‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 483 sur 509 · CB · texte numérisé non relu

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On voit que Ronsard a pris à la pièce que son siècle attribuait à Cornélius Gallus le thème, la suite des idées, des comparaisons et des expressions. Mais il pourrait bien avoir profité de la pièce de S. Macrin, d'ailleurs bien supérieure à la précédente à tous les égards. Ses deux noires arches viennent de Flexaqtie super nigra cilia : mais peut-être aussi de siipercilii nigrantis arcum. Ces deux vers :

Amour, honneur, joie et liesse

De tous costés naissent de toi

viennent de Undique surgiint e.r le deliciac, mais peut-être aussi du développement de Macrin :

Ex te gratta surgit et poluptas

Ex te deliciae Ciipidinesqiie

Ex te omnes vénères uenustiores.

Enfin le pseudo-Gallus dit seulement et répète : Conde papillas. Macrin, après avoir suivi ce mouvement, se rétracte et dit : Porgc, o porge sinum et les trois vers qui suivent). Ronsard ne prie point sa maîtresse de cacher sa poitrine, et peut avoir pris à Macrin l'idée contraire :

Montre moi ta rose nou\elle...

Au reste, je m'étonne quelque peu qu'il ait laissé à Macrin ce mouvement de la rétractation et la comparaison finale des Sirènes.

D'autre part, notre poète semble s'être souvenu, aux vers 3 et 4 de la strophe 1, aux vers 4 et 5 de la strophe 6, de ces vers de l'Arioste :

Le poppe ritondette paretin latte

Che fiior dei jiiinchi allora allora tolli.

Che l uerno abbia di nieve allora piene.

(Orl. fur., XI, 68 )

Le vers 1 de la strophe 3 rappelle un hémistiche de Virgile : Incessu patuil dea. Les vers 5 et 6 de cette même strophe et toute la strophe 4 me paraissent venir de Pétrarque, sonnets : / hegli occhi et Amor con sue ; canzones : Nel dolce tempo (vers 12 et 13 de la troisième stance), et Di pensier (avant-dernier vers). — Enfin le germe de la dernière strophe est bien dans les vers qui terminent les deux pièces latines et en outre dans les vers 24 et 25 de Macrin ; mais c'est une réminiscence de Pétrarque qui me semble ici l'avoir fécondé ; voici en effet la fin du sonnet Amor con sue : « Et l'état du cœur est écrit dans les yeux et dans le front. Quand tu te seras aperçu de ma pâleur tu diras : si je vois et juge bien juste, celui-ci avait peu de chemin à faire pour être mort. » Voici encore un passage du Trioiifo d'Amore (capit. m, vers 119 et 120) : « Et ce qu'on craint et ce qu'on espère, à qui sait lire je le montre sur mon front. » Ce souvenir réapparaît d'ailleurs souvent dans l'oeuvre de Ronsard, par ex. dans l'élégie de 1563 L'autre jour que j'estais...

j ay cause de me plaindre

D'astre mélancolique et porter sur le front

Les maux que vos beaux yeux si doucement me font ;

dans l'élégie de la même date Bien que iobcissance :

Vous fuies mon espoir et sur le haut du front Je portay les soucis que vos beaux 3eux me font.

Voyez surtout cotte fin du sonnet de 1569 Le doux sommeil :

Au moins lisez et voyez sur mon front Combien de morts vos doux regards me font : Le soiu caché secognoist à la face.

