‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 65 sur 509 · V. ci-dessus, Introd , p. xxiv · texte numérisé non relu

V. ci-dessus, Introd , p. xxiv

36 GENKSE ET ÉVOLUTION

présentent des strophes impaires différentes de la strophe 1, ou des strophes paires différentes de la strophe 2 pour l'ordre des rimes de même genre : irrégularités dans la structure rythmique, qui les rend toutes « impropres ù la lyre », car, pour qu'un chant puisse être adapté aux paroles d'une ode, il faut que le retour du même nombre de syllabes ait lieu dans chaque strophe à une place (ixe. — M. Chamard l'a dit avant nous : Ronsard, « ne voulant pas confondre ces essais lyriques avec les odes plus parfaites des années postérieures », les a traitées en 1550 « comme des ébauches dont on n'est pas très satisfait, et qu'on ne veut pourtant pas désavouer ^ ».

Mais nous ue pensons pas que, pour être irrégulières, les odes du Bocage soient toutes des pièces de début. Si Ronsard a écrit qu'elles « servent de témoignage par ce vice à leur antiquité », autrement dit que ce défaut prouve leur ancienneté, gardons-nous de prendre ce texte h la lettre. Car, d'une part, notre poète es.saya de très bonne heure, peut-être dès 1543, d'atteindre la régularité strophique de Marot. et, d'autre part, il ne crut pas toutefois devoir s'y astreindre avant 15'i8 - Comprenons simplement que toutes les odes du liocaye sont antérieures h 1348, et que les plus anciennes se trouvent dans le nombre.

Quelles sont-elles donc ? L'approndrons-nous enfin d'un autre texte, qui, à première vue, est des plus précis et semble ne laisser aucune place au doute ? Il émane également de Ronsard, qui le fit imprimer dans sa première édition collective (1560) en tête de l'ode A son Luc : « Cette Ode est la première que l'Autheur ait jamais composée : Et celle qu'il adresse à Jaques Peletier. Celle (sic) de Gaspar d'Auvergne et de Maclou de la Haye. El la priefre] à Dieu pour la famine. Aussi ne sont-elles pas mesurées ni propre (sic) à chanter. » Il s'agit de six pièces qui correspondent aux n»^ 1, 4, 7, 8, 11 et 12 de notre tableau. Mais si Ronsard ne mentionne alors que celles-là, c'est qu'elles figurent seules dans l'édition de 1360 -^ De ce qu'il garde le silence sur les sept autres pièces du Bocage, supprimées dès 1334, peut-on conclure qu'elles ne sont pas aussi anciennes? Evidemment non. Et la meilleure

1. Rev. d'Hist. /(/(., 1899, p. 36. Cela est si vrai que le mot Bocage est au verso des feuillets, et que eu lêle durectodes mêmes feuillets Uousard a laissé imprimer Livre V (f" 130 v"^ à f" 157 V"., ce qui ne l'empêcha pas de publier en 1552 un Cinqiiiesme liure des Odes, qui ne contient aucune des pièces de ce primitif Liure V.

2. Par ex. certaines odes régulières, telles que; Cependant (jite /u noirs dépeins, remontent à 1543 ; au contraire, des odes irrégulières : Deus, et trois fois^ Iwareiisce mien rei/ard ; Si les Dieus, sont de la lin de 1517. En sept 1547 il trouve tout naturel d'appeler ode une pièce irrégulière, qu il insère dans le recueil de son ami Peletier

3. Les cinq premières : Si autrefois ; Soion constants ; Puis tjue la mort ; Quand je seroi , Ami, l'amides Muses, suivent la note en question au 'i» livre des Odes ; la sixième : O Dieu des excrcites, est placée parmi les Poèmes

DE l'0EI:VRE lyrique HE RONSARD 37

preuve qu'il ne faut pas accepter cette déclaration de 1560 comme l'expression de toute la vérité, c'est qu'en 1378, ayant encore réduit de quatre pièces ce qui subsistait de son Bocarje primitif, le poète fit également précéder les deux numéros conservés (Il et 12) de cette courte note, qui réduit d'autant la vérité : i( Odes non mesurées, ny propres ;'i chanter, \ussi sont-ce les premières que lit jamais l'Autheur '. »

