‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 430 sur 509 · Faguet, Seizième iiécle, p · texte numérisé non relu

Faguet, Seizième iiécle, p

PE RONSAnn POÈTE LYRIOIE [Odp Ipijrye) fifi!>

air français ; parce que nul ne goûtait plus que lui les sites pittoresques et reposants de la campagne, les charmes plastiques et physiques de la femme, le bouquet des bons vins et les plaisirs de la table. Il était naturellement horatien et anacréontique. 11 y avait de telles affinités, une telle sympathie entre lui et les lyriques épicuriens de la Grèce et de Rome, qu'il est allé à eux d'instinct et s'est assimilé leurs œuvres très vite et très facilement. C'était une nourriture qui convenait plus que toute autre à son tempérament lyrique, et qu'il transforma sans peine en chair et en sang, ainsi que les œuvres analogues des poètes néo-latins et italiens. Son génie le poussait et le portait à écrire des odes légères. Il nous a fait plus d'un aveu à ce sujet ; mais, à défaut de son propre témoignage, son œuvre parlerait assez haut dans le même sens. Il est bon, souvent excellent, quand il se laisse aller à cette pente naturelle ; ses petits poèmes lyriques contiennent les strophes les plus fraîches, les plus gracieuses, les plus doux-coulantes, les plus brillantes qui aient vu le jour en langue française avant lexix' siècle.

L'originalité de Ronsard éclate à chaque pas dans l'Ode légère, relativement à ses modèles anciens et étrangers, relativement à ses prédécesseurs français. Tout en imitant Mimnerme, Anacréon, Théocrite et les auteurs de l'Anthologie, Virgile, Horace, Catulle, TibuUe, Properce, Ovide et Ausone, Pétrarque, Sannazar et Bembo, Pontano, Marulle, Navagero, Second et Flaminio, pour ne citer que les principaux, Ronsard reste bien français, fidèle à la tradition des trouvères, que Marot lui a transmise. Il enrichit cette tradition d'une multitude d'apports précieux que lui offre son érudition, et la modifie au point de lui donner toutes les apparences de la nouveauté ; mais le fond de son œuvre légère appartient à la race dont il est : ce sont des reverdies, des pastourelles, des aubes, des mnumariées, des chansons d'amour et des chansons du vin, galantes et sensuelles comme celles des ancêtres, comme celles de ses contemporains et compatriotes, mais façonnées sur des modèles d'artistes grecs, latins et italiens.

D'autre part, les sentiments propres au poète se font jour constamment au milieu de tous ses emprunts. Son «moi» remplit son œuvre légère. Bien qu'il semble avoir voulu traiter pour eux-mêmes tous les thèmes littéraires du lyrisme ancien et moderne, le point de départ de ses odes est toujours une circonstance de sa vie : un bal à Blois, un séjour à Couture, un voyage à Bourgueil, une aventure à Paris, une fête à la Cour, une promenade solitaire ou collective, une moisson, des vendanges, une maladie, une simple insomnie, une conversation, une lecture, une étrenne, un dîner, une naissance,

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un mariage, la mort d'un ami ou d'une maîtresse, une espérance, une joie, une déception, un regret. Il chante à propos de tel événement, de telle sensation, de tel sentiment, de telle réflexion qui lui sont personnels. La moindre impression reçue du monde extérieur fait vibrer son être, et cette vibration réveille en lui tout un essaim de souvenirs. 11 aurait pu dire comme Montaigne : « .le foys dire aux aultres, non à ma teste, mais à ma suitte ce que je ne puis si bien dire. » Il voit et il sent d'abord, il se souvient ensuite, et la réminiscence ou l'imitation directe ne sont que des moyens de renforcer, de rehausser, d' « illustrer » l'expression de ses idées et sentiments. Après avoir lu ses odes légères, on connaît l'âme de Ronsard ; elle s'y révèle aussi franchement que dans les sonnets amoureux, les élégies, les hymnes et les poèmes.

Quanta la mélancolie, dont on fait à Ronsard un grand mérite, qu'on lui accorde avec raison comme une qualité dominante, il faut la définir et la bien comprendre. Nous le pouvons maintenant, après avoir étudié les odes rustiques, erotiques et bachiques. Disons tout de suite qu'elle ressemble aussi peu que possible à la mélancolie romantique, venue en France des pays du Nord. C'est une mélancolie normale, saine, habituelle à tout homme sensible qui aime la vie ; ce n'est pas l'état, relativement rare, d'un malade incurable qui souhaite la mort. Ronsard voit le mal qui est au fond des êtres et des choses, le mal moral et le mal physique; mais cela ne le révolte pas, ni ne le désespère ; car il voit également et sait apprécier tout ce qu'il y a de bon et de beau sous le soleil. Sa mélancolie est accidentelle ; elle vient des circonstances où la fatalité l'a placé, de sa demi-surdité, de sa pauvreté, de ses déboires ; elle n'est pas inhérente à son tempérament. Elle projette, incontestablement, son ombre sur la plupart de ses visions, de ses afîections, de ses jouissances ; mais cette ombre est légère et fugitive.

Jamais l'homme, tant qu'il meure,

Ne demeure Fortuné parfaitement : Toujours avec la lyesse

La tristesse Se mesle secrettement.

