DE L'OKI'VRE I.YRTOIE DE RONSARD
imitation des Anciens, il pensait que les vieux genres poétiques chers aux Rhéloriqueurs français, ballade, rondeau, chant royal, servenlois, lai, virelai, avaient fait leur temps. L'avenir, un avenir brillant était au sonnet, ainsi qu'à ces chants lyriques dont Cl. Marot, entre autres, avait donné récemment des exemples et auxquels il ne manquait que le nom d'ode. Comme l'écrivait déjà .J. Lemaire, des « harpes souveraines ■» devaient imposer silence aux « llageots » et aux « vielles >> des « gens du roi Clovis » '. Ronsard était donc dans la bonne voie en imitant les Carmina d'Hora'^e, comme le faisait depuis dix ans, au delà des Alpes, le poète Bernardo Tasso -.
11 ne nous semble pas téméraire d'attribuer ces idées à Peletier dès 1542-43. 11 les a exprimées dans l'avertissement et la dédicace de sa Traduction de l'Arl poël. d'Horace publiée en 154i, et il les a confirmées en 1S47, dans ses Œuvres poétiques, qui annoncent de maintes façons l'école de Ronsard et de Du Bellay. Nous croyons plutôt à l'inlluence de Pelelier sur Ronsard qu'à celle de Ronsard sur Peletier en 1543. Peletier est dans toute la force du mot un précurseur, le précurseur de la Brigade 3. Evidemment on aurait tort d'exagérer l'imporlance de l'entrevue du Mans, car les idées que Peletier y exposa étaient pour ainsi dire dans l'air, et quelques-unes au moins avaient pu être déjà suggérées à Ronsard par ses lectures ou par les conversations des poètes et des humanistes, français ou italiens, qui fréquentaient la Cour. Mais, outre que cette entrevue fut l'origine d'une amitié solide entre Peletier et Ronsard *, nous croyons qu'elle eut une influence décisive sur les
1. Temple de Venus. V. ci-dessus, Inlrod., p. xxxii, et ci-après, 2* Partie.
2. L'ode horatienne, sous le nom d'in/jo ou d'oda, apparut pour la première fois en Italie dans les Ainori de B. Tasso. Le premier livre (1531) en contenait trois ; le second livre (1534), douze ; le troisième livre (1Ô37). trois. Les autres livres sont postérieurs à 1543. Cf. F. Pintor, Délie UrU-lie di II. Tasso Pisa, 1898), chap. iv et xii — En essayant de substituer Vode horatienne à \a canzone niêdièvale. pour le fond et la forme métrique, H. Tasso a joué un rôle analogue à celui de Ronsard et Ou Bellay. -le remercie vivement M. Henri Hauvette de l'obligeante communication qu'il m'a faite à ce sujet.
3. y. notre Commentaire de la réimpression des Œtiiires poétiques de J. Peletier (1904) et la thèse de labbc Cl. >Iugé, pp. 22 et suiv. — Nous ne croyons pas qu'il soit possible d'affirmer que Bonsard a révélé l'ode horatienne à Peletier. Ce fait que Ronsard montra des essais de sa façon à Peletier ne prouve pas que celui-ci n'en avait pas déjà composé de son côté. 11 est vrai quG-P-el«4ier, « qui estoit vraiment poêle et fort jaloux de son nom -» ^Pasquier, Lettre à E. Tahourol), n aurait pas manqué de revendiquer la paternité de l'ode horatienne s'il s'en était reconnu le droit. Mais un argument a silentio n'est jamais concluant. Il l'est d'autant moins ici que Peletier a accordé le brevet d'invention de 1 ode non pas à Ronsard, mais à Marol. et que, ce faisant, il a sans doute pensé que ses propres essais n'étaient pas une nouveauté dont il eût à s'enorgueillir. 11 a seulement rendu à Boiisard ce témoignage qu'il fit des odes horatiennes très jeune, et nous avons vu quelle leçon de discrétion et de justice il lui donna immédiatement après dans la même page de son Art poétique (v. ci-dessus, Introd., p XLvii).