Cherchons donc ailleurs. L'ode 1 fut bien composée la première. Le début suffit à nous en convaincre : le poète, s'adressant à son luth, sur lequel il n'a encore fredonné que des vers latins, lui demande de « sonner » dorénavant des vers français, et s'engage à ne pas souiller ses cordes de chansons obscènes-. Le n° 13 au contraire nous paraît être de la fin de 1517 ou du commencement de lolS : le poète, revenant d'un voyage en (jascogne, est heureux de revoir Paris, « où il demeure depuis cinq ans », et compte parmi les amis qui lui feront fête Peletter, Dorât, Berger ; par malheur deux autres seront absents : René d'Oradour, retenu en Anjou près de sa maîtresse, et Maclou de la Haye, chargé par Henri II d'une mission à Rome, sans doute auprès du pape Paul 111. De Du Bellay pas un mot, parce que c'est précisément au retour de ce voyage en Gascogne qu'il fit sa connaissance 3. Enfin Ronsard possède une « librairie grecque, latine, espagnole, italique » ; il a délaissé la Cour pour devenir un poète érudit et ses cahiers contiennent déjà la matière d'un volume, sur lequel il fonde son immortalité.

Rien ne s'oppose à ce que les n°' ■'», 5, 6 et 7 soient antérieurs à l'entrevue du Mans : leur fond est uniquement horatien et français ; d'autre part aucun détail historique ne peut les faire postdater, pas môme ce que nous y apprenons de Gaspar d'Auvergne poète, car ce

1. Cette note ajoute " l'.in mil cinq cens quarante », détail qui nous est d'autant plus suspect que les deux odes en question sont celles qu'il .idresse à Peletier et à Maclou de la Haje, dont il ne fit pas la connaissance, croyons-nous, avant 1543 et 44.

2. On ne doit tenir aucun compte de cette aflîrmation de Binet : « La première ode qu'il fit fut la Complainte de Glauque à Scylle " ( Vie de R , texte de 1587j. En effet, dans une addition postérieure (texte de 1597\ il a faussement assimilé cette ode à celles qui ne sont pas « mesurées ni propres à la lyre », prenant pour une irrégularité l'absence d'alternance des rimes m. et des rimes f., qui est très régulière dans les pièces strophiques. La Complainte de Glauque est parfaitement « mesurée ", chaque stroptie subséquente étant identique à la strophe initiale ((uant à l'ordre des rimes de même genre. La meilleure preuve, c'est que Ronsard ne l'a pas reléguée dans son premier Bocage et l'a toujours conservée parmi les Odes. L'erreur de Binet a été reproduite par G. Colletet (Vie de H) et par l'auteur de la note ms. qui est au premier feuillet de l'exemplaire des Otfes de 1550 possédé parlai?. Nationale. [Voir Ret>. d'IIist. litt.^ 1903, pp. 77, n. 6, et 260, n. 7; mon édition de la Vie'de R. par Cl. Binel, Commentaire.)

3. H. Chamard a montré avec raison que Binet se trompe en datant leur rencontre de 1549, et il a fixé lui-même la composition de cette ode à la fin d6 1547 [thèse fr., p. 37, n. 1 et 5).

personnage n'est connu que pour avoir traduit en prose le Prince de Machiavel*. En revanche le n° 7 contient des allusions assez nettes à la grave maladie dont le poète faillit mourir en 1542 : il est « épouvanté » à l'idée de la mort qui enlève « les jeunes » ; il se plaint déjà de l'envieuse Nature qui tue « la fleur » aussitôt créée ; puis il se résigne au sort commun, les remèdes des médecins ne pouvant rien changer h la destinée.

Il se peut que l'ode 12 « A un ami fasché de suivre la Cour », horatienne par le fond, médiévale par le rythme, appartienne à cette série tout à fait initiale ; mais nous n'osons l'adirmer, n'ayant pas pu déterminer sûrement l'époque où cet ami, qui est Maclou de la Haye -, fit son entrée à la Cour, ni le moment où l'y surprit le premier chagrin d'une ambition déçue. — Le n" 8, où le « Dieu des exercites » est prié « pour la famine » avec des souvenirs de la Bible et d'Horace, peut également remonter au delà de 1543. Cependant on lit dans la Chronique de Michel Garault à la date de 1346 : « En laquelle année fut une telle grande pitié des pauvres gens, lesquels mouraient presque de faim •*. » — Le n" 10, de source horatienne lui aussi, où Ronsard fait allusion à l'espoir que la Cour entretenait de conquérir l'Italie, a pu être composé en 1342, lors delà reprise des hostilités contre Cliarles-Quinl. Mais nous croyons plutôt qu'il fut inspiré par les hésitations et les enthousiasmes qui, dans l'entourage de François I'^'', accueillirent, en mars 1544, l'idée d'une grande bataille rangée en Lombardie, qui fut celle de Cerizoles *.

