Lanson, Littéral française, liv. III, cti. ii, S
DE RONSARD POÈTE LYRIQUE {Ode lérjrrc) 6.'i3
leurs obsédante, du rapide écoulement de la matière humaine, surtout de la matière jeune et belle, d'où vient la joie de vivre. Ce qui le rend triste, c'est la pensée de la déchéance physique, de la vieillesse et de la mort. Tout nous appelle à la mort, dit-il avant Bossuet; le temps s'en va,
Las! le temps non, mais nous nous en allons
Et tost serons cstendus sous la lame
Nous marchons, nous courons, sans pouvoir nous arrêter, jusqu'au précipice affreux. Oh ! la « douce jouvence » qui fuit, les couleurs qui s'eflFacent, les cheveux qui blanchissent, les dents qui noircissent, la vigueur qui décroît, le goùl de l'amour qui disparaît! Quels regrets ' ! Rien de plus personnel et de plus pénétrant que les accents inspirés à Ronsard par cette pensée de la mort qui le hante jusqu'au sein même des voluptés. Mais loin que cette pensée le conduise à des méditations austères, ou à la révolte contre la Divinité, ou au désespoir et au suicide, elle l'invite au contraire, comme Mimnerme, Ânacréon, Catulle et Horace, à jouir des plaisirs de la vie matérielle avec plus de hâte et d'intensité. En prenant son mal en patience, en se faisant une raison, en noyant son souci « dans les pots », en ayant le mépris gai des choses fatales, comme Rabelais, avec lequel il a tant de traits de ressemblance ; en allant « de fleur en fleur et d'objet en objet », en aimant toutes choses, y compris « la beauté des jardins et du jour », en promenant partout son dilettantisme, comme La Fontaine, auquel il ne ressemble pas moins, Ronsard est resté dans la tradition française et gréco-latine, comme y sont restés tous les poètes anacréontiques héritiers des littératures méridionales. La différence est profonde à cet égard entre son lyrisme et celui de nos poètes romantiques, qui ont au contraire rompu avec la tradition française et gréco-latine en développant dans tous les sens la poésie de la douleur et de la mort, sous linfluence des littératures septentrionales, d'Ossian, d'Young, de Byron, de Gœthe.
Pour toutes ces raisons, nous ne pouvons comprendre que les odes légères de Ronsard n'aient pas trouvé grâce aux yeux de Malherbe et de Boileau. C'étaient des œuvres éminemment françaises par le fond et par la langue : elles répondaient aux aspirations de la race ; elles continuaient les chansons marotiques en les surpassant ; elles exprimaient des idées et des sentiments éternels, et cela sous une forme accessible à tous, sauf de rares exceptions que nous avons signalées -.
1. Voir notamment l'ode Ma douce jouvence est passée (Ul., II, 268).