‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 76 sur 509 · Hist.de France, éd. Lemerre, t. XI, chap. i et il · texte numérisé non relu

Hist.de France, éd. Lemerre, t. XI, chap. i et il

6. Il ne faudrait pas cependant exagérer le mérite de Ronsard à féliciter ainsi publi-

60 GliNÈSE ET ÉVOLUTION

Les odes Au Roi et A laRoine[\. et 2 duliv. 1) datent de 1547 ou 48. 11 est impossible de préciser davantage l'époque de leur composition, car ces deux vers sur Henri II, les seuls qui auraient pu nous guider :

Le plus grand Roi qui se treuve, Soit eu armes ou en lois,

ne contiennent qu'un éloge banal et une antithèse toute faite, qui étaient de circonstance aussi bien à son avènement ou à son sacre (avril, juillet la47) que durant les fêtes de son entrée à Lyon (août 1548) ou à tout autre moment ' ; d'autre part, le poète a pu écrire un jour quelconque de ces deux années ces vers orgueilleux à Catherine de Médicis :

Un tas qui chantent de toi Ne sçavent si bien que moi Comme l'on sonne la gloire-

Mais l'ode A la Roine, composée vraisemblablement après l'ode Au Roi, est antérieure à la naissance de leur deuxième fils Louis, né le 3 février 1549 (n. st.) ; en effet, dans la dernière triade, Ronsard ne parle à la reine que de son unique fils, François, auquel le destin promet l'empire de « toute la terre » -.

A la même époque doit remonter l'ode An rev"'<' Cardinal de Guise, l'ancien condisciple de Ronsard au Collège de Navarre 3. Archevêque de Reims en 1538, à treize ans, il fut promu cardinal le 27 juillet 1547, le lendemain même du jour où il sacra Henri 11 ^. Parvenu alors ausommet des honneurs, malgré son extrême jeunesse, favori de Diane de Poitiers, conseiller intime de Henri II, il était tout-puissant dès le début du règne, et Ronsard, qui comptait sur sa protection, ne tarda pas à célébrer son étonnante fortune. Mais comme personnellement Charles de

quemenl l'homme que délestaient Henri II, Diane et les Guises. En effet, après le duel, le roi rendit à Jarnac avec l'honneur un certain crédit, et l'année suivante Jarnac réprima la révolte de Guyenne en qualité de capitaine Bl., II, 145). Il n'y avait plus aucun danger à célébrer Jarnac après la mort de La Châtaigneraie, qui fut tout de suite oublié du roi.

1. Si Ion veut voir dans ces vers une allusion h des faits précis, rappelons que Henri II prépara la guerre contre rAngleterre et l'Allemagne dès le mois de juin 1547, et négocia durant le reste de l'année avec les Etats de l'Italie pour former une ligue défensive contre l'Empereur ; que la guerre fut imminente avec les Anglais à propos de Boulogne dès septembre 1547 ; que la France fit un traité avantageux avec les Turcs en avril 1548 ; que plusieurs ordonnances furent rendues en 1547 et 1548. Cf. Négoviations de France avec la Toscane, t. III, et Fontanon, Edils et ordonnances des rois de France. Mais tout cela ne méritait pas les vers hyperboliques de Ronsard.

2. Catherine avait eu son premier fils François en janvier 1544 (cf. ci-dessus, p. 4(1), puis deux filles, Elisabeth en avril 1545, et Claude en novembre 1547 [Correspond, de Catherine, I. 10, et Journal de Pierre de l'Estoile).

3. Ce personnage ne prit le titre de Cardinal de Lorraine, sous lequel il est fameux, qu'à la mort de son oncle paternel, le cardinal Jean de Lorraine, le 10 mai 1550 Grande Èncyclop.; Forneron, Les Ducs de Guise, l. 109, n. 2; Mas Latrie. Trésor de Chronol).

i. Négociations de France avec la Toscane, t. III, 200-204, et Mas Latrie, op. cit.

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Guise n'avait encore rien fait qui pût être chanté •, le poète ne lui consacra qu'une triade, en attendant mieux '-.

Vient ensuite l'ode A Joachim du Bellai, le frère de Ronsard en Apollon : Aujourdni je me vanterai... Elle est sûrement postérieure à la publication de la De/fence et des premiers vers de Du Bellay, c'est-àdire au 20 mars i:>i9. En effet, Ronsard fait des allusions transparentes aux « rimeurs t» de la cour qui par « jalouse ignorance » avaient osé déjà critiquer les deux novateurs du Collège de Coqueret; ensuite il célèbre avec enthousiasme le « commencement » de son ami (antislr. lY) et se félicite d'avoir été louange par un tel poète (str. V). Bien mieux, cette ode me semble être une réponse à une pièce des Vers lijriques où Du Bellay, portant Ronsard aux nues, s'était incliné devant lui comme un disciple devant son maître ^. Ronsard accepte l'hommage et entend garder le premier rôle dans larévolution poétique dont son ami adonné le signal et l'exemple ; aussi tout en le couvrant de fleurs, tout en reconnaissant que « même fureur les affolle »,rappelle-t-il avec fierté la part singulièrement glorieuse qui lui revient en propre dans cette révolution : il a imité Pindare, et cela si heureusement qu'il a fait mentir la prédiction du lyrique latin : Quisijuls Pindarum sludet œmulari.. .

Horace, harpeur latin.

Etant fils d'un libertin.

Basse et lente avait l'audace, Non pas moi, de franche race, Dont la Grâce enfle les sons Avec plus horrible aleine, Affin que Phebus rameine Par moi ses vieilles chansons.

