Bl., Vil
limon » ; il va même jusqu'à prononcer le mot d'ordure, qui est un bien gros mot, même s'il s'agit des Folastries '. Mais notre poète n'en reste pas moins à ses yeux « une grande source » ; l'aveu est précieux à retenir sous la plume d'un Juge aussi sévère.
Il est certain que tout le lyrisme classique dérive de lui ; il est également certain qu'une bonne partie du lyrisme qui n'est pas classique à la fin du xvi'= et durant le xvii'= dérive encore de lui. Poètes précieux, parodistes, réalistes, rustiques, erotiques, bachiques, poètes de la fantaisie et de l'imagination, tous ceux qui furent les victimes de Boileau pouvaient le revendiquer comme l'un de leurs ancêtres. Poètes raisonnables et idéalistes, solennels et oratoires, moralisants, épiniciens et encomiastiques, pindariques à la façon d'Horace, qui ont triomphé avec Malherbe et Boileau et ont eu pour héritiers au xviii'= siècle les J.-B. Rousseau et les Lebrun, le pouvaient aussi et le devaient.
D'où vient donc que, tandis que les premiers ont en général rendu hommage à Ronsard, les seconds l'ont méconnu et renié si cruellement? La réponse à celte question est tout au long dans notre ouvrage et nous n'avons qu'à la résumer ici. Ronsard a péché par excès ; il n'a même péché que par excès. 11 «osa trop », on l'a souvent remarqué depuis le fameux sonnet de Sainte-Beuve. Il a notamment dépassé la mesure dans les enrichissements dont il a cru susceptible l'ode élevée. Il y abusa des tropes et des fables du paganisme. Dans sa hâte à créer un style propre à la poésie (ce qui fut sa préoccupation constante et restera son éternel honneur), il eut tort d'oublier le sage conseil de la poétesse Corinne à son grand émule thébain -. Il ne prit pas le temps de peser et de choisir ses emprunts à la poésie gréco-latine. Tout lui fut bon, même ce qui n'était pas transportable, ce qui n'était pas viable en France. Et nous comprenons très bien l'opposition qu'il rencontra tout d'abord chez les poètes Maroliques, en dehors même des questions de rivalités personnelles. Les circonlocutions, les métaphores outrées, les « enfonceures » mythologiques, comme eût dit Montaigne, qui encombrent ses odes pindariques et semi-pindariques, donnaient vraiment raison aux partisans de Cl. Marot. Elles étaient faites non seulement pour dérouter les contemporains de Ronsard, mais aussi pour lui
1. Entretiens, n" 31, et Lettres familières, VI, n" 17, à Cliapelain.
2. A. Croiset, Poésie de Pindare, p. 8. Le mot de Corinne rapporté par Plutarque {De ijlor. Athen., XIV. p. 347 F): -zii X^ip'- Sîïv sçtj aTTsip^iv, àXÀà ur, ôÀqj tùj O'jAazuj (il faut, disait-elle, semer avec la main, mais non à plein sac), est devenu proverbial. H. t;slienne l'a repris à propos des adjectifs composés à la façon des poètes grecs par l'école de Ronsard i/Vecc//c/ice du lantjaye français, éd. Feugère, p. 168), et plus tard Ménage, précisément à propos des excès mythologiques de Honsard [Observ. sur les poésies de Malherbe, p. 531).
PIERRE DE RONSARD. 4g
aliéner la partie la plus judicieuse de la postérité. Si seulement il avait développé ces réminiscences ! Après tout, les légendes païennes clairement narrées, ainsi qu'elles le furent par certains poètes grecs et latins, pouvaient servir d'ornements agréables, de motifs décoratifs à des odes héroïques ou morales, tout comme aux œuvres de la peinture, de la sculpture, de l'architecture. Mais il se plut au contraire à les présenter en raccourci ou sous forme de périphrases, à résumer en un vers ou deux des récits de longue haleine, comme si fout le monde les connaissait. Résultat : le Pindare français parut un alexandrin obscur et prétentieux ; il fut sacrifié au goût classique avide de lumière et de simplicité.
On dira qu'il ne voulait pas écrire pour le « vulgaire ». C'est vrai. Mais c'était déjà une grave erreur ' ; et il en commettait une autre en pensant que poésie aristocratique est synonyme de poésie érudite, et que la haute société comprendrait sans efTort ce tissu d'allusions abstruses. Qui ne sait, dit-il avec conviction,
Qui est celui qui n'a sceu
De Pelops l'ardente flamme.
Le traistre Œnomas tleçeu
Et les nopces d'Hippodame ".' (Bl., Il, 181.)
Virgile, auquel il emprunte ces vers, pouvait parler ainsi - ; c'était une vérité historique à Rome sous Auguste, après deux ou trois générations de doctes poètes qui s'étaient littéralement rués sur ^ou/es les légendes grecques ^. Mais en France, même en 1555, cela ne correspondait pas à la réalité. Ils étaient légion, les lecteurs d'élite qui ne connaissaient pas toutes les légendes grecques, surtout à la Cour, dont le monde léger et brillant se passait très volontiers de celle science d'Ecole. Souverains et princes, grands seigneurs delà noblesse et du clergé, bourgeois instruits de la finance et de la magistrature pouvaient avoir retenu les principau.v traits de la mythologie et la posséder grosso modo, au moins par les Métamorphoses d'Ovide. Les courtisans de toute condition, surtout depuis l'arrivée de Catherine de Médicis et de ses astrologues, pouvaient encore à la rigueur comprendre sans interprète les passages où. Ronsard parle des phénomènes célestes en contemporain de Nosfradame et de Ruggieri, en homme qui a fait une étude attentive d'Aratus, de Manilius et d'Hygin *. Mais tout le reste n'était
1. Voir Du Bellay el la critique du Quintll Horatian à ce sujet [Deff. et Itlustr., II, cil. IV et XI ; éd. Ch.Tmard, pp. 211 et 316).
2. Géorgiques, 111, 3-9. Cf. ci-dessus, pp. 331 (note 2) cl 350.