Bl. VI, 191. Cf. V
2. Hymne de Bacchus BI., V, p. 235 . La Denysière appartenait aux Ronsart de Monchenou, cousins du poète [Reo. hist. da Maine, 1884, 1"' semestre, pp. 206 à 214 .
Possonnière une édiKation très aristocratique, et de concevoir de très bonne heure une liaule idée delà noblesse de sa race. Ses parents ne manquèrent pas de lui inspirer l'orgueil de sa naissance : par sa mère, il tenait à de très illustres maisons, et ses ancêtres paternels étaient fameux également par leurs exploits, surtout depuis le règne de Philippe VI. Ils lui faisaient admirer, en les lui expliquant, les blasons de toutes les familles alliées à la sienne, qui étaient peints sur les parois intérieures de la salle à manger, ou sculptés dans les rinceaux et les appuis de sa vaste cheminée, à côté des trois poissons, à côté de Técusson de France et du collier de l'ordre de Saint-Michel, que son père avait mérité sur les champs de bataille de l'Italie. Et sans doute il demandait qu'on lui interprétât aussi le symbole de ces flammes et de ces églantiers en relief qui décoraient le manteau de la dite cheminée et surmontaient une des fenêtres extérieurement K.. Enfin au récit des assauts et des chevauchées brillantes venaient se mêler lea. anlreliens moraux sur les devises, moitié épicuriennes, moitié chrétiennes, que l'on peut voir encore gravées dans les pierres du castel : Veritas filin tpmporis ; Domine conserva me ; Respice ftnem; Voluplati et Gratiis ; Avant partir; Cui des videto ; Sustine et abstine ; Tibi soli glorin ; Noti fallunt futura merenlem ; Ne quid nimis. C'est ainsi que Pierre de Ronsard garda toujours, avec l'amour de la gloire et la fierté légitime de sentir couler dans ses veines un sang si généreux, le goût du devoir et du plaisir bien entendus, l'appréhension de la mort, et cette idée, tant de fois développée dans ses œuvres, de la nécessité de vivre joyeusement, avant de faire l'inéluctable voyage éternel, car c'est à nos yeux le vrai sens de la maxime Avant partir, qui, dominant parmi les autres, a tant exercé l'ingéniosité des archéologues ^.
Ces germes divers déposés dans l'âme de Ronsard se développèrent au contact du monde et avec les leçons de l'expérience, mieux que s'il eût suivi les exercices pédantesques des collèges de son temps. La vie et la réalité le pénétrèrent tout entier avant qu'il ne se mit véritablement à étudier les livres, en particulier les livres des Anciens, ces maîtres de la vie. De sa douzième à sa seizième année, dans ses pérégrinations à travers la France et l'étranger, rien ne lui manqua de ce qui
1. Vrai rébus de famille dont Marly-Laveaux me semble avoir donné la meilleure explication [Sotice sur Ronsard, p. viTi.
2. Cf. Bl., I, p. 368 : Mais avant que partir... ; V. p 242 : Pleurent avant partir... ; VII, p. 231 : n faut partir...
DE l'oeuvre lyrique DE RONSARD 11
pouvait ouvrir son esprit, exercer sa réilexion, mûrir son imagination.
Ce fut d'abord le spectacle de l'armée et des cours réunies de François I"' et de Marguerite de Navarre à Lj'on, l'une des capitales de l'Europe non seulement par son commerce et son industrie, mais encore par ses artistes et ses poètes, la cité-frontière où, depuis le règne de Charles VIII, se concentraient, comme en un foyer puissant, les splendeurs de la Renaissance italienne, pour rayonner de là dans toutes les parties de la France. Puis ce furent, à ïournon, la mort foudroyante du dauphin François et son autopsie, auxquelles assista notre page, douloureuses réalités qui contrastaient singulièrement avec les joies de la veille et l'espérance de la défaite prochaine de Charles- Quint '. A Valence et tout le long du Rhône, dansTescorte du troisième fils du roi, le prince Charles, au service duquel il venait d'entrer, non loin de Marguerite de Navarre, que suivaient les princesses et les dames d'honneur, enfin au camp retranché d'Avignon, chef-d'œuvre de Montmorency le temporiseur, et au seuil de ces plaines de Provence désolées par l'incendie, le pillage, la famine et la peste, quelle moisson d'images et de sentiments Ronsard dut recueillir 1 — A Lyon derechef, autre spectacle non moins saisissant pour lui, celui du jugement de récuyer MontecucuUl, accusé d'avoir empoisonné le dauphin ; étant donnés les récits de témoins oculaires -, il me semble impossible que Ronsard n'ait pas été appelé à déposer devant le tribunal extraordinaire réuni pour la circonstance, ou que, si son père, l'un des juges, répondit pour lui, il n'ait pas au moins assisté silencieusement au procès, puis à la scène horrible de l'écartèlement, parmi les pages et les courtisans.