Remarquons en tcrmiuant que cette ode de Honsard ne se rattache pas seulement au moyen âge par la pièce du pseudo-Gallus « cujus mctrica ratio, dit l'érudit Voegilinus, est medii aevi, vulgaris sive monachalis », et par Pétrarque ; mais que le thème de la Belle dame sans merci remonte par Alain Chartier, Froissart et Guillaume de Machaut jusqu'aux trouvères ; et qu'on lit dans les vers du troubadour Arnaud de Marueil, l'un des poètes admirés et imités par Pétrarque, cette descriptiou analogue des divins attraits de sa maîtresse : «Votre belle chevelure d'un roux fauve et votre front plus blanc que lis, vos yeux vairs et riants, ce nez qui est droit et bien fait, ce teint aux fraîches couleurs, blanc et vermeil plus que les fleurs, cette petite bouche, ces belles dents, plus blanches qu'argent poli, ce menton, ce col, cette gorge blanche comme neige et fleurs d'épine, vos belles mains blanches et vos doigts effilés et délicats, puis votre belle taille ou il n'y a rien à reprendre... Ah ! quand je me rappelle tout cela, alors je reste si transporté que je ne sais où je vais ni d'où je viens ; je m'étonne de pouvoir me soutenir, car le cœur me manque avec la couleur. C'est ainsi, dame, que votre amour me consume ; tout le jour je souffre un dur combat, mais la nuit mon tourment est pire... » (Raynouard, Choix des poés. des lroiihad.,lU, p. 202.)

Ant. de Baïf a paraphrasé de sou côté Iode du pseudo-Gallus dans le 2^ livre des Amours de Meline (déc. 1552). Voir éd. Marty-Lav., I, 56; mais quel délayage du texte, et quel débordement de sensualité !

DEUX PRINCIPES DE MÉTRIQUE DUS AUX RHÉTORIQUEURS ET CONSERVÉS PAR RONSARD.

(Voir ci-dessus, pp. 644, G76. 681, note 1.)

A. — Règle de la « quadrature synalcphèe », ou de la « coupe féminine ».

La synalephe à la quadralure n'est pas autre chose que l'élision de le muet à la coupe du vers décasyllabe et du vers alexandrin. « Quadrature » est le terme employé encore par Du Bellay (DefJ'ence, II, ix, éd. Chamard, p. 289). On le trouve antérieurement chez Jean Bouchet. (Epitre à Loys Roussart, en tête des Triumphes de la noble dame, èd de 1530 et 1536, reproduite parMarty-Laveaux dans sa Xolice sur Ronsard, p. ex; Epitre familière LXXII, éd. de 1545 ; Epître

en prose à Loys d'Estissac, en tête des Angoisses et Remèdes d'Amour, éd. de 1545). Certains traités écrits sous François 1er emploient dans le même sens le terme de « quadrure ». L'Infortuné. F. Fabri, J. Bouchet, disent « synalimplie » et « synalimpher » pour élision et élider. Sibilet dit « synalephe » et « synalepher » (de sjvaXeicpoj, j'unis).

L Infortuné recommande seulement l'élision de le muet devant un mot commençant par une vojelle, mais il ne défend pas encore l'emploi d une syllabe féminine à la coupe devant un mot commençant par une consonne Instructif de seconde Rhétorique, écrit sous Charles VIII). Son contemporain Octovien de St-Gelais laisse encore la « quadrature vide », pour parler comme Bouchet. — La règle de l'élision à la coupe féminine, que Du Bellay appelle un « fâcheux et rude geôlier » [Deffence, II, vu, éd. Chamard, p. 262| est due àLemaire de Belges- Estienne Pasquier aflirme que Lemaire enseigna le premier « à ne faillir en la coupe féminine au milieu d'un vers » [Rech. de la Fr., VII, chap. v). Bien que d'après Bouchet (Epitres citées plus haut) elle ait été pratiquée avant Lemaire par Georges Chastellain, par Jean Castel et même par Clopinel (Jean de Meung', et que M. Paul Meyer la fasse remonter au xiv' siècle ^Préface de Brun de la Montagne, 1875, p. xv), il n'en est pas moins vrai que c'est Lemaire qui la préconisai la cour de France eu 1512 et les années suivantes, et 1' « apprit » alors à Cl. Marot (Préface de l'Adolescence Clémentine de 1532 , E. Pasquier, Rech. de la Fr., VII, chap. vu). C'est également à son exemple et sur le conseil de Loys Roussart (le père de Ronsard), que Bouchet l'appliqua depuis 1515 environ (Voir à ce sujet l'épître liminaire des Triumphes de la noble dame). P. Fabri en 1521 recommande de l'observer dans le chant royal et son dérivé le servantois (rééd. Héron, 2' partie, p. 97 et 101). Enfin c'est dans tous les poèmes, sans aucune exception ni tolérance, que l'auteur d'un traité de 152-4-25 proscrit à la « quadrure » l'emploi d'une voyelle féminine non élidée (Cf. E. Langlois, Recueil d'Arts de seconde Rhétorique, 1902, Introd , pp. l.xxxv et suiv.). Depuis lors cette loi d'harmonie est restée immuable, en dépit de Gratien du Pont (Art et science de Rhétorique metrifiée, 1539, f" 10, v°). Pour plus amples renseignements, voir L. E. Kastner, A History of French Versification (Oxford, 1903', pp. 84-87 ; mais nous ne pouvons partager les regrets qu'il exprime touchant la rigueur de cette loi et l'abandon de l'ancienne « césure épique ».