4. V. les Œuvres poétiques de Pelelier et l'éd. de Ronsard par Bl., I, l.'iS ; II,
NJ
projets littéraires de celui-ci. Désormais Ronsard ne pensa plus qu'à 1 combler les lacunes de son instruction et à devenir l'Horace de la France. 11 eut dès lors l'ambition fixe de contribuer par sa plume à la gloire de sa patrie qu'il ne pouvait plus servir de son épée '. 11 vit plus nettement le but à atteindre et prit résolument les moyens qui lui semblèrent les plus propres à l'y conduire. Mesurant les lacunes de son instruction première, il « se remit aux lettres » - et s'éprit pour elles d'une telle passion qu'après la mort de son père (juin 1544) il suivit pendant cinq ans les leçons de l'helléniste Dorât. 11 linit même par quitter la Cour pour se renfermer avec lui au Collège de Coqueret. Ce fut la période des années studieuses et de la lente élaboration de son premier recueil de vers, auquel nous avons hâte d'arriver.
La première ode que Ronsard fit paraître se trouve insérée dans les Œuvres poétiques de Jacques Peletier, imprimées à Paris par Vascosan, « pour luy et pour Gilles Corrozet », et par Galiot du Pré, comme l'indique le privilège royal, daté du 1^"' septembre 1347 3. Ronsard avait alors 23 ans. Il n'en était pas à son coup d'essai. Ses cahiers étaient déjà pleins de vers, mais il n'en avait encore livré aucun à l'impression. Cette ode vaut la peine d'être transcrite ici en entier, d'autant plus que son texte primitif diffère très sensiblement des rédactions postérieures, notamment de celle que les éditeurs modernes ont adoptée.
A Jacques Peletier, Des beaulez qu'il voudrait en s'Amie.
Quand je seroy' si heureux de choisir Maistresse selon mon désir, Saiz-tu quelle je la prendroye
456 ; V, 351. Dans son Art poétique (1555), Peletier loua fort son ami devenu illustre, et Ronsard en retour nomma Peletier dans son Hymne de Henri II '1555) parmi les sept poètes capablesd'imniorlaliser les rois 'cf. Rer. d'Hist litt., 1905. p. 256 . Voir enfin une lettre latine de Peletier à Ronsard, à la suite de ses In Eiiclidis elementa geometr. demonstralionuni tibri sex Bibl N'at.. Rés.,V,126 : elle date de 1555; c'est une réponse au sonnet de Ronsard : Peletier, mon ami, le temps léger s'enfuit ',B1. I. 153). Cl. Jugé en a extrait le passage principal op. cit., p. 24).
l.Bl , VI, 80, 188,191, 233 238.
2. Binet Vie de Ronsard : «... l'an 1543 il fit trouver bon à son père le désir de se remettre aux lettres, h
3 Bibl. Nat.,Rés.,Ve, 1853, f» 79 v\
4 Telle est (avec Ronssart) la vraie orthographe du nom de famille du poète. Nous
DE l'OEUVHE LYKIOLE DE RONSARD 27
Et à qui suget me rendroye Pour la servir, constant, à son plaisir ?
L'âge non meur, mais verdelet encore,
C'est celuy seul qui me dévore
Le cueur d'impatience atteint :
Noir je veux l'œil, et brun le teint, Bien que l'œil verd le François tant adore.
J'aime la bouche imitante la rose
Au lent Soleil de May desclose,
Un petit Tetin nouvelet
Qui se fait desja rondelet.
Et s'eslever dessus l'Albastre s'ose ',
La taille droitte, à la beauté pareille.
Et dessouz la coeffe une oreille
Qui toute se monstre dehors.
En cent façons les cheveux tors, La joue égalle à l'Aurore vermeille,
L'estomac plain, la jambe longue et grelle
D'autant que moins sembleroit elle . A celles qui l'ont volontiers
Plus grosse qu'il ne faut d'un tiers.
