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CHAPITRE

LA RYTHMIQUE DE L'oDE FRANÇAISE AVANT RONSARD ET CELLE DE L'ODE RONSARDIENNE.

I. — L'ode au point de vue du rythme. Tableau général des combinaisons rythmiques avant Ronsard. Les genres fixes cèdent peu à peu la place à l'ode, de 1500 à 1549. — Les précurseurs : A. Les Rhétoriqueurs G. Crétin, J. Bouchet, J. Lemaire. B. Cl. Marot (pièces diverses ; chansons ; psaumes ; tableau des rythmes). Mérites de Marot comme métricien. C. Quelques Marotiques : Despériers, Marguerite de Navarre, H. Salel, J. Martin, Pernette du Guillet, M. de Saint-Gelais, Peletier.

IL — Les deu.\ principes de la rjthmique ronsardienne.

A. Liberté pour la variété. Guerre aux entraves d une versification tyrannique. Structure libre de la strophe initiale.

B. Régularité pour l'unité. Les répugnances primitives de la nouvelle école. Loi de la régularité strophique intégrale. Elle entraîne celle de l'alternance régulière dans les vers isométriques à rimes plates. Ronsard timoré dans l'application de sa théorie. La strophe, élément essentiel de l'ode pour la nouvelle école.

Aupoint de vue du rythme, l'Ode française est essentiellement une pièce polystrophique, d'étendue restreinte, mais non limitée, dont les strophes sont plus ou moins uniformes'. Sa valeur rythmique dépend de la nature et du degré de son uniformité strophique. Si l'on tient compte des quatre éléments de la strophe française : 1° du nombre de

1. Cela ne veut pas dire qu il n'y ail pas des odes astrophiques ou des odes nionostrophiques ; mais elles sont relativement peu nombreuses ; elles sont même i'exception. Ce qui constitue l'ode véritable, c'est la strophe, c'est-à-dire le retour périodique du même rythme formé par uu groupement de vers. Avant Ronsard on employait pour désigner la strophe les termes clause, taille, couplet : la clause était le couplet considéré dans sa longueur; la taille était le couplet considéré dans sa forme générale on employait par conséquent ce mot comme synonyme de rythme strophiquel. Seul, le mot couplet a survécu et a été employé par Honsard lui-ménie. Dans la deuxième moitié du xvi"^ s. apparut le mol stance ; il désigne une variété de la strophe [W cidessus, p. 219, n. 2 , mais a été parfois emplo\é pour désigner toute espèce de strophe en général (v. par ex. Corneille, Boileau .

ses vers, 2° du nombre de syllabes de chaque vers, 3° de l'agencement de ses rimes, 4° du genre de ses rimes (masculines ou féminines) ; si l'on considère encore que toute strophe peut être ou isométrique (composée de vers de même mesure) ou hétérométrique (composée de vers de différentes mesures), l'ode est capable de milliers de combinaisons rythmiques. Tous ces éléments doivent entrer dans la définition intégrale d'un rythme strophique. Exemple : dans le huitain isométrique, en octosyllabes, sur trois rimes, ab ab b c bc, le seul genre des rimes donne lieu à huit variétés : 1° ou bien les rimes sont toutes masculines ; 2° ou bien toutes féminines ; 3° ou elles sont des deux genres, alternés totalement, par initiale masculine ; 4° ou par initiale féminine ; 5° ou alternés seulement dans la première moitié, par initiale masculine ; 6° ou par initiale féminine ; 1° ou alternés seulement dans la deuxième moitié, par initiale masculine ; 8° ou par initiale féminine. Schéma de la troisième xanéXé : oclos^W. vi f m f fin- f m - ; schéma delà septième : octosyll. mm^ mm- m- f m - f.

Or, quand Ronsard fit paraître ses premières odes, le nombre des combinaisons rythmiques usitées en France — en dehors du lai et du virelai, et des genres à forme fixe tels que le chant royal, la ballade, le rondeau et le sonnet — était déjà considérable. Sans remonter aux troubadours et aux trouvères, qui se sont montrés dans leurs chansons, sirventes, tensons et pastourelles, les plus féconds etlesplus ingénieux des métriciens, mais dont Ronsard ignorait vraisemblablement les rythmes strophiques, les recueils imprimés qu'il a pu lire contenaient une foule de pièces lyriques, qui, sans nom ou sous des noms divers, tels que cantique, citant, chanson ', hymne -, vaudeville ■' et même ode^,

1. V. ci-dessus, Infrod., chap. extrait de VA, P. de Sibilct.

2. J. Marot, éd. Coustelier, p. 158; Bouchet, Annales d'Aijiutaine ;1525\ première pièce de vers mélangée à la prose ; Crétin, J. Leniaire'v. ci-dessous, note 4'.