N'était-ce pas indirectement se déclarer supérieur à Du Bellay, qui dans ses Vers lijriques n'avait pas eu l'audace de pindariser et s'en était modestement tenu à l'imitation d'Horace* ?

1 Voir pourtant ce que Honsard a dit ailleurs de 1' « oraison " que prononça le cardinal quand il sacra le roi Bl., V, 94).

2. Ronsard fit plus tard l'éloge de ce cardinal en maintes circonstances, lorsqu'il eut manifesté sa puissance dirigeant les finances et la justice, décidant de la guerre, négociant la paix, préchant à la lète du parti catholique et possédant jusqu'à 12 évèchés et 10 abbaves. On put croire, dit Michelet, qu'il serait peu à peu le seul évéque de France (op. cit., XI, 59-(i0). Voir Bl., VI, 28 (1553) ; V, 106 (1555) ; VI, '276 (1556) ; V, 326-27 J557; ; V, 83 et 270 (1559j ; 111. 349 (1562K C'est à lui qu'appartenait le château de Meudon, où fréquentait Honsard (Bl., IV, 55). Mais Forneron. dans son ouvrage sur Les Ducs de Guise et leur époque, t. I, p. 99, me semble avoir confondu notre poète avec un capitaine Konsard, fils d'un « monnoyer » de Bourges et logé par le cardinal dans une des tours de Meudon.

3. L'ode Au Seigneur P. de Ronsard (M.-L., t, 19S) était elle-même une réponse à deux odes très çlogieuses du chef de la Brigade (Bl., II, 214 et '265) qui sont antérieures aux premières publications de Du Bellay. Cf. ci-dessus, p. 50,

4. Sur le mécontentement que Ronsard aurait ressenti, pour avoir été devancé par

Il convient de placer maintenant l'ode A Anthoine de Baïf, le jeune camarade dont Ronsard partageait les travaux, et même la chambre, depuis cinq ans environ. Notre poète le loue de « ses beaux vers », de son « sçavoir » et de ses essais de traduction des tragiques grecs, par lesquels il débuta à l'exemple de son père '. Or certains textes fixent ses débuts à la deuxième année du règne de Henri II et en 1349, au moment où sonnèrent ses dix-sept ans-. L'ode que lui adresse Ronsard est donc vraisemblablement d'avril ou mai 1349 ; d'autant plus qu'il semble se hâter de faire à chacun sa part dans la révolution poétique :

Premier j'ai dit la façon D'acorder le lue aux Odes Et premier tu t'acommodes A la tragique chanson ■*.

Après ses deux condisciples favoris, ou en même temps qu'eux, Ronsard célèbre leur maître commun, leur principal initiateur, dans l'ode .4 Jan Lhral : Lemedecin de la peine... Tous les trois étaient bien, avec lui, les chefs de la Brigade, et c'est sur eux trois seulement que dans le Voyage d'Hercueil, cette même année 1549, il appelait les faveurs de Calliope*. Non seulement celte triade pindarique est postérieure à la nomination de Dorât comme principal de Coqueret, puisque Ronsard y loue son talent de commentateur qui charme les oreilles d'un « grand peuple d'escoliers », mais de plus un détail de l'anlistrophe nous prouve que déjà les vers de Ronsard étaient goûtés « des grands princes » ; et je vois là une allusion aux poésies quasi officielles qu'il publia, dans la première moitié de 1349, savoir ÏEpilhalame d' Antoine

Du Bellay, voir Ch.Tmard, Rev. dliist. lill., 1899, pp. 43 à 51. Je pense avec lui que la brouille, qui, d après lîinet, eu aurait été la conséquence, est une pure légende. Ce qui est certain, c'est que Du Hellay, tout en applaudissant le Pindare français, ne goûta pas la poésie de Pindare et resta toujours un poète horatien ^Chainard, thèse fr.^ p. 216 .

1. Lazare de Baïf avait traduit l'Electre de Sophocle (1537J et Vlléciibe d'Kuripide 1544). Antoine traduisit les Tracliiniennes. Médée et Antigone. Mais les essais dramatiques de sa jeunesse turent interrompus par ses Aiuours de Meline et de Fruneine, comme il nous l'apprend lui-même, et il ne les reprit que sous Charles IX (Becq de Fouquières, Poés. choisies d'A. de Baïf, pp. 52, 108-109).

2. Cf. Becq de Fouq., Poés. choisies de Balf, lutrod., p. xni. A. de Baïf est né en février 1532. \'. mou éd. de la Vie de Ronsard, Commentaire, aux mots t que seize »,

3. A. de Haïf n'a encore rien publié eu 1549, Si son poème Sur /a paix avec les Anglais l'an 15'i9 a paru cette année-là, ce ne peut être qu à la fin de launée. On s'explique donc que Ronsard ne lui ail consacré qu'une triade. Mais on peut s'étonner qu'il n'ait pas saisi l'occasion de rendre dans une deuxième triade un hommage de reconnaissance à Lazare de Baïf, l'érudit ambassadeur qu'il avait accompagné en Allemagne et dont il était devenu depuis comme le fils adoplif (v. ci dessus, pp. 14-15 et 47). Au reste, les pièces adressées à A. de Baïf sont très rares : parmi les odes cette seule triade; parmi les sonnets deux seulement, dont l'un, plus aigre que doux, témoigne d'un désaccord qui survint entre Ronsard et lui vers 1555. Sur leurs rapports parfois tendus et leur divergence de caractère, v. mon éd. de la Vie de fions., Commentaire, passim.

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