfantine et de petitesse, qui est au fond du grec. Ces intentions étaient bonnes ; mais on peut penser qu'elles étaient superflues, et que le grec, plus simple, plus rapide, moins enjolivé, sans aucun diminutif, atteignait mieux le même but. Ronsard a été ici, en un certain sens, plus alexandrin que son modèle (à moins qu'on ne soutienne, ce qui serait aisé, que lesdiminutifs sont autant français qu'alexandrins). 11 eut sans doute tort de s'appesantir, de renchérir ; il eut tort aussi d'ajouter à ses modèles « la montagne d'Hymelte », dont nous n'avions que faire. En revanche il a été plus pittoresque, plus intime, plus réaliste. Cet enfant qui cueille des fleurs près d'une ruche, cette enflure, cette egratignure, cette mère qui sourit et prend son garçon en le baisant, qui souffle sur sa main pour le guérir tout en le grondant, ces Grâces riantes et leurs aiguilles^, qui aurait le cœur de les condamner? « Arrêtée à temps, cette façon familière est un agrément de plus », qui peut le nier? Ronsard n'a-t-il pas gardé ici une mesure convenable encore ?

iN'ous avons choisi comme exemples, selon toute justice, les plus célèbres et les meilleures des imitations anacréonliques de Ronsard. Maison ferait des remarques analogues * en confrontant les autres avec

1. /di///e XIX, le Voleur de miel; « Une cruelle abeille piqua une fois Erôs, qui volail le rayon de miel d'une ruche, et elle le piqua au bout des doigts. Erôs soufi'rit, et il souffla sur ses doigts, frappa du pied, sauta, et, montrant à Aphrodita sa blessure, se plaignit que l'abeille, une si petite béte, fit de telles blessures. Et la mère se mit à rire: « N'es-tu pas semblable aux abeilles ? Tu es petit, mais quelles profondes blessures ne fais tu pas ?» A cette pièce Ronsard n'a emprunté que de menus détails, mais il en a tiré un parti excellent par substilulion et transposition.

2. Iliade, V, 373 et 422 : Vénus blessée vient se plaindre à sa mère Dioné, et Minerve la raille. Cette source, indiquée par Sainte-Beuve, n est pas certaine, les « aiguilles » des Grâces n'aj'ant aucun rapport avec « les agrafes d'or « des belles Grecques.

3. Les trois Grâces étaient, comme dit Lemaire, « les damoiselles et pedisseques de Venus » ; elles faisaient et cousaient ses robes ; d où la présence d aiguilles entre leurs mains, el celte idée de Vénus que son enfant pourrait bien s'être piqué en jouant avec elles Illuslr. de Gaule, I. ch. xxx et xxxn).

i. Notre ouvrage contient tous les éléments qui permettent de compléter cette comparaison \'oir ci-après YInder des noms propres, au mot Anacréon.

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leur modèle. Noire poêle a pris loules sorles de liLierlés avec le texte Je H. Eslieane, au risque de laisser évaporer la « goutte d'essence» qui parfume chaque pièce grecque, et cela non seulement pour répondre aux exigences de la rime et du rythme, mais avec l'intention bien nette de rendre françaises les idées grecques, et personnels les sentiments d'Anacréon .11 a usé de toutes les variétés de l'imitation, depuis la simple traduction jusqu'au long développement: paraphrase, transposition d'idées et d'expressions, déplacement de traits, adaptation par suppressions et additions, division de l'original avec insertion d'éléments étrangers, séparation complète des parties, disséminées en différentes pièces, contamination de deux odelettes grecques par mélange intime ou par juxtaposition, d'une ou de plusieurs odelettes grecques et de réminiscences latines (Horace, Ausone) ou italiennes (Pétrarque, Ârioste), encadrement d'une scène grecque dans des récits ou descriptions propres au seizième siècle, à la France, à lui-même et à ses amis.