3. V. ci-dessus, Introd . p. xr.iv, note 1. On trouve ce mot écrit uaut'de-uitte enlôOT. Du Bellay en 1549 fait du vaudeville un équivalent de la chanson.

4. Ihid., p. XXXI et .wxii. — On trouve encore des pièces analogues à l'ode désignées par les termes elegie ; Bouchet, Ang. et Rem. d'Aniour]^ complainte ou deidoralion

Crétin, Poésies ," Bouchet. Epitaphes], oraison Crétin. Poésies; Bouchet. Tnumplies de la noble dame). On lit dans .1. Marot : Tnbours. chaleniines | Sonnoient à mieux mieux ] Chansons, motets, hymnes, \ I.ouenges divines éd. Coustelier, p. 158, description de l'entrée de Louis XII à Milan, composée de douzains décasyllabiques séparés par des « clauses h ou strophes de lai)», dans Crétin :

De grand plaisir toute la compaignie

Print à chanter par si doulce armonie

Hymnes, nwtetz, cantiques et louenges (éd. Coustelier, p. 68V

Jean Lemaire dit dans le Temple de Venus ilôOQ que les poètes de la Renaissance lyonnaise, outre les genres à forme fixe, « lay, balade, virelaj-, rondel, serventois. chant royal », récitent et chantent :

Maint noble dit, cantilenes et odes...

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étaient constituées d'une série de strophes en nombre restreint, mais non limité. Sans parler des strophes de plus de douze vers, qui étaient relativement rares, on trouve dans les œuvres poétiques imprimées, depuis celles de Villon jusqu'à celles de Peletier, et dans les traités de versification publiés dans la première moitié du xvi^ siècle, depuis YJnsiruclif de seconde lihetorique de l'Infortuné jusqu'à VArl poëlique de Sibilet, les strophes suivantes, constituant des pièces lyriques de dimensions et de formes variables (du moins nous énuiuérons les principales) <.

1° Le douzain isométrique en vers de dix, de huit, de cinq syllabes, du type aab aab bbch bc (ou b ba b b a, ou b ce d cd, pour la "i^ moitié) (Martial d'Auvergne, Crétin, Jean Marol, Bouchet).

2° Le douzain hétérométrique de iiuit tétrasyllabes et quatre octosyllabes suivis, du type aabaabbbabba (Crétin, Cl. Marot)*.

3° Le onzain isométrique en vers de dix syllabes du type ababbcc ddee, dérivé du chant royal (Crétin).

4° Le dizain isométrique en vers de dix, de huit, de sept syllabes, des types ababbccdcd (ou b c b pour la fin), et aabaabbbcc (ou b c b c pour la fin) (Crétin, Bouchet, Cl. Marot, Marg. de Navarre), et a b a a b b c c d d (ou c b b c pour la (in) (Crétin, J. Marot).

Tout ce qui est en livres ou en codes

Se met avant, hymnes et élégies.

Chansons, motets, de cent tailles et modes (éd. de 1549, p. 384).

Toutefois, d'après certaines pièces de la Départie d amours de Biaise d'Auriol (lâOSj, le motet semble avoir élé alors un genre à i'orme (ixe, composé de trois cinquains a a b b a unisonnants chaque couplet ramenant les mêmes sons à la rime). Mais il se peut qu'on ait étendu le terme motet à des pièces lyriques de l'orme variable ici'. Cl. iMarot, éd. Jannel, tome I, p. '272], comme on le faisait du mol lay, qui désignait un genre à forme relativement iixe (cf. J. Lemaire, éd. de 1549, pp. 389 et 4U'i ; G. Crétin, éd. Coustelier, p. 48 . — Quant aux termes dict, diclié et dictier, ils semblent avoir désigné toutes les pièces hriques en général, aussi bien les genres à forme fixe que les autres cf. N'illon, le Dit de la naissance Marie ; J. Lemaire, loc. cit. ; Crétin, Poésies, pp. 41, 43, 4ti, (54, 67 ; Cl. Marot, II, 244 . — Biaise d'Auriol, op. cit.. emploie pour désigner des pièces analogues à des odes les termes: couplets Il ryme disparse (a b b a), entrelacée (a b a b), bourdonnée (aab b), et couplets motelez (a b a b b).

