Reu. de la Renaiss., mars 1902, pp
qu'elle eut un retentissement profond et prolongé sur sa destinée, son caractère et son œuvre. — D'abord, se voyant très près de la mort, il en fit derechef l'objet de ses méditations et recueillit avec soin ses impressions sur la « vieille escarce », qui s'attache à nos pas et nous enlève incontinent,
Au milieu de nostre espérance.
11 avait tant de raisons de vouloir vivre ! L'expérience personnelle le confirma dans cette idée épicurienne de son Horace, qu'il faut s'empresser de jouir de la vie de peur de mourir avant d'avoir vécu, d'autant plus que la fleur de la jeunesse est tout éphémère ; il ressassa dans son esprit les deux ou trois thèmes lyriques qui devaient bientôt revenir à satiété dans ses vers, et de ce jour il fut le chantre des joies de la vie et des affres de la mort. — Puis il resta demi-sourd ' ; à vrai dire, cette surdité, d'abord symptomatique, puis chronique, faute de soins appropriés, varia fréquemment d'intensité au cours de son existence ; mais, le rendant plus ou moins inapte à la conversation, le séparant du monde dans une certaine mesure, elle a sufii pour prédisposer Ronsard à la mélancolie et développer chez lui le goût de la solitude et de la rêverie ; il est même probable que, le forçant a se replier sur soi et à se concentrer, elle contribua pour sa part à l'orgueil des années suivantes et à l'aristocratique dédain qu il affecta pour le « rude populaire » 2. En tout cas, il subit certainement une crise morale assez forte, qui dut se renouveler de temps à autre, même après que ses amis eurent l'idée de comparer son infirmité à la glorieuse cécité d'Homère. — Enfin, se voyant contraint de renoncer à l'armée, aux ambassades, au barreau, à la médecine, aux fonctions de Cour, dont l'accès lui devenait sinon impossible, du moins difficile, « il pensa de transférer l'office des oreilles à celuy des yeux par la lecture des bons livres et se mettre à l'estude à bon escient 3. »
Voilà comment d'homme d'action Ronsard devint un rêveur et un homme d'étude ; et comment son goût pour la poésie se trouva favorisé par le hasard, son malheur tournant au profit des lettres françaises et au sien *.
1. V. mon éd. delà Vie de Ronsard, Commentaire. aux mots « à la mori ».
2. Pour ces sentiments, cf. Bl., I, 69 et 123 ; II, 224 et 303 ; 111. 370 ; IV, 71 ; VI, 87 et 290, etc.
4. \'. un poème A Odet de Chastillon (Bl., \l, 233 . Bonsard pensa jusqu'à celte maladie que « sa nature l'inclinait au mestier des armes » ; après celle maladie il déclara que « son astre en naissant l'avoit formé poète ». Le contraste est piquant enlre le poème A Udet de Chast., auquel nous renvoyons, et le poème A Pierre L'Escot (ibid., ISbj, où Ronsard déclara qu'il naquit poète tt que sa vocation poétique était
DE l'CEUVRE lyrique DE RONSARD 23
Le 6 mars 1543, Ronsard était tonsuré au Mans '. Le même jour il faisait la connaissance de Jacques Peletier, alors secrétaire de l'évêque René du Bellay. C'est très probablement de celle rencontre que Peletier a voulu parler dans son Art poétique, au chapitre de l'ode : << Auquel (Ronsard) ne falliirè de témoignage, que lui elanl ancor an grand'jeunece, m'an montra quelques unes de sa façon, an notre vile du Mans : e me dit delors, qu'il se proposoèt ce g'anre d'écrire, à l'imitacion d'Horace : comme depuis il a montré à tous les Francoes : e ancor plus par sus sa première intancion, à l'imitacion du premier des Liriques, Pindare. Combien toutefoes que de ce tans là, il ne les fit pas mesurées à la Lire : comme il a bien su fere depuis 2. »
Ces lignes ont pour nous une importance capitale, car non seulement elles confirment ce que nous avons dit sur la date des premiers essais lyriques de Ronsard, mais encore elles nous permettent de ressaisir à son origine un des liens qui rattachent Ronsard à la génération de Cl. Marot, de Despériers et de Marguerite d'Angouléme. Peletier était un admirateur de Cl. Marot ; il admirait aussi le mouvement de rénovation qui se faisait dans l'entourage de la sœur du roi, parmi les penseurs indépendants, philosophes, philologues, humanistes, lesquels, par réaction contre les préjugés et l'ignorance du Moyen -Age, ' voulaient tout réformer, langue, poésie, méthodes, mœurs, religion. Il était pour l'esprit nouveau et raffrançhissement^deJa jaisûa contre les ridicules de la scolastique et l'intolérance de la Sorbonne. Enthousiaste et hardi, il avait résolu de « servir au bien public » ^, en
décidée bien avant qu'il ne devînt « escolier ». Mais la contradiction n'est qu'apparente el Ronsard était sincère quand il écrivit l'un et l'autre poème, à peu près à la même date, vers l'âge de 35 ans La vérité c'est qu'il y avait en lui aussi bien l'étoffe d'un soldat que celle d'un poète, et que, sans l'événement de sa maladie, il eût sans doute suivi la carrière de ses aucètres, de son père et de son frère aîné, en consacrant seulement à la poésie quelques heures de loisir. C'est ce qu il pensait lorsqu'il s'embarqua pour l'Ecosse le 23 avril 1537 et ce qu'il pensa jusqu'à sa maladie Les deux tendances coexistèrent de sa naissance à sa dix septième année. Puis celle qui lui semblait d'abord secondaire et tout accessoire triompha dès lors et absorba le reste de sa vie. II eût pu dire comme \'. Hugo : « J'aurais été soldat si je n'étais poète. »
1 . L'acte de tonsure a été publié par l'abbé R. Charles 'Heu. hist. et arck. du Maine, t. \\ p. 373), puis reproduit par l'abbé Froger {Ronsard ecclésiastique el par .Marty- La\eaux iXotice sur Ronsard . La seule raison pour laquelle Ronsard reçut la tonsure au Mans, c'est qu'il était né dans une paroisse dépendant du Maine pour le spirituel.