Peu après, nouvelles émotions, dont il garda, n'en doutons pas, un souvenir inefTaçable : rencontre du roi Jacques Stuart dans les collines du Beaujolais, séjour de François P"" et de son hôte dans les châteaux de la Loire, fiançailles de Madeleine de France, série de fêtes merveilleuses à Saint-Germain, à Fontainebleau, au Louvre, mariage célébré à Notre-Dame avec une magnificence inouïe. Comment Ronsard eût-il pu échapper à l'influence de ces visions éblouissantes ? En six mois le beau, le gracieux, le pittoresque, le terrible, le sublime s'imposaient à lui pour ainsi dire par tous les sens. Bien mieux. Clément Marot, le prince des poètes, revenu d'exil depuis quelques semaines, lui apparaissait pour la première fois, Clément Marot, qui, dans les couplets
1. Pour ces détails et ceux qui suivent, cf. les .UemoiVfs de Martin du Bellay, les Lettres de Marguerite d'Angoulêrae, Ronsard (BI . Vil, 178-179, et Décrue, thèse sur Anne de Montmorency.
2. Martin du Bellay, op. cit. Cf. la relation du secrétaire du consulat de Lyon, éditée par Clerjon dans son Histoire de Lyon, IV, p. 386.
sonores d'un chant nuptial, se faisait 1 interprète des vœux publics en faveur « du Roy d'Ecosse et de Madame Magdalaine » '. Qui sait si dès lors Ronsard ne rêva pas d'écrire lui aussi des panégyriques, des entrées et des épilhalames, et si le bon génie qui l'inspira plus tard ne s'agita pas secrètement en lui ?
En avril 1537, il s'embarquait au Havre pour l'Ecosse, à la suite du jeune couple royal. Le prince Charles avait cédé à sa sœur, comme un précieux gage d'amilié, ce page d'une intelligence précoce, qui avait le don de plaire à tous ceux qu'il approchait, et qui, joignant aux avantages physiques le goût de la lecture, de la poésie, du chant et de la « guiterre », ne manquerait pas de l'égayer dans son brumeux royaume. Mais, à peine débarquée, Madeleine de France mourait de phtisie ; à Edimbourg, brusque interruption des préparatifs de cette entrée solennelle dont le poète David Lindsay nous a fait entrevoir l'éclat et l'enthousiasme ; au lieu des danses et des arcs de triomphe, ce furent des chants funèbres et autres manifestations de la douleur. On conçoit l'effet produit sur Ronsard par cette disparition déconcertante, analogue à celle du dauphin François. De nouveau les contrasles de l'existence durent serrer son cœur, et plus fortement encore qu'à Tournon, car il assista, nous dit-il, à la scène poignante du désespoir de Jacques V, et vit se clore ces lèvres de femme qui avaient plus d'une fois soupiré devant lui depuis l'arrivée : « Hélas, j'ai voulu être reine - ! »
Sur les lectures que fit Ronsard durant son séjour en Ecosse nous n'avons que le témoignage de Duperron, et c'est peu. 11 n'est pourtant pas téméraire de penser, avec ce panégyriste, qu'en dehors de son service à la Cour, de ses ébats au grand air, de ses excursions parmi les sites sauvages de la montagne, des lacs et des forêts, Ronsard consacra ses heures de loisir aux poètes français dont il avait emporté quelques volumes, et aux poètes latins dont il avait quelque connaissance. Qu'il ait eu alors pour compagnon et interprète de Virgile et d'Horace le seigneur Paul, comme le prétend Duperron, qu'il se soit efforcé dès lors à rendre de son mieux « ces auteurs anciens en rimes vulgaires », comme c'est encore possible, malgré certaine déclaration du poète lui-même, ou même que seul il se soit simplement remémoré les explications de son ami et les leçons de ses premiers précepteurs, — ces exercices intellectuels, ayant lieu quand il plaisait à Ronsard et en toute indépendance, furent pour lui d'un grand profit. Mais ce qui