1. D'.iprés lîonsard, cet ami a » rebasti Rome et Athènes sur les bords delà Vienne ». Cela signifie sans doute Limoges, car il existait dans celte ville au xvi^^ s. une famille Dauvergne appartenant à la bourgeoisie ; l'un de ses membres, Audoiii Dauvergne, y était prévôt des marchands vers 1520, et roi de la Confrérie de Notre-Dame la .loyeuse en l."J41 (Archives de la Haute-\'ienne, fonds Hôpital. \^1. E, 1). Autre preuve; la trad. de Machiavel par (iaspard Dauvergne est précédée de deux pièces de Limousins, un sonnet de l'humaniste Muret, et une épigr. latine de .lean Maledan (Maludanus), qui était regins apiid Leinovices patronus — D'autre part Gasp. Dauvergne était « avocat au duché de Chaslelleraut » quand i)arut sa trad. de Machiavel à Poitiers, chez Marnef, en avril 15.^>3, avec privil. remontant à mars 1547, a. st. (et non pas à Paj'is en 1572, comme le dit Du \'erdier, IV, 18). Voir hibl. fr. de La Croix du Maine, avec la note de La Mounoye iéd. Hig. de Juviguy, 1, 258) ; Collelet, Vie de Muret; La Bouralière, llmprimerie à Poitiers au XVI" s , p. 113. On trouverait peut-être de nouveaux renseignements sur G. Dauvergne dans les lettres latines de Maludanus cf. livo. d'Hist. litt., 190(5, p- 685). — Ronsard lui adressa une autre ode en 1560 : Gasjiar qui loin de Pégase...

2 D'après la variante du premier vers: Maclou, ami des Muses, qui apparaît en 1560. Sur ce personnage, v. ci-après, pp. 51 et suiv.

3. Le chanoine Garault, né à Troô en 1521, est l'auteur d'un curieux manuscrit contenant la chronique du Ras Vendomois, paj's natal de Ronsard, de 1543 à 15i)8. La copie qu'en possède la Riblioth. de Vendônie a été publiée dans le tome X\'I1 du Ihilletin de la Société archéologique du Vendôniois, pp. 226 et suiv.

4. Cf. les Mémoires de Monluc, qui fut chargé par François d'Enghien de demander au Conseil du Roi la permission de combattre, l'obtint malgré le parti de la temporisation,

DE L OEUVRE I.YRIOl'E DE RONSARD 39

Quanta l'ode II, Ronsard n'a pu l'adressera Peletier avant leur entrevue de mars l')i3. Elle scella vraisemblablement leur amitié quelques semaines ou quelques mois après '. Autrement il faudrait admettre, vu son ton libre et familier, qu'ils se connaissaient déjà intimement. Ne serait-elle pas un écho de la polémique soulevée par la double publication de la Parfaite ami/e d'Heroët et de l'Ami/e de Court de la Borderie (1S42, rééditées en 1543)? On sait que ce débat sur la psychologie de l'amour excita durant plusieurs années la verve des poètes -. P]n tout cas, comme en parlant « des beautés qu'il voudroit en s'amie » Honsard ne fait pas la moindre allusion à Cassandre, l'ode en question ne saurait être postérieure au mois d'avril 1343, date où il la vit à Rlois pour la première fois.

Au contraire les deux odes .4 Cassandre (2 et 9) sont postérieures à cette date ; à moins qu'elles n'aient été composées d'abord à l'adresse d'une autre amie, dont il aurait ensuite changé le nom, ce qui n'est pas impossible ; cependant elles semblent bien avoir été inspirées par la beauté radieuse de cette toute jeune fille, qui fut vraiment la première Muse de Ronsard. Ce sont deux déclarations brûlantes, dont l'une (le n°2) a sans doute suivi de peu l'éclatante apparition, et l'autre (le n" 9) exprime déjà, au printemps suivant, quelque appréhension sur les sentiments de Cassandre, qui ne répond pas aux chants d'amour dont elle est l'objet, ou leur répond par la raillerie '■>. — Enfin c'est peu après, en mai 1346, que nous placerions volontiers la composition de l'ode 3, où le poète, qui n'a pu vaincre la « cruauté » de sa maîtresse, malgré l'éloquence de ses vers*, se compare à un rossignol « abusé » par les Nymphes des bois : mélange singulier d'un thème médiéval, de réminiscences horatiennes, et de légendes païennes empruntées aux Métamorphoses d'Ovide, le tout couronné par une sensuelle invocation à Vénus.

et regagna l'armée d'Italie, accompagné d'une nombreuse noblesse, qui abandonnait la Cour pour livrer une bataille décisive.