Ronsard a eu le sentiment très net des avantages de la concision : il l'a dit et il l'a prouvé'. Maintes fois lui est revenu à l'esprit le conseil de son Horace : Eslo hi-cvis. Pour les odelettes anacréontiques en particulier, il s'est fort Lien rendu compte que leur principal charme consiste dans la sobriété, dans la brièveté. H. Estienne, dans sa préface latine, les opposant aux odes pindariques.de dimensions colossales, les avait comparées à ce navire d'ivoire, u'uvre d'un artiste grec, si parfait dans sa petitesse que les ailes d'une abeille pouvaient l'envelopper tout entier -. Ronsard, nous l'avons vu, se fit l'écho d'Eslienne en des préfaces retentissantes ^. Il s'efforça en même temps d'être aussi concis que le permettaient les nécessités de la versihcaliun française, coulant le métal anacréontique non seulement dans une forme rythmique exiguë et fixe, comme celle du sonnet, mais dans des odelettes de 8, 10, 12, 16 et IS vers, où il imposa lui-même des bornes étroites à son tableau, à son rêve, à ses élans erotiques ou bachiques *.

Cependant il est certain que l'élégance laconique des petites pièces grecques lui importait moins que leur matière et leur mouvement. Il a été ravi avant tout pur les thèmes épicuriens du recueil grec, par ces éloges du vin qui ragaillardit le corps et rassérène l'esprit, de la coupe

1. Cf. tome IV', p. 210, et ci-dessus, ce que nous avons dit des imitations marulliennes.

2. «i .\on/ie «quidam eoriim iattituarioruni) apud Itliodios colossiini. .. f'abrwalus dicitiir^ alius autem ex ebure adeu exiguain naueni, ut apis alae eani umlique coiiteyerent '' »

3. Dédicace et épilogue de la Noiw. Contin. des Amours ; Epitie .4 Chr de Cbaiseul, en tète de la traduction d'Anacréon par Belleau (155(j). Voir ci-dessus, pp. 168-71.

4. \'oir par ex. les odelettes : La terre les eaux ua boiuanl ; Le boiteux ntari de Venus ; Je suis homme né pour mourir ; Tay-toy babiltarde arondelle ; L'un dit ta prise des murailles.

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dorée et ciselée, de la jeunesse, de la rose et de la rosée, de la femme, de la danse, du chant, de l'amour, des parfums, descouchesmoelleuses, des zéphyrs lièdes el des oiseaux, de ce que la vie offre aux hommes de plus délicat, de plus brillant, de plus doux, de plus subtil, de plus léger, par ce conseil enfin, que lui avaient donné tant de fois déjà ses auteurs latins, de jouir de tous ces biens avec d'autant plus de hâte et d'ardeur que la mort impassible suit de plus près nos pas. D'autre pari, il a cru essentiel de reproduire le mouvement de ces « impromptus de volupté », mais il n'a pas cru nécessaire d'arrêter ce mouvement aussitôt commencé. 11 n'a pas craint de le prolonger et de l'amplifier, parce qu'il savait qu'un certain développement, pourvu qu'on y observe une juste mesure et des proportions harmonieuses, n'est pas incompatible avec la grâce el l'élégance, ou, ce qui revient au même, que la grâce el l'élégance ne résident pas exclusivement dans les leuvres de dimensions menues et graciles, — en quoi il a pensé et agi tout comme La Fontaine, auteur des Fables. Du mouvement, il en a mis partout, là même où le poète grec n'en avait pas mis : il a écrit

Corydon, verse sans fin Dedans mon verre du vin.

Afin qu'endormir je fasse...,

alors que le grec dit plus tranquillement : <i Huand je bois du vin, mes soucis s'endorment. »

Enfin il n'y a pas lieu de s'étonner que Ronsard en ail pris à l'aise avec un texte défectueux, qui, malgré les corrections des trois derniers siècles, nous semble, encore aujourd'hui, assez souvent obscur par la présence de vers qui rompent la suite des idées ou pèchentpar excès de concision. Plus d'une fois il essaye avec succès d'améliorer et d'éclairer son modèle ; c'est ainsi qu'un vers vague comme celui-ci: « Tî oï tov p!ov TrXxvwijia; ; » qu'Helias Andréas traduit par « Vitae juval quid error -.' » et R. Belleau par : « Faut-il que j'erre en ma vie? », Ronsard l'interprète à l'aide d'un souvenir de Mimnerme et le déploie en un sizain précis :

Le long vivre me deplaist, Malheureux l'homme qui est Accablé de la vieillesse !

Quand je perdrai la jeunesse Je veux mourir tout soudain Sans languir au lendemain '.

1. Ces vers sont extraits, ainsi que les précédents, d'une ode « retranchée » (Bl., 11, 391), qui a 24 vers contre 10 de la pièce anacr. correspondante : Ronsard a inséré dans le premier sizain une allusion de trois vers à un l'ail personnel ; il a répété ce sizain à la fin. L'idée de ce refrain-cadre lui vient de son modèle.

