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que, si avec Malherbe triompha une poétique mixte, tenant le milieu entre la simplicité de Marot et le pindarisme de Ronsard, Ronsard avait déjà rencontré ce juste milieu aux environs de 1555 et s'y était tenu ; que toutes les qualités de la poésie classique, pour le fond, le style et le rythme, étaient un héritage de Ronsard, et que, somme toute, le service rendu par le chef de la Pléiade était cent fois plus considérable que le préjudice causé.
Ronsard, dira-t-on, eut le sort qu'il avait prétendu faire subir à d'autres; il y a dans sa disgrâce une part de justice immanente. Il avait reproché sans mesure à ses prédécesseurs leur prosaïsme et leur ignorance; ses successeurs lui reprochèrent sans mesure son «poétisme » et sa science. Les Malherbiens vengèrent les Marotiques du dédain des Ronsardiens. A quoi nous répondrons que la vengeance dépassa singulièrement l'injure, et que l'injustice des Malherbiens n'en reste pas moins flagrante et immense (je mets à part, bien entendu, les esprits pondérés et indépendants tels que Racan) '. Sans doute les adversaires posthumes de Ronsard, grammairiens et courtisans de Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV, ont eu raison d'aimer Marot et de le défendre ainsi que l'avaient fait sous Henri II Saint-Gelais, B. Aneau, des Autels et Sibilet. Mais, outre qu'ils le pouvaient sans mépriser Ronsard, les arguments de Saint-Gelais et de B. Aneau qu'ils reprirent contre lui n'étaient plus de saison ; ce qui était vrai en 1350 de l'œuvre de début et d'école de Ronsard ne l'était plus après l'œuvre de sa maturité et de son expérience, sur laquelle on aurait dû le juger. Nous avons vu que les survivants de l'école de Marot s'étaient inclinés sincèrement, et pour cause, devant la royauté de Ronsard . Les Malherbiens ne semblent pas s'en être doutés. Non seulement ils n'ont tenu aucun compte ni des intentions de Ronsard ni des circonstances qui atténuent ses erreurs, mais ils ont perdu de vue les faits et les raisons d'admirer son œuvre. Us ont atfecté — et ici nous pensons surtout à Malherbe lui-même et à Boileau — de ne pas connaître le Ronsard élevé, énergique et clair de certaines odes graves et de cent autres pièces. Ils ont ignoré ou feint d'ignorer le Ronsard horatien, catuUien, anacréontique et marotique, accessible à tous, à jamais aimable. Ils ont enfin méconnu le Ronsard créateur de rythmes, fondateur d'une rythmique à la fois libre et réglée, qui devait défier l'outrage des ans. Ils ont été prodigieusement aveugles et iniques.
1. Voir la ihèse fr. de Louis Arnould sur Racan (18î)8), ch. !x.
Le XIX* siècle a eu l'honneur de réhabiliter Ronsard. C'est Sainte- Beuve, l'un des membres du premier Cénacle et de la Pléiade romantique, qui a donné l'élan à cette œuvre de réparation tardive par son Tableau de la poésie française an WI" siècle, suivi des Œuvres choisies de P. de Ronsard^. On sait dans quelles circonstances et avec quelle arrière-pensée il le composa. En étudiant le xvi= siècle en vue d'un concours académique, il avait aperçu « un certain rapport entre ce qu'on avait voulu alors et ce qu'on désirait dans le temps présent», et il songea à utiliser cette découverte en faveur des poètes novateurs, qui l'y exhortèrent ".
Le public lettré en était encore ;\ citer comme des oracles les traits satiriques de Boileau et cette phrase stupéfiante de Marmontel ; « Au nom de Ronsard on croit voir fuir les grâces, et surtout les grâces anacréontiques » ^, lorsque Sainte-Beuve écrivit ces lignes qui nous semblent exprimer la vérité : « A ne le prendre que dans les genres de moyenne hauteur, dans l'élégie, dans l'ode épicurienne, dans la chanson, Ronsard y excelle ; et le charme mêlé de surprise qu'il nous fait éprouver, n'y est presque plus, comme ailleurs, gâté de regrets.
1. 2 vol., juillet 1828. Pour le litre complet, et les parties publiées d'abord sous forme d'articles dans le Globe, v. G. Micbaut, S.-B avant les Lundis, pp. 599-603. Le sonnet A toi Ronsard accompagnait la Vie de Ronsard dans le 2' vol.