Supplément du Manuel. II
3. Catalogue Rothschild, III. 14 Cf. Perdrizet, op. cil., p. 175, note
4. En outre, dans lune et l'autre des deux pièces, qui sont des cartels, on a fait rimer Dames avec armes.
5. Baïf a recueilli en outre dans ses Œuvres, et à la suite de celle-là, les Inscriptions des pommes d'or, écrites sûrement pour une des fêtes de Bayonne, comme le prouvent
Restent les vers de la troisième et de la quatiième fête. Le compte rendu de la troisième contient des sizains amébéens « recités sur la lyre », qui traitent un sujet familier à Ronsard, des avantages et des inconvénients de l'amour. (Cf. le Trophée de l'Amour, le Trophée de la Chasteté ; Cartel contre l'amour mondain et Cartel pour 1 amour ; Elégie Des faits d'amour Diotime certaine, et Chanson Depuis que je suis amoureux, sortes de blasons et de contre-blasons de l'amour.) Mais ce « débat » pour et contre l'amour était également familier à Baïf(Voir l'éd. Marty-Lav., II, 187 et suiv.) ; il était courant dans ces sortes de fêtes. On ne peut donc pas se fonder là-dessus pour attribuer cette mascarade à Ronsard plutôt qu'à Baïf. — Le style ? Plat, lourd, monotone, gâté par des sj'nonymes de remplissage, des épithètes surabondantes et le retour perpétuel des mêmes mots, il ressemble plus à du Baïf qu à du Ronsard. La versification ? Régulière par l'entrelacement des rimes, elle est défectueuse par les coupes, par l'abus des monosyllabes, par quelques hiatus insupportables, et ainsi contraire aux préceptes de ÏAhhrcgé de l'A- P., qui date précisément de 1565. — Ronsard, dira-t-on, n'a pas toujours respecté ses propres régies. Mais Ronsard aurait-il écrit à cette date :
Si n'a-il rien en soy qui ne soit doux... Et, si possible est, jamais ne desplaire... Ja eleu j'ay mon siège et denieurance '.'
J'ai peine à le croire, tandis que Baïf en écrivait alors bien d'autres de ce genre. — Ronsard, dira-t-on encore, a négligé de recueillir ces sizains dans ses œuvres précisément parce qu'il les trouvait indignes de lui. Mais il se peut que Baïf ait obéi au même sentiment, puisqu'il a bien sacrifié le cartel final de la seconde mascarade, dont il est certainement l'auteur. — Mêmes l'emarques sur les couplets où la Vertu héroïque et l'Amour céleste font leur apologie. — Après tout cette mascarade est peut-être de Ronsard, mais c'est du Ronsard exceptionnellement mauvais
J'attribuerais plus volontiers à Ronsard les vers delà quatrième fête, couplets de Neptune, d'Arion, de trois Sirènes, de trois Nymphes, d'Orphée et de Linus « recités sur la lyre ». Ils présentent quelques défectuosités de versification et des mots de remplissage, mais plusieurs sont très bien frappés. En outre, les couplets de Neptune ressemblent à ceux que Ronsard a mis deux ans plus tard dans la bouche de Jupiter : Je suis des Dieux le Seiyneur et le Père (Bl IV. 165) ; un autre couplet, récité par Ariou, contient des comparaisons familières à Ronsard ((^f. Bl., II, (55, 151 et 439) ; ceux des Sirènes rappellent un passage de la Bergerie de 1564 (BL, IV, 20) et la fin de la Prophétie de la seconde Sereine composées pour le carn-aval de Fontainebleau (Ibid., 146). Mais je ne vois pas d'autres preuves de leur authenticité, et c'est vraiment trop peu pour nous affranchir du doute- On comprend qu'un artiste tel que Ronsard ait dédaigné de signer et de conservera la postérité ces productions de facture hâtive et pour le moins médiocre:
leurs dédicaces : A la Royne ; Au Roy ; .4 la Royne d'Espagne ; A Monsieur ; A Mad. Marguerite, sœur du Roy ; Au iJiic d'Alhe ; les odelettes en quatrains qui suivent sont intitulées Sur les Pommes pour les Dames. Pourtant on n't-n trouve pas trace, et il n'est pas tait nicnlion de pommes d'or, ni dans le Recueil des choses notables, ni dans l'Ample discours de l'arrivée delà Royne Catholique, et elles ne correspondent à aucune des fêtes qui y sont décrites (Voir l'éd. Marty-Lav., n,331-34'2.)
