‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 467 sur 509 · Cf. G Paris, Vi'Hon, p · texte numérisé non relu

Cf. G Paris, Vi'Hon, p

2. Sainte-Beuve, en composant son Tableau, eut le premier le souci de « montrer que la Pléiade continuait un mouvement antérieur ». Il eut aussi l'idée d'un Ronsard marotique, Tidée d'un tionsard gaulois Mais il n'a fait que les indiquer, et. en somme, il a vu en tîonsard le poète révolutionnaire bien plus que le poète de tradition : ce qui se comprend, puisque son principal dessein était de rapprocher la révolution romantique de la révolution de 1550 et de « couronner Hugo sur la tête de Ronsard ». Cf. G. Michaut, Sainte- Beiwe avant les Lundis, 1903, pp. 158-169.) La préoccupation du polémiste a nui a celle de l'historien en 1827-28. Dans la suite, il n'a pas poussé plus loin son enquête sur les éléments français de Tceuvre de Ronsard ; et quand, en 1855, il prit à partie Schlegel et Mickiewicz qui reprochaient à Ronsard d'avoir rompu avec la tradition nationale, il se contenta de répondre que Ronsard n'avait pas eu à rompre avec une tradition qui était (i déjà toute dispersée el rompue » (C L.,XI1, p. 65).

718 CONCLL'SION

à l'Arioste le progrès est constant, favorisé par nombre de circonstances, surtout par l'enseignement. En France, rien de semblable durant les deux siècles et demi qui séparent les trouvères de Ronsard : on n'y rencontre que des velléités d'humanisme, des tendances, des germes qui eussent demandé, pour se développer et vivre, de l'air, de la lumière, de la liberté intellectuelle, et la notion claire de l'art païen, toutes choses dont ne se souciait pas notre enseignement, purement scolastique, confessionnel et logique, nullement artistique. Quand l'Arioste parut, l'Italie avait un splendide passé de deux siècles d'humanisme ; quand Uonsard parut, la France n'avait qu'un demi-siècle d'humanisme, et d'humanisme soupçonné d'hérésie, hésitant, gêné, confiné dans les chaires, tout récemment instituées, de quelques lecteurs royaux, tels que Guillaume Budé, ou dans les cabinets de quelques diplomates tels que Lazare de Baïf, qui, les uns et les autres, s'occupaient surtout de travaux d'érudition et les publiaient en latin i. Si l'on met à part Lemaire de Belges, rhétoriqueur déjà savant et artiste, il y avait à peine vingt-cinq ans que les poètes s'élevaient par degrés à la science et à l'art ; et encore aucun d'eux ne se faisait de la poésie l'idée très haute et hautaine que s'en fit l'école aristocratique de 1530.

C'est ainsi que Ronsard et ses amis, élèves de Dorât, professionnels de la poésie française, ontpassé facilement pour des novateurs en tout, Ronsard plus encore que les autres, parce qu'il était le plus érudit et qu'il sema son érudition à pleines mains dans le vieux sol français. Qu'on l'en blâme ou qu'on l'en félicite, on oublie trop, depuis que sa réhabilitation est commencée, les origines nationales, les poètes précurseurs, les lois historiques de transition et de transmission. On a tort de croire que Ronsard en fait d'odes « a trouvé table rase - », qu'avec lui « subitement tout changea ^ ». Rien de « soudain » ne s'est produit en 1349-50. La Deffence et les Odes ne sont pas le signal d'une révolution, mais le terme d'une évolution. L'histoire ne présente pas

1. (i. liudi' et Laz. de Baïf furent comme les « flambeaux » de notre I\enaissance littéraire ; c'est ainsi que les ont considérés Du Bella}' (Deffence, II. xn, éd. Chamard, p. 332) et Ronsard (Bl., II, 4t)5). Sur le premier, voir Louis Delaruelle, tlièse de 1907, et sur le second Lucien Pinvert, thèse lat. de 1898, publiée en frani;ais avec des remaniements (Paris, Fonteraoing, 1900).

