Expression de V Abbregé (Bl., Vil, p
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sévèrement. Les rythmes sont les auxiliaires de la pensée et du sentiment ; ils doivent donc être employés avec à-propos, appropriés à la pensée et au sentiment. Ronsard ne semble pas avoir très bien compris cette nécessité ; ses amis non plus ; et cela est d'autant plus étonnant que leur gloire est d'avoir émancipé l'expression poétique. Il n'en est question ni dans la Deffence de Du Bellay, ni dans Y Art porfiqtie de Peletier, ni dans VAhhrerié de Ronsard. Du Bellay dit seulement : « Les espèces de vers sont aussi variées que la fantasie des hommes » ; Ronsard : « Les masculins estans quelquesfois les plus longs, quelquesfois les fœminins, selon que la caprice te prendra. » Fantaisie et caprice, tels sont les guides qui trop souvent ont servi Ronsard en cette matière ; ce ne sont pas précisément ceux que l'on attendait.
Qu'un rythmeheureux soit lerésullat d'un instinct, d'une inspiration, plutôt que d'une délibération et d'un choix arrêté en toute connaissance de cause, cela est naturel chez un poète, et très légitime. Mais s'il arrive que le rythme adopté tombe mal aussi souvent qu'il tombe bien, cela donne le droit de penser que l'instinct n'était pas sûr, et que les heureuses rencontres ont peut-être été fortuites. Evidemment Ronsard fut très bien inspiré pour le rythme de l'ode Antres et vous fotttaines, celui de l'ode Bel aube spin verdissant et de la chanson Quand ce beau printemps je vojj, celui du premier système de l'ode Comme un qui prend une coupe, celui des deux systèmes alternants de l'ode Descen du ciel Calliope, ou même de l'ode Quand tu tiendrais les Arabes heureux, celui des chansons Amour dy je te prie, et Quand j'eslois libre, celui des stances Pour avoir trop aimé vostre bande inégale (repris huit fois ailleurs), celui de l'élégie Tu dois bien à ce coup chetive tragédie, et quelques autres. 11 a excellé dans le maniement de l'alexandrin, seul ou associé à de petits vers ; il a écrit en rimes plates, croisées ou embrassées, les alexandrins les plus énergiques, les plus étincelants, les plus harmonieux, les plus entraînants qui se puissent imaginer, pour des sujets qui demandaient ce vers incomparable. Mais par contre, ayons le courage de le reconnaître, il a employé de petits vers légers pour exprimer des pensées graves, qui demandaient au moins le décasyllabe; inversement des décasyllabes et des alexandrins pour exprimer des pensées joyeuses qui demandaient de petits vers. 11 a recouru à des rythmes sautillants pour développer des sentiments calmes ou nobles ; il a préféré l'isométrie dans certains cas où l'hétérométrie était de saison, et inversement ; il a exprimé la même pensée en petits et en grands vers, en strophes de même mesure et de mesures diverses , ou des sentiments très ditTérents en
rythmes semblables , devenus alors des rythmes passe-partout.
Exemples. Le rythme si gai de Bd auhespin est appliqué à deux odes d'inspiration morale et de caractère épique, adressées à des fils de Henri 11 : Prince, tu portes le nom, et Tel qu'un petit aigle suri. Le rythme de Tode légère Mignonne allon voir est le même que celui de l'ode morale, d'allure fière et de ton élevé, La mercerie que je porte. Des odes anacréontiques telles que : Quand je veux en amours.. , La Nature fit présent..., E scoute du Bellay ...,Belleau s'il est loisible..., sont en alexandrins seuls. Les odes pindariques enfin sont toutes en petits vers isométriques ; ici l'erreur est flagrante : on ne peut rien imaginer de plus monotone, de moins pindarique, — et c'est alors surtout qu'on regrette l'absence de ces beaux alexandrins que Ronsard a prodigués dans ses Hymnes, ses Eglogues, ses Elégies et ses Poèmes.