il existe de lui bien d'autres pièces qui ont eu le même sort, quoiqu'elles valussent mieux, notamment la plupart de celles qu'il composa pour l'entrée de Charles IX à Paris en 1571, et l'Ode de la Nymphe de France écrite pour le gala des Tuileries en 1573 '. Mais cette remarque vaut également pour Baïf, quoiqu'il ait montré beaucoup moins de goût et de scrupules que Ronsard. 11 est possible que Ronsard soit l'auteur des deux dernières mascarades, surtout de la dernière, mais rien ne nous autorise à l'affirmer. On ne peut faire à ce sujet que des hypothèses, qui me semblent invérifiables. Voici d'ailleurs les pièces justificatives, qui permettront au lecteur de se faire une opinion personnelle sur la question.
TROISIÈME FÊTE RACONTÉE DANS LE Recueil des choses notables (pp. 28 et suiv.).
Le vingt-cinq juin, environ sur l'heure de midy, après que le Roy et les Roynes eurent dîné, entra en la grande salle du bal, où estoient leurs Majestez un Hérault d'armes : lequel après avoir fait les révérences à leurs dites Majestez, fît entendre au Roy comme il estoit envoyé de la part de huit Chevaliers de la Grand Bretagne, et huit autres du pays d'Irlande, pour demander seureté pour six Députez, envoj'ez par les susdits Chevaliers pour faire entendre les differens et querelles depuis peu meucs entre eux sur le faict de la Vertu et de l'Amour, lesquelles ils voulaient terminer par les armes en la présence de sa Majesté. Et la supplia qu'il luy pleust. après avoir entendu les raisons par lesdits Députez d'une part et d'autre, leur accorder camp franc et seur- Ce qu'ayant esté accordé par sadite Majesté, le Hérault sortit de la salle et alla trouver lesdits Députez pour les amener, assavoir trois pour les Chevaliers de la Grand Bretagne, et trois pour les Chevaliers Hyrlandois. Lesquels estoient tous excellents joueurs d'instruments ; deux dcsquelz avoicnt deux lyres accompagnées de leurs voix qui estoient excellentes, les deux autres deux luts, et les deux autres deux viol- Ions. [Suit la description de l'accoutrement des personnages. Puis les députés entrent dans la salle.]
Commença le Député de la Grand Bretagne à reciter sur sa lyre ce qui s'ensuit, chantant à haute voix : tellement qu'il estoit oui de tous ceux qui estoient dans la salle, avec grand plaisir pour sa voix qui estoit excellente, et pour le ton et chant qui estoit si bien accommodé aux paroles qu'on entendoit tout ce qu'il recitoit, comme s'il eut parlé, et n'en perdoit-on une seule syllabe, tant il prononçoit nettement et distinctement, accordant sa voix à sa lyre parfaictement :
HciCT Chevaliers de Bretagne la grande Ont résolu au combat s'esprouver Avecques huict du bas pais d'HyrIande, Et soustenir par armes, et prouver.
Qu'Amour est chose inconstante et volage, Vertu le but certain de l'homme sage.
Ce couplet achevé, se fit un consort de musique de tous les instruments 1. V. MartyLaveaux, VI, 386-92, et Notice sur Ronsard, cxxni, et ci-après, p 755.
ensemble : lequel fini, le député pour les HjTlandois commença à reciter sur sa lyre ce qui s'ensuit :
HiicT Hyriandois maintiennent au contraire, Sans loulesfois en rien Vertu blasmer.
Que l'Amour est à 1 homme nécessaire, Et que celuy qui ne veut point aimer, Et fuit Amour d un obstiné courage, N'est homme sage, ains brutal et sauvage.
Ce couplet achevé, se fit semblablement un consort de musique de tous lesdits instruments : lequel fini, le député de la Grand Bretagne commença à reciter sur sa lyre les raisons du premier Chevalier Breton, ainsi qu'il s'ensuit :
Andron', premier des Bretons valeureux, Dit qu'Amour est enncmy de vaillance.