1. Le Jardin de Plaisance ou Inslniclif de seconde lihetorique est de 1498 au plus tard, puisqu'il est dédié à Charles \'lll. Il contient, au milieu de nombreux rondeaux, lais et ballades, des exemples de pièces strophiques, analogues à des odes par le rythme, telles que chuni;ons, ballades sans enuoi, dictiés. — Sur les divers traités de versilication composés sous Charles VIII, Louis XII et Fran);ois I*^'. voir E. Langlois, thèse latine (189Uj et Recueil d'Arts de seconde Hhetorique (1902, dans les Documents inédits sur iHist. de Fr.). — Pour les rythmes lyriques de l'époque antérieure, on consultera avec fruit la thèse de Henri Châtelain, Hecherches sur le vers français au XV' siècle vParis, 1908).

2. C'est aussi la strophe que Guillaume Alexis a employée d'un bout à l'autre de son Grand Blason des faulces amours, qui eut une vingtaine d'éditions à la lîn du xv*^ et au commencement du xvi^ s., et dont La Fontaine s'est souvenu dans la pièce : « Un beau matin | Trouvant Catin | Toute seulette .. »

Voir encore dans J. MarotVEpistre des Dames de Paris, éd. Coustelier. p, 197.

ET CBANSOMS DE RO.NSARD 641

5° Le dizain hétérométrique de six octosyllabes et quatre dissyllabes embrassés, du type ababbbccdd (Cl. Marot), ou en trisyllabes, heptasyll. et télrasyll. croisés, du type aabaabbbcc (Despériers).

6° Le neuvain isométrique en décasyllabes, des types a b a b b ccdd, elaabaabbcc (Oct. de St. -Gelais).

7° Le huilain isométrique en vers de dix, de huit, de sept, de six syllabes, du type balladique a 6 a6 6 c 6c (Villon, Martial d'Auvergne, Cliansons du xv% Crétin, J. et Cl. Marot, Marg. de Nav.)', ou des types ababccdd, ababcddc, abaabb ce (Chansons du xv', 0. de St. -Gelais, J. Lemaire, J. Marot, Bouchet, Crétin) -.

8° Le huitain hétérométrique de quatre décasyll. et quatre oclosyll. suivis, du type ababccdd, et en octosyll. et hexasyll. croisés, des types ab abbc b c et abab c de d (Cl. Marot).

9° Le septain isométrique en vers de dix, de huit, de six syllabes, du type ababbcc (Chansons du xv«, Crétin, Bouchet, Cl. Marot, Marguerite de Navarre).

10° Le septain hétérométrique en octosyll. et tétrasyll. croisés, du type aab b b a a (Cl. Marot).

1 1° Le sizain isométrique en vers de dix, de huit, de sept, de six, de cinq syllabes, des types a ab aab (Chansons du xv^, Cl. Marot, Marg. de Nav.), aabccb (Marg. de Nav., Cl. Marot), ababc c (^Despériersj.

12° Le sizain hétérométrique en décasyll. et hexasyll. ou létrasyllabes croisés ; en heptasyll. et trisyll. croisés ; en octosyll. et hexasyll. ou tétrasyll. ou trisyllabes croisés ; en dissyllabes, tétrasyll. et heptasyll. croisés, des types aabccb (Cl. Marot, Despériers) et aab aab (Cl. Marot, Despériers, Marg. de iNav.).

13° Le cinquain isométrique en vers de dix, de huit, de sept syllabes, des lypesa abab, abaab (Chansons du xv', Marg. de Nav., Cl. Marot), a abb a (Cli. du xv', Bouchet, Cl. Marot), ab a b b (Biaise d'Auriol).

14° Le cinquain hétérométr. en quatre décasyll. et un tétrasyll., ou en quatre octosyll. et un tétrasyll. suivis, du type ab ba a (Cl. Marot).