2. A. P.. pp. 64-65. L'hypothèse que ces lignes de Peletier font allusion à sa première entrevue avec Ronsard, en mars 1543, offre tous les caractères d'une vérité historique. Elle est due à M. Chamard [Rev. dHist. lilt., 1899, p. 35, et Thèses. 1900'.
3. Cette citation et celles qui suivent sont empruntées à la dédicace de la traduction de VArt poétique d'Horace par Peletier (1544).
24 GENÈSE ET ÉVOIUTION
répandant, pour sa pari, la lumière sur les vérités scientifiques et sur les beautés des littératures païennes, si longtemps maintenues dans les ténèbres ou mal étudiées en France. Bref, c'était dans toute la force du mot un homme de Renaissance, qui à Paris, où il avait étudié dix ans au Collège de Navarre, et au Mans, son pays natal, avait déjà la réputation d'un savant et d'un lettré '.
Pour toutes ces raisons, et parce que le nouveau tonsuré avait sept ans de moins que le secrétaire de l'évêque, il est très vraisemblable que Ronsard soumit à Peletier ses adaptations des odes d'Horace comme à un conseiller dont on attend le mot d'encouragement. Peletier trouva l'idée de ces adaptations e.\cellente et relativement neuve. Il félicita le jeune poète de s'être adressé à Horace, dont la douce philosophie et la « brièveté sentencieuse » l'avaient attiré, lui aussi, et il déclara qu'il avait de son côté l'intention de faire connaître par quelques traductions cette source de poésie, à laquelle avaient seulement puisé jusqu'alors les faiseurs de vers latins, Marulle, Pontano, Second, Macrin et autres. Au reste, il avait déjà sur le chantier une traduction de VArt poétique, « livre trop plus précieu.x que grand », sans lequel « n'est aucunement possible d'ouvrer en Poésie ». Après quoi il entreprendrait celle de l'Odyssée et celle des Gêorgiqucs. Les Anciens étant les vrais maîtres de la pensée et du style, les dépositaires de toute connais-sance humaine, il était d'avis d'en vulgariser les œuvres par tous les moyens.
Mais il ne comprenait pas qu'on écrivît en latin, et surtout qu'on imitât en latin et en grec les écrits des Anciens ; car c'était se condamner à un travail inutile et même nuisible, laisser le trésor intellectuel aux mains de quelques initiés, enfin mépriser injustement son propre bien, cette langue maternelle, qui, ayant suffi à J. Lemàire et à Cl. Marot, était désormais prête à porterie poids des plus hautes, des plus belles conceptions. Si l'on voulait que la France put rivaliser avec l'Italie par les lettres comme par les arts, il fallait cultiver la langue française, « l'illustrer et l'enrichir » de poésies françaises composées d'après l'antique, comme avaient fait nos voisins « en leur Touscan » et jadis les Romains à l'égard des Grecs.
Et Peletier, montrant à son visiteur les sonnets de Pétrarque qu'il essayait de traduire, attira son attention sur les poètes italiens, qui, nourris de la moelle gréco-latine, avaient doté leur pays d'une poésie forte et originale. D'ardents novateurs, à Lyon, puis à Paris, les ayant déjà pris pour modèles à l'égal des Anciens, ou les ayant suivis dans leur
1. V. la Notice biographique que nous avons écrite pour la réédition des Œuvres poétiques de J. Peletier, par Léon Séché {Rev. de la Eenaiss de janvier 1904, Supplément), et la thèse de l'abbé Cl. Jugé sur Jacçues Peletier du Mans (Faculté de Caeu, 1907).