Et que jamais il ne vid amoureux, Qui de la guerre eust grande expérience : Car de Venus paresse est la nourrice, Et Mars se paist de pénible exercice.
Ce couplet achevé, le député Hyriandois commença à reciter sur sa lyre la response du premier Chevalier Hyriandois, ainsi qu'il s'ensuit :
Thrassin respond, que jamais grand'prouësse Franc Chevalier ne fit sans la faveur Et sans l'adveu d'une honneste maislresse, Et que l'Amour porte en guerre bon heur : Car Venus est des couards ennemie Et a tousjours de Mars esté l'amie.
Ce couplet achevé, se fit un consort de musique.
LE CHEVALIER BRETON
Fronon maintient qu'Amour n'est que fureur,
Et que jamais amoureux ne fut sage.
Et qu'il n'est point au monde tel malheur
Que de tomber en l'amoureuse rage :
Car l'Amour oste et sens et cognoissance
Et réduit l'homnie en extrême ignorance.
1. Andron, Thrassin, Fronon, etc., sont les noms de 16 Chevaliers imaginaires, qu'on trouve plus loin en entier dans la description des présents offerts aux dîmes : Andron de Niquée, qui estoil M. de St-Rémj'. Thrassin d'Adile, qui esloit MQ"" le Duc de Nevers. Fronon de Sinelte, qui estoit M. le Conte de Charny. Panurgin de Strophée, qui esloit M. le Conte de Ringraf. Sofron de Melrie, qui estoit M. de Tournon. Filidon de Chare, qui estoit M. le Conte de Brissac. Eleuther d'Eupratte, qui estoit M. de Dampville. Dapanin d'Asotte, qui estoit M de Carnavallet. Megalin de Lambre, qui estoit }>\-' le Duc de Guyse. Agenor d'Orgille, qui estoit M. de Mandellot. Praynes d'Vrene, qui estoit M. de la Chastre. Mélisse d'Aresce. qui estoit M'i*^ le Duc de Nemours. Alithcvon de Time, qui estoit M. le Conte de Retz. Alason de Mathée, qui esloit M. de Taillades. Filisson de Dicques, qui esloit M'i' le Duc de Longueville. Charion d'Eumene, qui estoit Mt le Prince d'Auphin.
LE CHEVALIER HYRLANDOIS.
Panvrgin dit que c'est tout le rebours. Et qu'Amour est un subtil et fin maîstre, Lequel apprend mille ruses et tours A qui le veut pour seigneur recognoistre : Et tant s'en faut que l'esprit trouble et use, Que les plus lourds subtilise et aiguse.
Ce couplet achevé, se fit un consort de musique.
LE CHEVALIER BRETON
SoFRON soustient que jamais tempérance.
Qui maintient l'homme en vigueur et santé, Avec Amour n'eut aucune alliance :
Car ennemie est de la volupté.
Kl volupté consumme la jeunesse, Et fait doubler le pas à la vieillesse.
LE CHEVALIER HYRLANDOIS.
FiLiDON dit qu'Amour n'est en rien lent. Tardif, ny plein d'un' humeur endormie, Et que l'amant est tousjours vigilant, Tant nuict que jour ne pensant qu'à s'amie. Et que l'Amour rend au vieil 1 alegresse Et le remet en santé et jeunesse.
Ce couplet achevé, se fit un consort de musique.
LE CHEVALIER BRETON
Elei'ther dit qu'Amour jirend l'apparence De la \'ertu, bien qu'il soit vilieux : Car il despend sans raison sa substance. Combien qu'il ait cueur avaritieux :
Et pour donner largement à sa Dame, Il raviroit à l'amj' corps et ame.
LE CHEVALIER HYRLANDOIS.
Dapanix dit que jamais amoureux
Ne se sentit ••ntaché d'avarice,
Et que l'Amour hait l'avarilieux,
Ny plus ny moins que Vertu fait le vice
Car d'avarice inimitié est mère
Et Amour est de Charité le père.
Ce couplet achevé, se fit un consort de musique.
LE CHEVALIER BRETON
Megalin dit qu'il n'est rien qui rabaisse Tant un franc cueur, hardy et généreux. Que d'estre esclave et serf d'une maîstresse. Et liberté perdre pour ses beaus j'eux. Car amour rend tout amoureux servile, Et le submet à chose basse et vile.