(Jui le regrettera? On peut dire d'une façon générale que Ronsard est bon quand il développe son modèle à propos etdansdes limites raisonnables. L'ode ou la chanson est autre chose qu'une épigramme; elle s'en distingue par le chant de l'âme, par l'enthousiasme, qui souffre d'être comprimé dans un espace trop étroit. Et d'ailleurs le génie lyrique de Ronsard s'accommodait mal de ces raccourcis alexandrins ; il était débordant; sa main «bouillonnait d'écrire '», et les particularités de son moi envahissaient de tous côtés les lieux communs du pseudo-Anacréon*.

Après cela, qu'il se soit parfois trompé dans son élargissement de l'inspiration anacréonlique, qu'il n'ait pas toujours su éviterledélayage, la rudesse ou la fadeur, nous le reconnaissons volontiers, et nous sommes prêts à le lui reprocherau besoin. Mais les taches qui sont au soleil ne lui enlèvent pas son éclat 3.

Ce qui surprend le plus et déconcerte tout d'abord le lecteur des odes anacréontiques de Ronsard, ce n'est pas tant la longueur de quelquesunes, que certaines expressions, dénuées de poésie à première vue, certains détails d'apparence inélégante et vulgaire, qui ne sont pas dans le recueil de H. Estienne. Demande-t-il par exemple à Vulcain de lui « tourner une tasse », d'y graver « une vigne chargée de grappes » et « des fouleurs de vin », de l'enguirlander de lierre, d'y peindre Vénus et Cassandre, la Grâce et l'Amour ? Il le prie d'ajouter

Le nez et la rouge trogne D'un Silène ou d'un ivrogne '.

Veut-il dire (ce que son modèle a fait avec grâce) que la rose est une tleur chère à Bacchus ? 11 représentera le Dieu buvant l'été, à peine vêtu, comme un simple paysan du Vendômois :

l.Bl., IV. 210. Cf. m. 399-400.

2. V. par ex. les pièces : Pein moi, Janel ; yaguiere chauler je uoidois ; IVrson ces roses ; Si tu me jteux conter (ci-dessus, pp 149, 472, note 1. 504, 5911.

3. Les moins bonnes de ses adaptations anacréontiques sont les deux pièces ; Quand je veux en amour prendre mes passe-tems, et La Sature fit présent de cornes aux toreaux. 11 y est plat ou prolixe et a eu le tort, contrairement à son ordinaire, de rendre par des alexandrins, graves et lents, les ver.siculets rapides de son modèle — M. de St-Gelais a été mieux inspiré que Ronsard en traitant le premier de ces deux sujets en 14 heptasyllabes éd. Blancheniain, 111, 112 .

4. Fin de l'ode Du grand Turc je n'ay souci. La pièce grecque ,n* 17 se termine ainsi : .. Grave moi ^sur cette coupe] des ceps de vigne et leurs rameaux, et foulant les grappes d'or, avec le beau Lyaeos. Erôsel Bathj'llos. "

DE RONSARD POÈTE LYRIQUE (Ode léiji^re) 6l>9

Bacchus, espris de la beauté Des roses aux fueilles vermeilles Sans elles n"a jamais esté, Quand en chemise sous les treilles Il boit au plus chaud de l'esté '.

Une femme qu'il caresse se moque-t-elle de ses prétentions de vieux galant? Elle le compare (et cela n'est point dans le grec) à un cheval, qui ne fait que « hennir » et n'a plus de « vigueur ». 11 est vrai, lui dit-elle, qu'en me voyant, « tu prens un peu de cœur »,

Un cheval généreux ne devient jamais rosse.

« Mais regarde au miroir ta barbe blanche, et vois

Ton œil qui fait la cire espaisse comme un doi, Et ta face qui semble une idole enfumée >i.