1. Peletier répondit à cette pièce par inie ode sur le même rythme et en nombre égal de strophes, intitulée : Des beaiitez et accomplissentens d'iiii Amant {(li^uvres poet. de 1547).

2. Ch Fontaine, la Coiitre-Aitiye de Court, 1542; Papillon, le Xoiiuet Amours 1543; M. Scève, Ijelie, 1544; Gilles d'Aurigny, le Tuteur d'Aiiujur, 154H ; Paul Angier, l'Honnête amant de Court, 1547. (Cf. Heo. d'Hist. lilt., janv. 1896, pp. 14 à 25 ; juillet 1897, pp. 414 et 445, art. d A. Lefranc et de E. Roy ; Catal. de la liiblioth. J. Rotschild, I, n" 88G.) Cette ode peut bien aussi avoir été inspirée par deux épigrammes d'Ausone : Qualem velit amicam [n"^ 39 et 78).

3. C est ainsi que j'interprète les derniers vers : « Donc Cassandre, si tu m'aimois | Tu apprendrois de main docile | L'art et la manière facile | Des Odes du lue Vandomois. »

4. Ronsard parle de ses « chansons écrites » ; il faut entendre par là, à cette date, aussi bien les sonnets que les odes.

Pour établir la chronologie des Odes proprement dites publiées en février 1530, il faut, comme nous venons de le faire pour les pièces du Bocage, considérer tour à tour ou simultanément leur adresse, leur source littéraire, les détails historiques de leur texte et leur ton.

La date de quelques-unes est relativement facile à déterminer, parce qu'elles offrent un intérêt d'actualité, ou contiennent des allusions précises à des faits bien connus. Ainsi le n° H du livre III est certainement du commencement de 1544, la naissance qu'elle célèbre, celle de François, fils aîné du dauphin Henri, ayant eu lieu le 19 janvier de celte année. Le n° 3 du livre II, de la fin de 1543. la mort du prince Charles d'Orléans qu'elle déplore étant arrivée le 8 septembre. Le n°20 du même livre, du commencement de 1346, François de Bourbon, dont elle contient l'épitaphe, étant mort le 23 février. Le n" 20 du livre III, de la fin de 1547, Lazare de Baïf étant mort vers le mois d'octobre '.

Les n°^ 18 du livre II et 1 du livre III, dont une strophe mentionne « la serve Boulogne », « le camp Anglois », « l'assaut de Boulogne », ne peuvent guère dater que de 1543 ou de 1549, car nos troupes tentèrent ces deux années-là de reprendre Boulogne aux Anglais 2; mais la première de ces deux odes, Que nul papier dorennavant, nous semble avoir été adressée à Charles de Pisseleu en 1543, peu après sa nomination à l'évêché de Condom (la preuve en est dans le début), tandis que la seconde, D'où vient cela {mon Prélat), adressée au môme personnage ■', témoigne vers la fin d'un tel mépris pour le vulgaire et d'un tel sentiment de supériorité intellectuelle, que nous croyons pouvoir en placer la composition de préférence en 1349. — L'ode 11 du livre IV fut probablement adressée .4m reverendissime Cardinal Du Déliai après sa nomination à l'évêché du Mans, en 1546, d'autant plus qu'elle semble faire allusion au recueil de vers latins où Salmon Macrin révéla cette même année le talent poétique du prélat*. Ronsard ecclésiastique

1. Cf. Pinvert, thèse sur Lazare de Baïf, édition fr., I, pp. 88, 89, et RcDite de la Renaissance de févr. 1901, p. 84, note. A de Baïf. d.nns sa Contre etrenne à Ycrgèce, dit qu'il avait 15 ans quand son père mourut ; ce document confirme ceux de M. Pinvert, Antoine étant né à Venise en février 1532.

2. Lemonnier, Hist. de France, t. V, fasc. 6, pp. 116-117, et Cliamard, thèse fr., p. 224. Cf lieu. d'Hisl litl.. 1903, p. 68. note.

Page 1