B. — Loi de rallcrnancc dans les longs rers à rimes plates.

La règle de l'alternance des rimes f- et des rimes m. dans les longs vers à rimes plates ou doublettes (les deux termes sont courants sous François l^') remonte au règne de Charles VIII ; elle fut pratiquée par Crétin dans une épitre à ce roi ', et, vers le même temps, par Oct- de Saint-Gelais dans ses traductions de VEiieide et des Epitres heroïdes d'Ovide. Mais ni 1 un ni l'autre ne s'y est alors rigoureusement astreint : les traductions d'Oct. de St-Gelais y manquent parfois -,

1 Poésies, éd. Coustelier. p. 175.

2. Viollet-le-Duc, Bibtiolb. poétique, 1843, p. 108: « Dans celle traduction [des Epitres d Ovide] en vers de dix syllabes à rimes plates, les vers masculins et féminins sont presque toujours régulièrement alternés, élégance qui n'était pas même soupçonnée avant lui. » Pour ii. Langlois, Oct. de Saint-Gelais pensait, comme plus tard Du Bellay,

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et Crétin a écrit sous Louis XII des épîtres où l'alternance est négligée '. Crétin y revint sous François I"" et s'en fit une loi immuable à partir du chapitre vu du livre premier de sa Chronique rimée, c'est à-dire vers 1516 au plus tôt -.

D'autre part Bouchet nous apprend dans une épître liminaire des Tritimphes de la noble dame (1530) que c'est encore Loys Roussart qui lui a révélé « il y a quinze années solaires », c'est-à dire en 1515, la valeur esthétique de l'alternance dans les longs versa rimes plates, et il ajoute que « peu de gens gardent cette rigueur » '. Dans VEpitrc familière LXXll , il revient sur la « douceur » de ce rythme.

Où peu de gens ont pris peine et labeur, Fors Saint Gelays, le très vif translateur Qui feit lelz vers es Epislres d'Ovide *.

Dans une dédicace en prose des Angoisses et Remèdes d'amour [éd. de 1536) il dit encore que lorsqu'il publia ses premières œuvres il ignorait « la vraie observance de douce et consonante ryme françoise » ; que non seulement il n'appliquait pas la régie de la « quadrature », mais « en rj'me plate qu'on appelle léonine il n'ordonnoit ne entrelassoit les masculins et féminins vers, comme a communément fait Mn' Octovien de S'-Gelaisen ses Epistres d'Ovide etEneides de Virgile, par lui de latin en françois traduites » ; enfin qu'il s'est corrigé depuis et l'a « curieusement suivi » ' . De Crétin pas un mot, non plus que dans une quatrième épître, où Bouchet loue encore la règle de l'alternance des rimes plates '' ; ce qui nous confirme dans l'opinion que Loys Roussart recommanda cette règle à Bouchet en la lui faisant admirer dans les traductions d'Oct de S' Gelais, et avant que Crétin s'en fût imposé l'obligation ; et de fait Bouchet l'a observée dans la plupart des œuvres qu il publia après 1515, notamment dans plus de 120 Ëpitres morales et familières ' .

que (( celte diligence est fort bonne pourvue que lu n'en faces point de religion » et qu'il ne fallait par l'observer o superstitieusement » ^Recueil d'Arts de seconde Hbélor., Introd., p. Lïxvn et suiv. .

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