LE CHEVALIER HYRLANDOIS.
Agenor dit qu'il n'est si grande chose, Si hazardeuse et pleine de danger.
Où l'amoureux voluntiers ne s'expose,
Et qu'on ne voit point Amour se ranger
A chose qui soit petite ny basse :
Car sa grandeur toutes grandeurs efface.
Ce couplet achevé, se fit un consort de musique.
LE CHEVALIER DRETON.
Prayses dit qu'Amour est desdagncux,
Cruel, félon, plein de despit et d'ire,
Et à ceux qui le servent rigoureux.
Par cruauté gouvernant son empire,
Et qu'il se paist de souspirs et de larmes.
Comme se plaist Mars au milieu des armes.
LE CHEVALIER HYRLANDOIS.
Melisse dit qu'Amour de sa nature N'est point enclin à despit ny courroux. Et que, si bien cuisante est sa poinclure, Si n'a-il rien en soy qui ne soit doux Et que le joug d'Amour est agréable Et doux à qui sert Dame fort aimable.
Ce couplet achevé, se fit un consort de musique.
LE CHEVALIER BRETON
Alithehon maintient Amour legier, El que l'amant est tousjours variable.
Et par ainsi trompeur et mensongier.
Et n'avant rien de franc et véritable : Car vérité est tousjours d'une sorte.
Et l'amoureux double visage porte.
LE chevalier HVBLANDOIS.
Alason dit que c'est tout le contraire :
Car Tiay Amour ne tend qu'à unité,
Tousjours taschant de deux cueurs un seul faire
Et unité n'est rien que vérité :
Et legier n'est qui change de visage.
Mais celuy qui a muable courage.
Ce couplet achevé, se fit un consort de musique.
LE CHEVALIER BRETON
Filisson dit qu'Amour est sans justice : Car l'amoureux fait à cent desplaisir Pour pouvoir faire à sa Dame service, Et parvenir au but de son désir :
Bref qu'Amour est passion violente, Qui n'est à loj- aucune obéissante.
LE CHEVALIER HVBLANDOIS.
Chabion dit qu'il n'est rien si courtois Que celuy qui sert courtoise maistresse, Et qu'Amour n'est en rien contraire aux loix Ains Amour est une loy trcsexpresse, Laquelle enseigne aux hommes à complaire, Et, si possible est, jamais ne desplaire.
Ce couplet achevé, se Et un consort de musique. Lors lesdits Députez ayans achevé de reciter sur leurs lyres les raisons de chacun Chevalier, le Hérault demanda au Roy s'il luy plaisoit pas, ayant entendu leur diHerent, leur accorder Camp de seureté.Ce que luy ayant esté accordé, il demanda à sadite Majesté au nom desdits Chevaliers trois choses, avant de venir au combat :
La première, qu'il pleust à sadite Majesté leur donner pour parrains de leurs deux trouppes deux les plus nobles, illustres et premiers Chevaliers de son royaume.
La seconde, qu'il luy pleust que leurs Parrains eleussent seize dames pour favoriser ces seize Chevaliers, lesquelles ils sçauroyent mieux choisir qu'eux qui estoyent estrangiers.
La troisième, qu'il pleust à sadite Majesté permettre ausdites Dames de recevoir et accepter les presens que lesdits Chevaliers entendoyent leur envoyer : et semblablement qu'il fust aussi permis ausdites Dames de leur envoyer leurs faveurs. Et ayant achevé le Hérault sa demande, fut advisé que c'estoit au Roy à estre leur Parrain, comme celuy qui n'estoit seulement le premier Chevalier, mais le chef de tous les Chevaliers de son Royaume. A quoy le Roy s'accorda, disant qu'il trouvoit les raisons de ceux qui maintenoyent le parti de la Vertu, si bonnes, que non seulement il les meneroit au combat, mais il vouloit luj' mesme combattre sur une querelle si bonne et juste. Et lors fut aussi advisé que c'estoit à Monsieur à mener I autre trouppe, comme le premier après le Roy. Et ayant eu ceste réponse, le Hérault partit de là avec les six Députez, pour en aller advertir les Chevaliers. Et ce pendant le Roy et Monsieur s'allèrent armer et préparer au combat, et à la conduite des deux trouppes qu'ils devoyent mener.