2. Th. de Banville, op. cit., p. 281. Ce poète ronsardisant fut mieux inspiré en écrivant à quelques pages d'intervalle : « De la vieille poésie indigène, Ronsard ne laisse pas tout, bien loin de là ; il lui prend le trait naïf, la grâce familière, le tour rapide, mille qualités qui sont comme le duvet et la fleur de sa poésie brillante. »

3. Sainte-Beuve, Tableau de la p. fr., p. 44 de l'éd. Charpentier. Deux pages plus loin pourtant le grand critique rappelle les efforts des précurseurs : « La réforme en un mot s'introduisait peu à peu dans la poésie, et les hommes qui la cultivaient ne restaient aucunement étrangers au mouvement intellectuel de cette mémorable époque. C'est ce qu'oublièrent trop les jeunes disciples de l'antiquité. »

de ces sauts brusqui,^s, inattendus, inexplicables. La conquête de l'art poétique des Ancif^-d a été entreprise avant Ronsard, et les poètes de la Brigade sont ' enus les derniers parmi les conquérants. Cela d'ailleurs n'enlève r'eaàleur mérite, caries plus grands inventeurs sont souvent ceux qui'j,:irfectionnent plutôt que ceux qui découvrent : les premiers artistes s jnt même rarement les princes de leur art.

Ronsard ayant p'us fait pour l'ode française que tous ses devanciers, ayant plus qu'eux varié et développé les thèmes de l'ode, élevé et coloré son style, diversifié et réglé la marche de ses rythmes, ayant en outre fait entrer dans les conditions nécessaires du lyrisme l'imagination, la sensibilité, l'émotion, l'enthousiasme, ayant enfin, par une impulsion énergique et définitive, produit à la vie littéraire le genre de l'ode complètement organisé et fortement constitué, — on peut le considérer comme le père de l'ode, au même titre que Itégnier est le pèrede la satire, Corneillede la tragédie, Molière de la coniédie, LaFontaine de l'apologue. Mais qui oserait dire que ceux-ci n'ont pas de devanciers parce qu'ils les ont tous éclipsés ? ou qu'ils ont rompu avec la tradition nationale, sous prétexte que leurs œuvres sont remplies d'éléments empruntés à l'antiquité païenne et aux littératures méridionales ?

Si l'œuvre de Ronsard poète lyrique est, comme celle de ces grands créateurs, la résultante d'efforts antérieurs et d'un puissant effort personnel, si elle marque, comme la leur, un point d'arrivée, elle a été aussi un point de départ, une source féconde. Nous ne pouvons songer à présenter ici, même en résumé, l'histoire de l'imitation des odes de Itonsard ou de l'influence qu'elles ont exercée en France et à l'étranger, d'autant moins que cette histoire est intimement liée à celle de la grandeur et de la décadence généralesde Ronsard. Ce serait un volume, peut-être plusieurs, à écrire '. Bornons-nous à quelques observations.

1. On trouvera les principaux éléments de celle histoire dans les Arts poétiques de Laudun d'Aigaliers (1598 , de X'auquelin de la Fresnaye il6Uô ; réédition de Georges Pelissier, 1885i, de Pierre Deimier ilBlO) ; les Marguerites poétiques d'Esprit Aubert, qui contiennent un Art poétique aux pp. 843-90 de la première édition (1013 ; réédition 1037) : les Visionnaires de Desmarets de Sainl-Sorlin ,1037; ; la Vie de Honsard par (j. CoUelet, écrite vers 1040, rééditée par Hlancheuiain eu 1855 ; Haillet, Jugemens des Savons. IV ; Abbé Dubos, Réflexions critiques sur la Poésie et sur la Peinture, 2'^ parlie, section xxxi.