1. Le huilain octosjll. de ce tjpe a été vulgarisé au xv' s. par \e Champion des Dames, de Martin Franc, la Belle dame sans mercy, d'Alain Chartier, et les Testaments de Villon, œuvres descriptives, narratives ou satiriques de longue baleine. Villon a écrit sur ce rythme des pièces l^'riques de courte étendue, telles que les Regrets de la belle heaulniiere, la Leçon aux Enfants perdus, le Dit de la naissance Marie. U dérive évidemment de la ballade par l'ordre des rimes ; mais c'est tout ce qu'il en a conservé ; les pièces de longueur restreinte, mais variable, qui se déroulent en buitaius de ce genre n'ont ni refrain ni envoi, et leurs rimes varient de son à chaque strophe ; ce sont donc pour le rythme de véritables odes, auxquelles ne manque pour être parfaites que l'unité de structure strophique par un agencement identique des rimes de même genre dans toutes les strophes.

2. Le huitain décasyll et le huitain octosyll du type a b a a b b c c ont été vulgarisés au XV» siècle par Georges Chastellain, Pierre Michaut, Oliv. de la Marche.

PIERRE DE ROXS.\llO. 41

15° Le quatrain isométr. en vers de dix, de huit, de sept, de six syllabes, des types a b b a, a b al (Martial d'Auv., Chansons du xv', Biaise d'Auriol, Crétin, Marg. de Nav., CL Marot, Chants histor. du xvi', Despériers). On trouve le deuxième type enchaîné parla rime des vers 2 et 4 dans Cl. Marot, Colin Bûcher, Fr. Habert ^.

10° I,e quatrain liélérométr. en octosyll. et hexasyll. croisés, ou en octosyll. et décasyll. croisés, du type abab (Chansons du xv", Cl. Marot, Chants histor. du \y\<')-.

il° Le quatrain hétérométr. enchaîné de trois décasyllabes (ou octosyll.) et un tétrasyll. suivis, du type a d a b \ b b b c \ c c c d, etc. (Martial d'Auv., Oct. de St. -Gelais, Crétin, J. et Cl. Marot, Bouchet, Marg. de Nav. 3).

18° Le tercet isométr. enchaîné en décasyllabes, ou terza rima, aba I bcb \ c d c, etc. (J. Lemaire, Colin Bûcher, Bouchet, Pernette du Guillet, Mellin de St.-Gelais).

19° Le tercet hétérométr. enchaîné, de deux décasyll. et un tétrasyll. (ou hexasyll.), du type aa b \ b b c | ce d, etc. (Biaise d'Auriol, Marg. de Nav., Mellin de St.-Gelais).

El nous n'avons fait entrer dans celte énuméralion ni les pièces slropiiiques en vers isométriques à rimes plates (divisés ou divisibles en quatrains, sizains, huitains, dizains), ni les pièces ù système strophique double (uu pour les strophes impaires, un autre pour les strophes paires), qui sont très nombreuses avant Ronsard, ni les pièces lyriques où l'alexandrin fut introduit de lo4l{ à 1349.

La genèse et l'évolution de l'Ode avant Ronsard, au point de vue du rytlime, sont très intéressantes. Il est certain qu'elle dérive delà chanson populaire, scmi-lilléraire et littéraire. 11 est également certain qu'elle cherche à se dégager dès le milieu du xv"^ siècle de certains genres à forme fixe, du chant royal, de la ballade, du lai et du virelai. Cela est très visible en ce qui concerne la ballade. On trouve, de l'époque de Charles d'Orléans à celle de Cl. Marot, toute une série de formes intermédiaires

1. Le quîjtrain octosyll. a b a b a été vulgarisé au W s. par Martial d'Auvergne dans ses Vigillfs de la mort de Charles VU (dont les leçons disséminées parmi les psaumes sont de facture lyrique; ; le quatrain hexasyll. abab, par Georges Chastellain et Molinet dans leur chronique rimée des Merveilles adueniies de nostre temps, qui fut très populaire.

2. Nous avons déjà signalé les recueils nombreux de chansons imprimés dans la prem. moitié du xvi^ siècle. On en trouve des reproductions non seulement dans les réimpressions citées plus haut des libraires Mertens, J. Ga}' et Baiilieu (1864, G7, 69 et 74). mais encore dans les Chansons du XV' s. de G. Paris, et dans les Chants historici . franc, du XVl' s. d'E. Picot. V. ci dessus, p. 615, note 1.