Les Roynes avec les Princes, Princesses, Seigneurs et Dames, s'en allèrent au lieu où le Camp estoit appareillé, et montèrent sur les eschaffau.x, attendans la venue des Chevaliers : où leurs dites Majestez ne furent longtemps, qu'elles virent entrer au Camp neuf Trompettes (figurant les Muses; habillez de juppes de damas changeant . [Suit la description des accoutrements, du Char traînant les cinq Vertus, l'Héroïtiue, la Prudence, la Vaillance, la Justice, la Tempérance.]
Ledit Chariot entra dans le camp et se vint arrester devant leurs Majestez, où la Vertu Héroïque recita ce qui s'ensuit à haute voix :
C EST moy, qui suis des Vertus la maistresse. Qui fa}' ça bas les hommes Demjdieux : Car on me tient sur terre une Déesse, Et mon hault chef touche jusques aux cieux, Et n'est \'erlu si grande et si p.Trfaicte, Href, qui ne soit de mon lustre desfaite.
Ce couplet achevé, se fît un consort de musique.
Je suis \'ertu plus divine qu'humaine, Qui ay tousjours des humaines vertus Tenu en main le sceptre, comme Royne : Car les mortels de mes honneurs vestus J'ay emporté et ravy sur mes ailes.
Et mis au rang des plus claires estoiles.
Ce couplet achevé, se fit un consort de musique.
Je suis Vertu Héroïque nommée.
Qui peu souvent vient en terre habiter ;
ToU APPENDICE
Car je suis trop des Immortels aimée.
Mais puis qu'il plaisi ainsi à Jupiter, Ja eleu j'ay mou siège et demeuraiice Au royal cueur de Charles Roy de France.
(]e couplet achevé, se fit un consort de musique de tous les iiistruraeuts ensemble : lequel finy, les neuf Muses allèrent présenter les presens des Chevaliers aux Dames. [Suit la description des présents, médailles d'or pendues à une chaîne d'or et ornées d'une gravure avec devise latine ou grecque, mais sans la moindre inscription en vers français '.]
Apres que les présents des Chevaliers furent présentez aux Dames, et leurs faveurs envoyées aux Chevaliers, le Chariot s'en retourna à l'un des bouts du Camp, près la porte par où il estoit entré. Et soudain entra par l'autre costé du Camp le Chariot de l'Amour, pour la partie des Chevaliers Hyrlandois, lequel estoit fort grand et magnifique et enrichy de divers ornements. [Description du Char de l'Amour, contenant outre l'Amour, Venus et les trois Grâces. Autour du Chariot y avoit neuf Amours, qui estoient neuf garçons tous excellents chantres ou joueurs d'instruments ]
Ledit Chariot ainsi accompagné entra dans le Camp, et se vint arrester devant leurs Majestez, où l'Amour céleste vint reciter ce qui s'ensuit à haute voix :
Je ne suis point ce Garson inconstant.
Fol, éventé, lascif et deshonneste :
Je suis Amour sage, ferme et constant ;
Je suis Amour samct. pudique et honueste.
Fils de \'enus qui habite es haults cieux.
Et du grand Uieu, qui est maistre des Dieux. Je ne suis point engendré du Chaos :
Terrestre n'est en rien mon origine.
Je suis au ciel conceu, couvé, esclos :
Ma geniture est céleste et divine.
Bastard ne suis comme celuy qu'on dit
Fils de l'Erebe et de l'obscure nnict.
.Je ne suis point cest Archer inhumain.
Prompt et enclin tousjours à faire outrage.
Je n'ay la mort, ains la vie en ma main :
Et cent couleurs ne porte en mon pennage
Bendez ne sont, comme voyez, mes yeux,
Ains penetrans et la terre et les cieux. Mon feu pareil à un bel astre et clair
Est de céleste et divine nature
Et plus subtil et soudain que l'esclair,
Et n'est rien pur, si mon l'eu ne 1 espure :
Et sans l'ardeur de ma flamme et clarté
S'envoleroit du monde la beauté.