Le fiant haussé, la cuisse ronde et belle,
La dent d'Ivoire, odorante l'aleine,
A qui s'egalleroient à peine
Toutes les fleurs de la Sabce,
Ou toute l'odeur desrobée Que l'Inde riche heureusement ameine.
L'esprit naïf et naïve la grâce,
La main lascive, ou qu'elle embrasse
L'amy en son giron couché,
Ou que son Luc en soit touché.
Et une voix qui mesme son Luc passe.
Qu'el' seust par cueur tout cela qu'a chanté
Petrarcque en Amours tant vanté,
Ou la Rose par Meun decritte,
Et contre les femmes despite Avecques qui jeune j'auroy" hanté.
avons cru devoir daos tout le cours de notre étude respecter l'orthog. traditionnelle, puisqu'il la lui même adoptée à partir de 1550 dans les titres de ses œuvres, et que c'est le nom de Ronsard qu il a imposé à ladmiration de ses coulemporains et de la postérité. Voir ce que nous avons dit ailleurs à ce sujet (lieu. d'Hist. lill. de 1902, p. 3/, n. 4, ei Annales fîécboises de mai 1903,.
1. Vers incorrect, heureusement corrigé dès 1550 en celui ci : El sur 1 Ivoire eslevé se repose.
28 GENÈSE ET ÉVOLLTION
Quand au maintien, inconstant et volage ',
Follatre et digne de tel âge,
Le regard errant çà et là.
Et une dousseur sus cela Qui plus cent fois que la beauté soulage.
Je ne voudroye avoir en ma puissance
A tous coups d'elle jouissance :
Souvent le nier un petit
En amour donne l'appétit.
Et donne encor' la longue obéissance.
Quand est de moy, je ne voudroy' clianger
Femme telle à l'or estranger,
Ny à tout cela qui arrivé
De l'Orient en nostre rive, Ny à la Lote, heureu.x fruit à manger -,
Lorsque sa bouche à me baiser tendroit,
Ou que tendre ne la voudroit.
Feignant la cruelle faschée,
Ou quand en quelque coin cachée ' A l'impourveu accoller me viendroit.
On dirait du Jean Lemaire, du Marot ou du Saint-Gelais de la meilleure façon. La langue de cette ode est bien français^ et non point grecque ou latine. L"in.çpiration en est toute profane, et le sujet léger, comme il convenait à un jeune écuyer des Valois, décidé à réagir contre la poésie chaste et dévole que certains rhétoriqueurs de province, tels que Jean Boiichet ou François Sagon, avaient héritée du Moyen Age.
La deuxième ode que Ronsard fit paraître est l'Epithalame d'Antoinr de Bourbon et Janne de Navarre. Cette fois, il n'avait plus recours au patronage d'un ami. 11 affrontait l'opinion publique tout seul en une mince plaquette in-8" de 3 pages, sous le litre de laquelle on lisait : Par Pierre de Honsart Vandômois. A Paris. Oe l'Imprimerie de Vascosan, rue Sainct-Jaques *. M.D.XLIX. — Aucun privilège, aucun achevé d'imprimer, aucune épitre-dédicace ne nous permet de préciser la date
1. Ellipse : <« Quant au maintien, je le voudrais inconstant et volage. »
2. C'est à-dire : « Quant à moi je ne voudrais pas échangei- une telle femme contre l'or étranger, ni contre toutes les lichesses de l'Orient, ni contre le fruit du lotus. » Ce fruit était si délicieux, au dire des Anciens, qu'il faisait oublier leur patrie aux étrangers Cf. éd. Bl., I, 94, note ; Vil, 28 note 1 et pp. 71-72 Lemaire de Belges décrit la Z-oie dans ses Ilhistr. de Gaule, liv. 1, ch xxiv, fin. Ronsard connut Homère et Ovide par Lemaire avant de les connaître directement.
3. Le texte porte « en quelque coing )>, qui est évidemment une faute d'impression.
4. Cette édition prûice/JS, inconnue de Blanchemain et de Marty-Laveaux, est au British Muséum, press mark 11.405 aa. 49. A notre connaissance aucune aulie bibliothèque publique ne la possède.