C'est ainsi que Ronsard termine le récit d'une journée joyeuse, passée avec ses amis dans la banlieue parisienne. Il est attristé, comme on l'est généralement, par l'arrêt d'un divertissement, par la fin d'un repos, par un départ, par un retour à la chaîne du labeur quotidien. Il regrette d'être seulement « demi-soulé de plai-

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sir ». Avec Horace il constate ce qu'il y a de défectueux dans les joies humaines : IVihil est ab omni parte henluni ; mais il ne s'en indigne pas. Demain il chantera, comme il l'a fait aujourd'hui, le ciel clair, les senteurs des prés, les yeux de sa dame, le parfum des jeunes baisers, la joie de vivre. L'amertume qui découle de la source même des voluptés plissera encore sa lèvre, assombrira son front, mais juste le temps de jeter une note grave dans son chant.

Plus poète que la plupart des poètes du xvi« siècle, il ressent plus vivement et plus souvent qu'eux la chute du rêve à la réalité :

Certes par effect je sçay Ce vieil proverbe estre vray « Qu'entre la bouche et le verre Le vin souvent tombe à terre. »

Mais il ressent aussi plus vivement les charmes de la réalité. Un rien l'attriste, mais un rien le rassérène et le réconforte. Loin de rechercher ce qui fait soufTrir, de s'y complaire, de savourer « les sombres plaisirs d'un cœur mélancolique », il met tout en œuvre pour chasser loin de lui « l'émoi » et le « soin » obsédants. S'il souffre de ne pouvoir atteindre l'objet de ses désirs, de voir quelques-unes de ses ambitions déçues, de perdre ses amis prématurément, de marcher lui-même à la mort plus vite qu'il ne le voudrait, il n'en soufTre pas longtemps : la conversation ou simplement la vue d'une jolie femme, une promenade sur les bords fleuris d'une rivière sinueuse, un bon dîner, suffisent à le réconcilier avec l'existence. Il trouve en lui-même, dans son tempérament, dans son éducation, dans ses acquisitions intellectuelles, assez de ressources et de ressorts pour réagir contre l'ennui ou le désenchantement. II a, malgré les apparences, une aptitude particulière à goûter tout ce qui est riant sur cette terre de larmes, toutes les beautés du monde extérieur, tous les plaisirs de la lecture et de la société. Bref, il pratique aisément le précieux conseil de son Horace :

Laetus in praesens animas, quod ultra est Oderit curare, et amara lento lemperet risu... (Carm., II, 16) ;

et ce fond inaltérable de gaité le sauve du pessimisme.

Ronsard est épicurien, et c'est tout dire. L'épicurisme, philosophique ou mondain, est peu compatible avec la mélancolie romantique. L'épicurien, n'ayant par principe que des ambitions modérées et des passions passagères, n'a que des déceptions modérées et passagères ; plaçant le bonheur dans le plaisir et le plaisir dans l'absence de

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douleur, il fait tout pour éviter la douleur; ne croyant pas à la vie future ni aux tourments posthumes, il ne craint pas la mort en tant qu'elle commence une ère d'inconnu terrible, il n'a pas l'angoisse du mystère de l'au delà ; aimant à jouir des plaisirs de la vie présente, la seule qui existe pour lui, il redoute la mort en tant qu'elle met fin à cette jouissance ; souffrant enfin de l'idée même de la mort qui trouble ses joies, il secoue cette idée, l'écarté, la dissipe en s'amusant plus encore. Souci de l'ambition, souci de l'amour, souci de la mort sont définitivement vaincus en lui par le goût du plaisir. Je ne vois rien là qui rappelle la mélancolie aiguë, violente, de Werther, d'Obermann, de René ou de Rolla, pas même la tristesse d'Olympio.

Né sur un sol fertile et riant, hôte d'une Cour aux mœurs faciles et brillantes, nourri de la poésie gaie et voluptueuse des pays du soleil, arrivé à la grande gloire et entouré de thuriféraires avant trente ans, Ronsard pouvait-il être mélancolique au sens romantique du mot ? Il n'a connu ni la mélancolie de la solitude physique dans une région morne ou sauvage, ni celle de la solitude morale au sein d'une société hostile ou indilTérente, ni celle de l'incessante évolution de la personnalité. 11 n'a pas eu l'impression du vide que laisse dans l'àme la fréquentation du monde ou l'écroulement des affections. 11 ne l'a pas reçue non plus du spectacle de la Nature, car pour lui, comme pour les anciens, la Nature, loin de rester étrangère à l'homme, est peuplée d'être.'^ confidents ou prolecteurs de l'homme, il ne ressent pas la lassitude de la vie, il n'est pas tourmenté par l'idéal, il n'aspire pas à l'infini. Ce n'est pas lui qui chante l'automne, son soleil pâlissant, ses feuilles mourantes ou mortes ; de cette saison il ne retient que la joie des vendanges. Ce qui plaît à ses regards, ce sont les jeunes pousses et les boutons de roses, « qui semblent aux tétons des filles de quinze ans ». Ses sympathies vont aux « gentes arondelles » du printemps et aux moissons de l'été ; il s'enivre des voluptés de la nature qui renaît et qui produit. Ce n'est pas lui qui demande aux amis d'ombrager sa tombe d'un saule pleureur, symbole de la tristesse ; il préfère « un arbre toujours verd », un lierre, une « vigne tortisse », plantes chères au joyeux Bacchus. Il ne dit pas : « Le deuil de la nature convient à ma douleur » ; il souhaite au contraire de dormir son dernier sommeil dans un décor de mai, sous l'herbe fraîche, parmi les fleurs...

La mélancolie de Ronsard est seulement, comme on l'a dit, « celle que la brièveté etla relativité des instables voluptés imposentaux tempéraments sensuels » '. Elle est faite presque exclusivement de l'idée, d'ail-

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