Il est certain que l'œuvre de Ronsard contient de nombreuses combinaisons rytlimiques auxquelles a présidé le iiasard, aidé d'un goût excessif pour la variété et du plaisir de jouer, de jongler avec les rythmes. D'autres fois il eut une raison déterminante plus sérieuse, mais encore contestable, qui est moins celle d'un artiste que celle d'un érudit. Il a poussé l'imitation des Anciens jusqu'à copier quelques-uns de leurs rythmes. Il fut certainement préoccupé de reproduire les rythmes grecs et latins dans la mesure où le permettait la versification française, fondée, non plus sur la quantité métrique, mais sur la quantité mathématique des syllabes et sur les rimes. Il n'est jamais tombé — son bon sens l'en préserva — dans les excentricités métriques de Denisot, de Jodelle et de Baïf, et il a montré à ce dernier, vers 1574, en écrivant ses deux odes saphiques, dans quelles limites extrêmes on pouvait raisonnablement introduire en France les vers « mesurés » des Anciens, en particulier les hendécasyllabes : c'était à la triple condition de rimer ces vers, de les rimer tous par des finales masculines (toute syllabe devant compter dans la mesure du vers), et d'observer seulement le nombre des syllabes, non leur quantité métrique '. Mais cependant il a cherché, de 1540 à 1555 tout au moins, à se rapprocher le plus possible des rythmes strophiques et linéaires des Anciens; et il
1. m., II, 376-77. Sur ceUe question, voir E. Pasquier, Rech. delà i^r, VII, ch. xi, et Marl3'-Lav., Notice sur A. Baif, xxiv et suiv. Le mot « mesuré " est pris ici dans un sens diflercnt de celui que lui donnaient Marot, et en 1550 Ronsard, par ce seul fait qu il s'applique à la métrique gréco-latine. — Cl. Buttet écrivit le premier des odes saphiques en vers mesurés- rimes (1560 , mais ses rimes étant toutes féminines, il méritait le reproche que lui adresse Pasquier. Seuls étaient viables en français les deux types d'odes saphiques donnés par Ronsard ; aussi Passerat et Nie. Fiapin les ont-ils imités avec assez de bonheur. Pour être juste, il faut reconnaître que .lodelle avait dés 1570 donné l'exemple du second type (vers rimes et à rimes masculines, en m m nt- m- ; éd. Marly Lav.,I, 301,.
en a reproduit un bon nombre plus ou moins approximativement, tenant compte, non pas de la quantité métrique, non pas même toujours du nombre des syllabes, mais de l'aspect yénéral des strophes ou systèmes de Catulle, d'Horace, de Pindare, d'Anacréon et autres lyriques anciens, tels qu'ils se présentaient dans les éditions du xv!"" siècle.
Des exemples? Nous avons déjà vu qu'il avait essayé de reproduire les distiques élégiaques dans VElegie sur la mort d'Ant. Chasteigner (VII, 202), les hendécasyllabes suivis dans les Folastries et les odes similaires en petits vers isométriques à rimes plates. Il s'en faut que ce soient les seules comparaisons que l'on puisse établir entre la rythmique gréco-latine etcelle de Ronsard. Le huitain de l'ode Puisque d' ordre à son rang (3 alex., 1 hexasyll.,3 alex., 1 hexasyll.., mmnifm° m- m- f) ^ est composé en réalité de deux demi-strophes, et chaque demi-strophe est la copie d'une strophe horalienne composée de trois petits asclépiades(auxquelscorrespondentexactementnoslroisaIexandrinsàrimes masculines) et d'un glyconique. Cela est d'autant plus certain que l'ode en question est imitée pour le fond de l'ode Jam veris comités, dont le rythme est précisément celui-là 2. — D'autres combinaisons ont uneanalogie manifeste avec des types de strophes horatiennes. On peut ainsi rapprocher pour la physionomie rythmique : l'ode sur V Election de son sépulcre, de l'ode saphique ; les odes A la forest de Gastine, A Jane impitoiable, A Antoine Chasteigner (II, 159, 213, 225), VEpilaphe de la l'eruse (VII, 240) — en alex., ou décasyll., ou oclosyll., croisés avec des hexasyllabes — des odes en hexamètres et phalisques croisés, ou en glyconiques et petits asclépiades croisés (avec interversion de l'hétérométrie), ou mieux encore des épodes en iambiques trimètres et iambiques dimètres croisés ; les odes .4 Charles de Pisseleii (II, 223) et Plus dur que fer (II, 378), des odes en petits asclépiades seuls, d'autant plus que la première est imitée pour le fond de Maecenas atavis, et la seconde d'Exegi monumenlum.
Nous avons la conviction que Ronsard a plus d'une fois adopté tel ou tel rythme parce qu'il ressemblait à certains rythmes de son Horace (j'entends de l'édition qu'il avait entre les mains, et qu'on lui déroba un jour à son grand dépit) 3. Ces deux vers de l'ode .1 Rmé Macé, antérieure à 1550, sulliraient à le prouver;