3. Hylhme très fréquent, presque autant) que le huitain balladique, dans l'ancieune versification française. C'est celui qu'a employé Alain Chartier dans le Débat des deux l'ortunés d'Amours et dans le Livre des quatre Dames.

entre la ballade pure et l'ode pure ; la ballade perd d'abord son envoi, puis augmente le nombre de ses strophes, puis varie les sons aux rimes de chaque strophe, puis perd son refrain, ne conservant plus de sa forme primitive que l'ordre des rimes ababbcbcK La tendance des genres fixes à s'émanciper, leur évolution vers la liberté rythmique de la chanson ou de l'ode est encore très sensible dans les pages oii Pierre Fabri en 1521 a parlé des dérivés de la ballade et du chant royal, des essais lyriques de ceux qu'il appelle les « nouveaux acteurs » ou les « facteurs modernes»'-. Elle apparaît enfin évidente si l'on compare la Départie d'Aviours publiée en 15U8 par Biaise d'AurioI et la traduction de r/p/ii^e/tc d'Euripide publiée en 1349 par Thomas Sibilet 3. Le premier de ces ouvrages est écrit « par personnages parlans en toutes les façons de rymes (sic) que l'on pourroit trouver » ; parmi ces « façons » nous relevons, à côté des ballades, rondeaux, triolets, lais et virelais (toutes pièces unisonnantes), le « mottet unisonnant », le « ramelet unisonnant», le « rond chappelet unisonnant », 1' « enlrelas couronné », le « fleureton » *, 1' « arbre fourchu unisonnant », les tercets enchaînés» à ryme didascalique »,les couplets « à ryme disparse» ou « entrelassée », ou « bourdonnée », les « coupletzmotelez » : autant de germes variés de l'ode, ayant encore la rigidité et la monotonie des anciens genres. Le second de ces ouvrages contient « la plus grande part des assiettes de Kyme (sic) aujourd'huy usurpées en nostre langue françoise » ; l'auteur dit lui-même dans sa dédicace qu'il a rendu les

1. Dès la première moitié du xv^ siècle on écrivait sous le nom de ballade des pièces lyriques en septains a b a b b c c qui sont de vraies odes ; le refrain de la ballade y est remplacé par un proverbe qui varie à chaque strophe. \'. par ex. la HalUide faicie louchant la granl decepcion des Anglais ;1449i. (Kev. hist. et arch. du Maine, tome V, 1879, premier semestre, p. 117.) Fabri en cite d'autres exemples ^réimpr. Héron, 2' partie, p. 91). — Cf. Hejiri Châtelain, op. ii(., pp. 144 et 146.

2. Le Grant et vray art de pleine Rhétorique... « par très expert, scientiGque et vray orateur Maistre Pierre l'abri, en son vivant curé de Meray et natif de Kouen i. Achevé d'imprimer, le 17 janvier 1521, " avant Pasques », pourSymou Gruel, libraireà Houen, (Réédition Héron, Houen, 1889, seconde partie, la Poétique.)

3. Le Départ ou la Départie d'Amours... «par noble homme Biaise d'Auriol, bachelier en chacun droit, natif et chanoine de Castelnaudary '>;Tou!ouse, 15U8). La B. Nat. possède cet ouvrage relié à la suite de la Chasse d'Amours d'Oct de St. -Gelais (Hès. Ye 300). C'est là que ces deux auteurs ont imité le poème allégorique de la Prison de Charles d'Orléans. Les poésies de ce prince n'existant alors qu'en manuscrit et n'ayant pas été imprimées avant le xvin' siècle, nous les avons laissées de côté, bien qu'elles soient très riches en combinaisons rythmiques. Il est vrai que les frères Denys et Simon Janot publièrent à Paris en 1535, à la suite de poésies de ,}. Lemaire [Triomphe de rAmaiit uerd, et Lettres de l'Amant à la Damej, un recueil de ballades et de rondeaux, dont quelques-uns sont signés de Charles d'Orléans et de poètes de son groupe, tels que Cailleau et Fredet. .Mais il est douteux que Ronsard ait connu ce volume, et surtout qu'il eu ait proBté pour la rythmique de ses odes.

Pour Vlphigene de Sibilet, v. ci-dessus, Introd,, p. xxii.

4. Ce sont des sizains oclosyll a a b b a a, dont le premier vers est répété au sixième.

trocliaïques grecs en vers alexandrins, les iambiques Irimètres en décasyllabes, et qu'il s'est efforcé de rendre en rythmes équivalents les « diverses sortes de moindres vers » dont Euripide a usé dans ses chœurs ; et ce sonlaulant d'odes arrivées à leur complet développement, même le lai et le virelai, qui se présentent là en système strophique double et régulier.