Car des plus grands et plus subtils esprits
1. \'oici le nom des Dames auxquelles les présents furent offerts par le Roi de France et les 8 Chevaliers Bretons : la Reine d'Espagne, M"" la Guyonnière, la Seignora Riberar, Seignora Vineuf, Seignora Gyron, Seignora Arne, M"' la Guytinière, M' d'Annebault. M"*-' Rouet. — Je fais connaître leurs noms, ainsi que la nature des présents, pour qu'on puisse se rendre compte que les Inscriptions des pommes d'or, recueillies par Baïf dans ses Œuvres, ne correspondent pas .i cette mascarade comme on pourrait le croire à première vue. V. ci-dessus, note 5 de la p. 743, et ci-après, note 1 de la p. 751.
On ne verroit les célestes ouvrages.
Si de mon feu je ne les eusse espris. Et si je n'eusse embrasé leurs courages Du sainct désir de la perfection.
Sans lequel est vaine toute action.
C'f.st nioy qui fay les Roys victorieux : Car il n'est pas de si généreuse ame.
Qui aspirer peust à faicts glorieux.
Sans l'esguillon de ma divine Oamme :
Et sans l'amour de gloire et de renom, De Mars à peine on cognoistroil le nom.
Ce qu'ayant esté recité par ledit Amour céleste, se fit un consort de musique : lequel finj', les neuf Amours allèrent présenter les présents desdits Chevaliers aux Dames. [Suit la description des présents, neuf médailles d'or, pendues à une chaîne d'or et ornées d'une gravure avec devise latine ou grecque, mais sans la moindre inscription en vers français '.]
[Le compte rendu de la fête se termine par la description de l'entrée des Chevaliers dans le Camp, de leur combat et du carrousel-]
QUATRIÈME FÊTE RACONTÉE DANS LE Recucil des clioses noiahles (pp. 50 et suiv.).
La feste champestre dans une isle de l'Adour.
Le Samedy vingt quatrième jour de Juin -, les Majestez accompagnées des Princes, Princesses, Seigneurs et Dames de leurs Cours, montées sur un grand bateau fait en forme d'un magnifique chasteau, s'en allèrent vers ladite isle et ayans fait environ demie lieut' sur la rivière, apperceurent de loin une grande Baleine faite artificiellement, laquelle estoit chassée de plusieurs petits bateaux l)leins d'hommes, qui la combattoyent à coups de dards, et faisoyent tous leurs eflbrts de la prendre, en la mesme façon qu'ils ont accoustumé de les prendre en Mer : et dura ceste chasse quelque demie heure.
Apres cela vindrent à entrer dans un canal, à l'entrée duquel ils trouvèrent une grande Tortue marine, qui venait à nou le long du canal, sur laquelle y avoit six Tritons habillez de drap d'argent sur champ verd, tous excellents joueurs de cornets, lesquels si tost qu'ils eurent descouvert leur Majestez, commencèrent à jouer ensemble.
Apres trouvèrent un Neptune estant sur un char tiré par trois chevaux marins assis sur une grande coquille faite de toille d'or sur champ turquin, habillé d'un manteau d'armezin d'or sur champ bleu, lequel estant près de leurs Majestez et devant leur bateau vint à reciter les vei's qui s'ensuyveiit :
1. Voici les noms des Dames auxquelles les présents furent offerts par Monsieur et les 8 Chevaliers Irlandois : M'i" de Longueville, M"" de Montai, la Seignora Phonisba, M"» de Thorigny, Seignora Santanac, M'I» Saint-Legier, Seignora Livia, M"« de Chassincourt. Madame iMarguerile de Valois".
2. Il doit y avoir là, ou en tèle du récit de la 3= fête, une erreur de date. En effet, la l'« fête du Recueil des choses notables eut lieu le mardi 19 juin, la 2« le jeudi 21, jour de la Fête Dieu. Ces deux dates correspondent à celles de VAniple Discours. Et d après ces dates, comme d'après l'Ample discours, le 24 juin élail un dimanche.
Je suis le Dieu et grand niaislre des eaus,
Roy de la mer spatieuse et profonde :
Je tien le frein de ses flos inégaux.
Et dessoubs moy tremble la terre et l'onde :
Le Sur, le Nord, 1 Orient, l'Occident
Redoute et craint ce bras et ce trident.
Ce couplet achevé les six TiitoQs firent uu consort de leurs six cornets, lequel estoit très plaisant à ouïr.
