‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 99 sur 509 · Rev. dHist. lut., 1899, pp · texte numérisé non relu

Rev. dHist. lut., 1899, pp

DE L'OEt'VRE LYRIOIE DE RONSARD 91

Ronsard. D'après ce que je vois, ils cesseront un jour, moins par sympathie que par crainte, de médire de lui ou d'en parler sans retenue ; ils m'assurent même que dorénavant ils ne feront plus que chanter ses louanges. Vous veillerez donc avec le plus grand soin à ce qu'il ne subsiste de Ronsard aucun vers qui porte atteinte à leur considération, et vous lui conseillerez de faire l'ignorant sur tout ce qu'il sait, car il n'est pas avantageux à sa gloire naissante d'avoir tant de détracteurs et de rivaux puissants, surtout quand ils font les avances et recherchent spontanément ses bonnes grâces. Je demande plus encore : que dans les étrenncs qu'il prépare depuis quelque temps, il insère à l'adresse de Carie, évèque de Riez, et de Saint-Gelais, des vers qui témoignent de sa bienveillance à leur égard, puisqu'ils me paraissent chanter la palinodie.

« Si je ne pensais pas que ce fût l'intérêt de Ronsard, que j'ai de bonnes raisons de chérir, je ne vous aurais jamais parlé ainsi. .J'allais oublier une recommandation importante : que dans ces vers il s'abstienne des nouveautés bizarres, s'il veut leur plaire ; du même coup il montrera qu'il le peut quand il le veut, et que s'il s'en passe, contrairement à ses habitudes, c'est de propos délibéré et non par défaut de réminiscences antiques. Vous comprenez mieux ma pensée que je ne puis l'expliquer.

«Enfin, vous ne me répondrez pas point par point, mais d'après le canevas suivant : vous direz qu'ayant parlé à Ronsard, vous avez appris de sa bouche qu'il n'a soupçonne personne, ni l'évêque de Riez, ni d'autres ; — qu'il pense avoir leurs sympathies, n'ayant pas voulu les offenser ; — que, s'il a des envieux qui le desservent auprès du roi, il ne veut avoir d'autres patrons et défenseurs que les deux hommes, auxquels il est lié, sinon par un commerce d'intime amitié, du moins par la communauté des goûts littéraires. Répondez-moi dans ce senslà, car je veux montrer votre lettre à l'évêque de Riez, pour améliorer en fin de compte des relations qui ont mal débuté. Et je pense pouvoir y réussir, car il y a en eux moins de méchanceté que d'ambition et d'amour de la gloire. Or qu'y a-t-il de plus glorieux que d'être célébré par les vers d'un poète fameux ?... »

Morel se garda bien de montrer à Ronsard cette lettre confidentielle, dont ne se fût pas accommodée la fierté de son caractère ; et la délicate mission dont il était chargé eut les plus heureux résultats. Ronsard promit : 1° de supprimer entièrement de ses Quatre premiers livres des Odes la première préface, si dure pour les Marotiques en général et pour les poètes de cour en particulier ; 2° de modifier si bien sa manière qu'elle plairait aux survivants de l'ancienne école ; 3° d'écrire une ode

à Saint-Gelais et d'introduire son nom dans quelque pièce flatteuse' ; 4° de remplacer dans son Cinquième livre les strophes vengeresses qui racontaient la scène de la médisance. El il tint parole dès l'année suivante, autant qu'il le put.

Aux environs de mars 1553, les quatre premiers livres des Odes reparaissaient chez Cavellat, mais intitulés simplement : Les Odes dr P. de Ronsard Vandomois 2.

Ce titre était encore suivi de l'anagramme Sùji; ô Tipiravopoî, expliquée par le même distique grec de Dorât ^ ; mais seul le privilège royal octroyé le 10 janvier 1540 (a. st.) précédait le texte poétique ; d'épitre ou d'avertissement au lecteur pas la moindre trace. En outre, les livres II et III perdaient chacun huit odes * et le livre IV deux odes •'• ; quant au Bocage, Ronsard n'en laissait subsister que VAvantenlrée, remplaçant ses treize odes par l'Ode de la Paix, V Hymne de France, et deux pièces nouvelles, une Fantasie à sa Dame et un Sonnet à elle mesme 6. Ronsard se ravisa peu après pour la moitié des pièces supprimées et réintégra dix-sept odes dans son second Bocaije et dans sa troisième édition des Quatre premiers livres. Mais les autres furent radicalement et définitivement supprimées, savoir les n°^ 12, 15 et 21 du livre II, 4 et 22 du livre III, 2 et 3 du livre IV, 2, 3, 5, 6, 9, 10 et 13 du premier Boeaçie. Blanchemain, dans une note d'ailleurs erronée, a écrit qu'il est difficile de se rendre compte du motif de ces suppressions '' ;

1. Quant à Carie, évèque de Riez. Ronsard ne l'avait jamais nommé ; il ne lui devait donc pas de réparation personnelle. D'après une ode de Magny A Lamelol de Carie, parue dans les Giiyele: en juin 1554, Carie se serait fait au mois de janvier 1554 l'avocat de Ronsard auprès du roi, en lui lisant un projet de la Franciade ; c'est sans doute pour l'eu remercier et pour céder aux instances de L'Hospital que Ronsard lui dédia VHgmne des Daimons, en même temps qu'il dédiait à Saint-Gelais VHymne des Astres (1555).

2. Aucun achevé d'imprimer ne permet de préciser la date de publication. Mais il est vraisemblable que Ronsard a réédité les quatre premiers livres des Odes avant le cinquième, el même avant les Amours, qui reparurent en mai 1553 avec un appendice de 4 odes nouvelles. Cette deuxième édition des quatre premiers livres est rarissime : la Biblioth. \'ittorio Emmanuele, à Rome, en possède (sous la cote 71. 2. A. 43) un exemplaire qui appartint à Marc Ant. Muret. Un autre exemplaire est à la Hofbibliothek de \'ienne (communication de M. Constantin Bauer'. Deux autres sont actuellement la propriété de M Paul Blanchemain et de M. H. Vaganaj'.

Marty Laveaux na pas signalé cette édition, ni dans son Ronsard ni dans l'Appendice de la Pléiade. Aurait-il douté de sou authenticité ? En tout cas il n'en a connu aucun exemplaire, car il donne pour la Fanlasie non pas le texte de 1553, mais celui du Bocage de 1554 (t. VI, p. 360).

Page 1