Il nous semble nécessaire de marquer par des exemples précis et nombreux les principales étapes de cette évolution, pour définir avec exactitude la révolution accomplie par l'école de 1550. Nous les emprunterons à ceux des précurseurs qui ont le plus contribué à préparer les voies : d'abord à certains Hhétoriqueursqui, malgré leurs excentricités formelles, ont rendu cependant de très appréciables services à la versification française ' ; puis à Cl. Marot, duquel Ronsard et ses amis ont hérité la loi de la régularité strophique intégrale ^ ; enfin à quelques Marotiques avancés, inventeurs de rythmes et plus ou moins contempteurs des vieux genres lyriques.

Ouvrons le petit recueil des /'oei-îe^deGuill. Crétin, que Jean Lemaire lui-même appelait le prince des poètes français 3. U contient une douzaine de pièces strophiques comparables à l'ode par leur forme rythmique, entre autres, p. 26, l'oraison à Notre-Dame de Lorette, six onzains en décasyllabes à système strophique double * ; p. 61 , la complainle sur la mort de Guill. de Bissipat, soixante quatrains enchaînés par la rime du quatrième vers ; pp. 68-71, onze dizains en décasyllabes^ ; p. 118, la prosopopée du maréchal de Cliabannes, cinq

1. C'est en effel aux 1-îhétoriqueurs que nous devons, outre le souci de la rime riche (qui remonte d'ailleurs aux troubadours), l'excellent jirincipe de la « quadrature synaléphëe » ou êlisiou obligatoire de Ve muet placé à la coupe iJ. Lemaire , le principe non moins judicieux de l'alternance régulière des rimes féminines et des rimes masculines dans les longs vers à rimes plates O. de St. -Gelais, Crétin, bouchet , enfin celui delalternance intrastrophique ;Greban, Bouchetf. V. ci-après, p. 669, 676, et l'.-Vppendice, pièce justifie. \'I.

2. C'est la loi par laquelle les strophes d'une même pièce sont égales ou équivalentes en ce qui concerne tous les éléments rythmiques, y compris la place des rimes de même genre. V. ci-après p. 052.

3. Prol de la Concorde des deux langages, et prèf du 3« livre des Illustrations de Gaule. Les Poésies de Crétin parurent en 1526. Nous renvoyons à la réédition de Cousielier, 17'23. Cf. H. Guy, Rev. d'Hist. lill. d'octobre 19U3, pp. 553 et suiv.

i. Strophes impaires du type m f m f f m- m- p T" "t^ "'^ i strophes paires du type inverse f/zj f m ni. etc.

5. Ils appartiennent à la même complainte. Ant. du Moulin a réédité la pièce entière eu 1549 parmi les œuvres de J. Lemaire (pp. 396-97) ; les strophes y sont nettement séparées par un blanc.

douzains en décasyllabes à système strophique double'; p. 122, la malédiction à la ville de Milan, onze douzains hétérométriques à système strophique double 2 ; p. 126, autre prosopopée du maréchal de Chabannes, trente-quatre huitains en hexasyllabes ^ ; p. 139, le chant pastoral sur la naissance du Dauphin François, seize douzains hétérométriques à système strophique double * ; p. 167, l'invective aux « gens d'armes » de France, vingt-huit huitains formant système strophique double 5.

Feuilletons l'œuvre volumineuse de Jean Bouchet et ne nous contentons pas d'affirmer vaguement que le rhétoriqueur poitevin a usé de « quatorze strophes diflérentes, qui, avec le mélange des rimes masculines et féminines, donnent seize combinaisons métriques » ". Les A»rjoissps ot Rptni'des d'amours cont\ennen[ sous le nom d'elegii's qualre pièces strophiques, dont la première en quatrains de trois décasyllabes et un létrasyllabe, enchaînés par la rime du quatrième vers ^ ; la seconde en douzains de décasyllabes et d'octosyllabes formant système strophique double ^ ; la troisième en dizains décasyllabiques formant système stropliique double" ; la quatrième en treizains décasyllabiques i'\

Les Epitaphes et Deploratinns contiennent, parmi de nombreuses pièces en rimes plates et des quatrains, septains, huitains, dizains, onzains indépendants, trois pièces polystrophiques tout à fait analogues à des odes : 1° la Deploration des serviteurs domestiques sur le corps du Dauphin François, six liuitains en décasyllabes formant

1. Slroplies impaires du type ff m f f m m m f m m J ; stro. paires du type inverse m m f m iit f, etc.

2. Toutes les strophes sont composées de tiuit tétrasyllabes -)- quatre oclosyll. ; mais les strophes impaires sont du type m m f m ni f f f m f fm, et les strophes paires du type inverse f f m f f m. etc.