El !e poète de répondre : Je ne sais « si j'ai l'œil chassieux » et les cheveux blancs, mais j'ai d'autant plus droit aux plaisirs que la mort est plus proche -. — Ailleurs, sa réponse est plus gaillarde encore, et c'est un distique populaire et grivois qu'il ajoute au grec très décent;

Pourtant si j'ay le chef plus blanc Que n'est d'un lis la fleur eclose Et toi le visage plus franc Que n est le bouton dune rose, Pour cela, cruelle, il ne faut Fuir ainsi ma teste blanche :

1. Fin de l'ode Verson ces roses en ce vm (texte de 1560). Les deux pièces grecques dont tionsard s'est inspiré se terminent ainsi ; « Couronne moi donc de roses et je toucherai de la lyre. O Dionysos, dans tes enclos sacrés, avec une vierge au beau sein, entouré de guirlandes de roses, je danserai » ^n" 5). — « La foule des grands dieux, pour faire naître la rose, répandit le nectar, et du sein des épines émergea glorieuse la plante immortelle de Bacchus » [ti" 53j. — Cf. dans Horace la fin de Iode Ad puerum ;I, 38) et dans Ronsard la fin de l'ode \ous ne tenons en nostre main.

2. Ode Quand je veux en amour. \'oici la traduction de 1 ode grecque In" 11) : « Les femmes disent : Anacréon, tues vieux ; prends un miroir, regarde : tu n'as plus de cheveux et ton front est dégarni. — Que mes cheveux soient partis ou non, je ne sais ; mais ce que je sais, c'est qu il sied d autant plus au vieillard d'aimer et de folâtrer, qu'il est plus près de la mort. >»

Il est très probable que la comparaison du cheval était proverbiale en France depuis des siècles, comme celle de la haqueuée, appliquée à la femme i^v. ci-après, p. 614). Mais je crois que Ronsard s est inspiré ici d'un vers de Sophocle rappelé par H. Eslienne dans sa préface latine à propos des amours séniles d'Anacréou : « Quod si oui incredibile videtur poetam ad tantam provectum senectutem amatoria mordicus adhuc retinuisse, quod a Sophocle dicitur consideret, equum generosum, quamuis senex sit, in pericuUs aninwsitate non destitui. » Cf. Erasme, Adagiot éd. de 1541, p. 1067, aux mots : Equi generosi senectus. On retrouve le vers-proverbe de Ronsard sous la plume de Moulue racontant le siège de Habastens : u Allons, je vous montrerai le chemin, et vous ferai cognoistre que jamais bon cheval ne devint rosse. "

Si j'ay la teste blanche en haut J'ay en bas la queue bien franche.

Ne sçais tu pas, toi qui me fuis, Que pour bien faire une couronne Ou quelque beau bouquet, d'un lis Toujours la rose on environne ' ?

Rien de moins fait, assurément, pour plaire aux lecteurs prudes ou seulement précieux : le mot grossièreté leur vient aux lèvres. El ceux qui ne sont ni prudes ni précieux se remémorent certain jugement d'Horace sur la rusticité naturelle au peuple romain, si tardivement policé par l'art des Grecs : grave virus, vesligia ruri.s. C'est la première impression, tout à fait défavorable à Ronsard. Mais nous pensons qu'il serait injuste de s'y tenir. Il faut voir en quel temps il a vécu et ce qu'il a voulu.

Nous avons eu déjà l'occasion de le dire : le siècle qui va de Jean Marol à Malhurin Régnier n'a pas eu la pudeur des mots plus que la pudeur des choses. Le mol cru n'était alors que le mot naturel. On n'était pas plus corrompu que de nos jours; on était beaucoup plus naïf, par suite beaucoup moins pudibond. Marguerite de Navarre écrivait ['Hcplaméron, Cl. Marot et Sainl-Gelais ne craignaient pas de parler aux dames du plus haut rang dans une langue très verte, et les grands seigneurs les faisaient boire dans des coupes obscènes comme celle que Brantôme a décrite. Enfin les demoiselles d'honneur de Catherine de Médicis chantaient à plein gosier des couplets licencieux dont aujourd'hui la moindre paysanne aurait honte. Ces mœurs et ces propos étaient encore ceux de la cour de Henri IV, et provoquèrent, comme on sait, la réaction précieuse de Catherine de Vivonne. A cet égard, Ronsard ne pouvait guère différer de ses contemporains. En lui, comme en eux, continue de vivre l'esprit bourgeois et « raillard », presque rustique, du Moyen A.ge français ; héritier de cet esprit, il ne recule ni devant l'idée, ni devant le terme naturel ", Souvent, dit Sainte-Beuve,

1. Le grec dit seulemenl u" 34) : « Ne me fuis pas, voyant ces mèches blanches ; non, parce que ton âge est dans sa fleur, ne rejette pas mon amour. Vois donc dans les couronnes comme les blancs lis font bien entrelacés aux roses. " Ailleurs [n" 47) on lit ces trois vers très décents : « Un vieillard, quand il danse, est vieux par les cheveux, mais il est toujours jeune par l'esprit " (~i-^ cioéva;).