Il n'est si grand ne si ferme rocher,
Qui à ma voix ne tressaille et ne bransle :
Ne sy hard\' et asseuré nocher,
Qui n'ait frayeur quand ma barbe j'esbranle,
Et n'est poisson si grand ne si hideux
Qui n'ait horreur de mon front sourcilleux.
Autre cousort des six cornets dilîerent du premier.
Pour obeïr à Charles toutesfois Abandonné j'ay mes ondes salées Ayant ouï de haute Mer sa voix.
Qui conimandoit à toutes ces vallées Chanter le los et renom immortel.
L'heur et l'honneur de sa chère Ysabel.
Autre consort de six cornets.
Après que ledit Neptune eut recité lesdits vers, environ un trait d'arc de là, ils rencontrèrent un Arion assis sur des dauphins, habillé d'une longue robbe de toile d'argent, pleine, traînant jusques aux pieds, toute couverte de crespe blauc, ayant un chappeau de toile d'or accoustré de satin craraoisy. Iceluy Arion estoit un jeune homme, qui recitoit sur la lyre toutes sortes de vers parfaictement bien, lequel recita à haute voix ce qui s'ensuyt ;
Arrestez vous, Nautonniers glorieux.
Qui avez l'heur de guider et conduire Si noble gent et heureuse en ces liens. Pour escouter la Lesbienne lyre.
Qui va pousser du plus creux de ceste eau Jusques aux cieux le renom d'Ysabeau.
Ce couplet achevé, se fît un consort excellent de six violions, qui respondoyent audit Arion, lesquels estoj-ent cachez en un coin au rivage, près dudit Arion.
Qui veut cognoistre icy bas le pouvoir Du Ciel hautain par son œuvre et facture Et voir combien de beauté et sçavoir Il assemble en mortelle créature, \'oulant monstrer ce qu'il a de plus beau. Qu'il vienne voir ceste rare Ysabeau.
Autre consort de six violions.
SoiiBS cheveu crespe, atour riche et doré. Il j' verra la prudence chenue.
En jeune chef de chacun adoré
Pour la Vertu, qui est en luy cognue :
Et pour tout rendre en peu de mots compris.
Il }■ verra de ce monde le pris.
Autre consort de six violions.
Mais c'est conter les estoilles des Cieux, Ou bien les Ilots de la Mer spatieuse. Ou les sablons des déserts areneux :
Car pour louer Dame si vertueuse, Autant faudroit de langues et de voix Comme il y a de fueilles en ces bois.
Autre consort de six violions.
Apres que ledit Arion eut recité ces vers, leurs dites Majestez trouvèrent plus
avant trois Sjrenes chautans excellemment les vers qui s'ensuyvent :
LA niEMIERE SYRENE.
Comme le Pin est l'honneur des vergiers, Et le Peuple est l'honneur d'une rivière, Charles ainsi est l'honneur des guerriers. Des Dames c'est Ysabeau sa sœur chère.
LA SECONDE SYRENE.
Comme la Vigne entortillant l'Ormeau Est l'ornement d'une verte campagne, Charles ainsi, Philippe et Ysabeau Sont l'ornement de la France et l'Espagne.
LA TROISIEME SYRENE.
Comme les fleurs sont l'honneur des prez verds Et les ruisseaux d'eau claire et argentine. Ainsi est tout l'honneur de l'Univers Charles, Philippe, Ysabeau, Catherine.
Apres qu'ils eurent achevé de reciter lesdits vers, et que leurs dites Majestez furent descendues, trouvèrent au milieu d'un grand pré deux danses de Bergiers et de Bergieres. [Suit la description des costumes des danseurs et des joueurs de cornemuse qui les faisaient danser.]
Après que leurs dites Majestez se furent arrestées à voir lesdites Danses, passèrent plus oultre et vindrent à entrer en une grande allée, longue et large, fossoyée des deux costez. faite exprès, toute glasonnée (sic) de verdure : laquelle alloit jusques à la porte de la salle préparée pour le festin. En laquelle ayans cheminé quinze ou vingt pas, ils descouviircnt de loin trois Njmphes, un Orphée et un Linus [suit la description du costume des Nymphes], qui reci terent devant leurs Majestez ce qui s'ensuit :