3. L'édition Coustelier les présente sous la forme de quatrains en vers alexandrins à rimes plates ; mais comme ils riment aussi à l'hémistiche, ce sont en réalité des huitains du type balladique a h a b b c h c.

4. Ce sont des strophes amébéennes dites par le berger Gallus et la bergère Galatée. Elles sont toutes composées de huit tétrasyllabes -f- quatre octosyll. ; mais celles de Gallus sont du iype nt m f m m f f f ni f f m, et celles de Galatée du type inverse f f '" f f "'» ^tc.

5. Les strophes impaires sont des huitains en décasyll. du type a b a a b b c c ; les strophes paires des huitains en pentasyllabes du type aaabaaab.

6 A. Hamon, thèse fr.. lilOl, p. 221. Celte page et les suivantes contiennent d'ailleurs d'excellentes remarques sur Bouchet précurseur.

7. Ces élégies sont des complaintes de l'amoureux « navré » ; la première du type a a a b \ b b b c \ c c c d, etc, commence ainsi ; « Las, que dira le pauvre désollé ? »

8. Str. impaires en décasyll., str. paires en octosj'U. ; toutes enaabaabbbabba.

9. Stro impaires du iype f f m f f m ni m /*- f"- ; stro. paires du type inverse ni m f ni ni f f f m- m-,

10. Ordre des rimes, a a b aabbccdccd- Alternance des f. et des m. observée dans chaque strophe, mais sans régularité ou unité de structure.

système strophique double 1 ; 2" l'Epitaphe de Gabrielle de Bourbon, treize huifains décasyllabiques 2 ; ,3° nn passage de la Deploration de François de la Tremoille, dix-huit dizains décasyllahiques^.

Les Apophthegmes dps Sngcs sont une série d'environ 170 huitainset dizains tirés des sept sages de la Grèce et des Saintes Ecritures, sans compter un treizain, deux douzains et dix seplains. Il suffisait, pour avoir l'ode, de grouper sur un même sujet plusieurs de ces strophes de type identique. Bouchet s'en est avisé dans une suite de trois dizains décasyllabiques, intitulée : « De l'asseurance de la divine parolle * .»

Les Triumphfis de la noble et amoureuse dame, œuvre en prose mélangée de vers, présentent six pièces strophiques, dont cinq en douzains décasyllabiques: «le Prélude de l'acteur contenant la deploration de sa misère, l'Exclamation de l'ame raisonnable contre les imprudens, l'Exclamation de l'ame contre ceux qui n'ont pas la vertu de force, l'Exclamation de l'ame contre les intemperez, l'Exclamation de l'ame contre ceux qui n'ont pas la vertu de justice » ^ ; et une sixième en septains décasyllabiques, intitulée : « Oraison dévote de l'ame raisonnable à Nostre-Seigneur .lesuchrist pour recepvoir le sainct sacrement de l'autel'' ».

Le Labi/rinthe de Fortune contient plus de trente pièces strophiques, dont une en cinquains décasyllabiques intitulée : Dialogue entre Malheur et Bonheur ; une en huitains décasyllabiques ; six en dizains décasyllabiques ; deux en douzains décasyllabiques ; huit en septains décasyllabiques ; quinze en neuvains décasyllabiques ''. — Le Jugement poelic de l'honneur féminin pctH h l'occasion de la mort de Louise de Savoie, mère de François l''', contient parmi des épitres, descriptions et narrations en rimes plates, deux pièces strophiques : 1° le discours de Mercure psychopompe aux juges des Enfers, « où il parle du loyer des gens de vertuz », série de huitains en décasyllabes à système strophique double 8; 2° le discours de Nature par-

1. Stro. impaires du type f m f f m m f-p; stro. paires du type inverse m f m m f f m- m^ .

2 Ordre des rimes abaabbcc.

3 Ordre des rimes m f m f f m- m- p m- p. Alternance des f. et les nu observée dans chaque strophe avec unité de structure. C"est une ode parfaite au point de vue rythmique : Roiisard ne fera guère mieux.

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