2. On peut le dire de ses dernières années presque autant que de ses premières. La comparaison de ses éditions successives nous en a convaincu. Alors qu'il retranche des odes tort séduisantes par le sujet ot l'expression, parce qu'elles font double emploi ou pèchent par la métrique, il en conserve qui sont moins élégantes, moins attiques, mais plus pittoresques, plus piquantes, plus réalistes. Alors que, désireux d'alléger une ode nnacrcontique, telle que celle de la Coupe, il pouvait aisément supprimer les vers qui nous choquent, il les conserve et sacrifie de préférence ceux qui nous plairaient mieux {v. 1 éd. 151 , II, 277). Tant il est vrai que chaque siècle a sou degré de décence et de

DE RUNSAKD POÈTE LYRIQUE {Ode lé(jère) tjl 1

qui pourtant admire beaucoup le Ronsard anacréontique, « ce côté familier et bourgeois tranche avec l'élégance, avec la sensibiliié épicurienne. On se retrouve accoudé parmi les pois, on fourre les marrons sous la cendre, Bacchus l'été boit en chemise sous les treilles. Heureux le lecteur quand d'autres mots plus crus et des images désobligeantes n'arrivent pas. La nappe enfin, quand nappe il y a, y est fréquemment salie, par places, de grosses gouttes de cette vieille lie rabelaisienne '. » Ehl oui, rien de plus exact. Ronsard alors est bien moins grec que gaulois ; il n'est plus anacréontique, mais rabelaisien. 11 ne répond pas à sa maîtresse autrement que Panurge à Frère Jean qui le trouvait un peu vieux pour plaire aux femmes -. La sève nationale et traditionnelle bouillonne et reprend le dessus. Est-ce à dire que nous devions nous voiler la face ? Rougissons-nous de Rabelais, de Marol, de Coquillart, de Villon, de Jean de Meung, de nos auteurs de fabliaux ? La liberté de leurs propos, la saveur de leurs proverbes, le réalisme, la franchise de leur vocabulaire sont-ils pour nous eflaroucher ? Oublions-nous que nous sommes leurs lils, comme de Régnier, de Molière, de La Fontaine '? iNe « laisserons-nous pas aux femmes », comme ledit un autre grand ancêtre, « cette vaine superstition des paroles 3 ,) ? Xe ferons-nous pas l'effort de critique nécessaire pour vivre un instant de la vie du xvi"^ siècle et ne pas nous choquer de ce qui ne choquait pas les contemporains de Ronsard ?

En outre, une foule de mots qui nous paraissent vulgaires ne l'étaient pas au xvi' siècle, comme d'autres ont pris un sens péjoratif qu'ils n'avaient pas alors. « 11 faut convenir, dit Sainte-Heuve lui-même avec raison, qu'en semblable matière chaque siècle est un juge aussi compétent de ses propres goûts que la postérité. La noblesse des mots dans le style, comme celle des noms propres dans la société, est hlle de l'opinion : il suffit qu'on y croie pour qu'elle existe *. » C'est seulement au xvu' siècle, à la suite de l'hôtel de Rambouillet et de l'Académie, qu'on a distingué les mots nobles et les mots roturiers. Ronsard, sauf de très rares exceptions, n'a jamais cru devoir exclure de ses vers un seul vocable, pas plus qu'il n'excluait de ses amours la paysanne

goût ! — Pourtaat il semble avoir adouci certains passages ; maison sent qu'il a hésité jusqu'à la fin entre l'expression forte et 1 expression délicate.

1. Tableau de lap.fr. au XVI' siècle, éd. Charpentier, p 440-41.

2. Rabelais, III, "28: « Tu me reproches mon poil grisonnant et ne considères point comment il est de la nature des porraulx .. » Hugues Salel, un ami de Kabelais, avait déjà mis en vers cette réponse proverbiale, dans son Chant amoureux d'un vieillard , Œuvres, 1540, f" 55, t", et suiv.) On prête la même réponse a Bassompierre parlant à Henri IV.

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