Cf. Sainte-Beuve, Tableau de la poés. fr. au XVP^ et Notice placée en tête des Œuvres choisies de Honsard en 1828 ; Allais, thèse sur Malherbe et la poés. fr. à la fin du XVI' s., (1891); F. Brunot, thèse sur la Doctrine de Malherbe 1891', pp. 531-40, 550-62 ; E. Koy, thèse sur Charles Sorel (1891), chap. sur le Berger extravagant ; J. Vianey,

Les admirateurs et imitateurs conscients de E.onsasd poète lyrique ont pullulé de 1550 à 1630, et même au delà (jusquO\ La Fonlaine inclu sivement et malgré les courants contraires). Les .mitaleurs inconscients, les héritiers sans le savoir et les fils ingrats ont été légion au xvii^ et au xviii' siècle, y compris surtout MalheiOe et Boileau, ses deux plus fameux adversaires. Le mot de Brantôn e est parfaitement exact : « Quel homme a esté M. Ronsard! lia esté te), que tous les autres poètes qui sont venus après lui, ny qui viendront,' se peuvent dire ses enfants et luy leur père, car il les a tous engendrez '. » C'est ce que disait déjà, avec un légitime orgueil, Ronsard en personne aux poètes huguenots qui l'avaient injurié, lui et sa Muse :

Vous estes tous issus de ma Muse et de moy : Vous estes mes sujets, je suis seul vostre loy : Vous estes mes ruisseaux, je suis vostre fontaiue. Et plus vous m'espuisez, plus ma fertile veine Repoussant le sablon jette une souree d'eaux, D'un surgeon éternel pour vous autres, ruisseaux -.

Balzac lui-même, qui vivait à l'époque où Ronsard était tombé de son piédestal, et qui a osé dire à son sujet : « Ce n'est pas un poète bien entier, c'est le commencement et la matière d'un poète », Balzac qui ne l'estimait grand « que dans le sens de ce vieux proverbe Mar/nus liber, magnum malum », a cependant écrit : « C'est une grande source, il le faut avouer. » Il est vrai qu'il s'empresse d'ajouter que « c'est une source trouble et boueuse oii il y a moins d'eau que de

thèse sur Malh. Reynier (189G) ; E. Faguel, Cours de Sorbonne sur la Poésie fr. {Rev. des Cours et Conf. de 1894 à 97) ; L. Arnould, thèse sur Hacan 1 1898) ; abbé Grente, ihèse sur Ber/au( 11903; ; Alberl Counson, Sources fr. de Malherbe [Heit. d'Hisl. lilt.. 1903, pp. 590 et suiv., et thèse sur Malherbe et ses sources, Univ. de Liège, 1904": Dreyfus-Brisac, Les Chzssiques imitateurs de Honsard (Calmann Lévy, s. d.) ; Fuchs, Comment le XVII' et le XV III' siècle ont jugé Ronsard [Reu. de la Renaissance, nov. 1907, janv. et mars 1908).

I^our l'influence de Ronsard en Angleterre, voir Saintsbury, Hislory of Elizabeihan literature Londres, 1893) et Hislory of Criticism Edimbourg, 1900, 3 vol. ; Sidney Lee, Elizabethan Sonnets (1904, Introd ) ; A. Horatio Upham, The French influence in English Literature front the accession of Elizabelh (o the Restoration New-VorU, 1908), chap. n et m Pour son influence en Allemagne et en Hollande, lire lUidolf Wt-ckherlin {Oden und Gesamje, 11)18; réédition d Herm. Fischer. '2 vol., Tubingen, 1894) ; Martin Opitz \Buch von der deutschen l'octerei, 11)24; Ausgeu'iihlte Dichlungen. publiées avec Introduction et notes par Jul. Tittmann, Leipzig, 1809); la thèse de Kichard Heckherrn sur ,U«r/in Opitz, I'. Ronsard et D. Heinsius ;Konigsberg, 1888) ; un article de J. Prinsen sur le Hollandais Jean Van Hout {Rev. de la Renaissance d'ocl. 1907). — En Suède, c'est le poète Kosenhane qui a imité Honsard dans la première moitié du xvn« siècle. A mesure que la gloire de Honsard diminuait en France, elle grandissait à l'étranger, du moins en Angleterre, en Allemagne et autres pays du -Nord.

Page 1