CHAPITRE HUITIEME
lia baronne de Walz à II* !****.
Non , monseigneur, je n'ai point , tant s'en faut , assez de vanité pour supposer que la faible lueur de ma raison puisse être pour Votre Excellence un guide plus sûr que ses propres lumières. Si brillant qu'il soit par lui-même, tout météore s'annihile en mêlant
son éclat à celui du soleil. Or, folle femme du monde , parfaitement pénétrée que je suis du sentiment de mon infériorité , je ne puis que me prosterner humblement devant votre incontestable génie.
Me voici donc à vos genoux.
Les temps sont bien changés, n'est-ce pas ? et les rôles aussi , vous le voyez. Me voici à vos genoux, dis-je, et j'y veux demeurer pour avoir le droit de vous dire avec le profond respect qui vous est du :
Monseigneur, vous êtes le plus grand homme d'État du xixe siècle ! Allons, ne faites pas l'embarrassé , ne jouez pas à la modestie : ce que je dis , vous le pensez , nous en sommes convenus tous deux plus d'une fois d'ailleurs ; attendez , je reprends. Monseigneur vous êtes le plus habile des ministres , le plus fin des diplomates , ceci soit dit encore entre nous; Metternich ne s'en doute pas et Talleyrand n'en saura rien , je me résume : Monseigneur, nul ne peut vous être
comparé , et il ne vous manque enfin pour être sans cesse l'égal de vous-même , que d'avoir toujours le sens commun.
Voilà où je voulais en venir. La chute vous étonne , elle a révolté votre dignité peut-être ; mais pour pardonner à la suppliante une telle énormité,je crois qu'il me suffira de rappeler à Votre Excellence que celle qui vous parle est à deux genoux devant vous. Elle n'exige pas que vous l'aidiez à se relever aussi gracieusement qu'elle le fit tant de fois alors que, vous venant en aide , elle vous obligeait à quitter l'attitude de solliciteur qui vous seyait à ravir, je le confesse.
Encore une fois , monseigneur, j'ose vous le dire , si vous n'avez pas quelque perfide arrière-pensée, vous venez dans cette circonstance de manquer totalement de sens commun.
Eh quoi ! lorsque mes renseignements sont si positifs , quand les vrais coupables vous sont bien connus , c'est sur un innocent que
retombe votre justice ! Je ne plaide pas pour lui , je ne le connais pas cet Albert Kleinod, mais je puis répondre cependant qu'il est plus que personne étranger à la grande entreprise dont vous et moi avons le secret. Je pensais, toujours suivant les calculs de ma faible intelligence , que le voyage de Son Altesse , voyage conseillé par vous , dit-on , devait vous être une merveilleuse occasion pour frapper un grand coup d'État , et qu'au retour Léopold que je vous ai livré , mais seulement pour qu'il fût sauvé , qu'au retour , dis-je , Léopold voyant le complot éventé , ses amis politiques dispersés çà et là, les uns exilés, les autres gardés à vue, se trouverait naturellement forcé d'abandonner un dessein désormais sans importance et sans but , puisque bras et têtes eussent manqué à l'exécution.
Ceux qui ont dirigé vos soupçons sur l'ami de Bauer vous ont mal servi , monseigneur, et je m'étonne que vous ayant si bien instruit du nom et de la demeure des principaux me-
neurs de cette affaire , vous vous en soyez pris justement à celui que je n'avais nulle raison de vous nommer.,
Pourquoi ce silence à l'égard des autres? Pourquoi cette rigueur envers celui-ci?
Pourquoi tous ces pourquoi ? allez-vous dire. Quel est mon droit pour oser vous interroger ? Le droit des femmes , c'est la tyrannie que leur permet d'exercer même une Excellence ; jadis vous vous êtes dit mon esclave ; il est vrai que depuis nous avons , de bon accord , brisé tous deux la chaîne , mais avec le collier rompu ne s'en va pas l'empreinte. Monseigneur, souvenez-vous du passé et répondez-moi.
Avez-vous donc résolu de laisser aller les choses jusqu'à ce que, le complot éclatant au grand jour, il ne vous soit plus possible de sauver la tête que , sur l'honneur, vous vous êtes engagé à respecter ? Faut-il que les conspirateurs se montrent tout armés et prêts à envahir le château pour que vous jugiez qu'il
est temps d'agir contre eux ? Mais alors Léopold aura pris ouvertement part à la sédition, alors il ne dépendra pas de vous de l'épargner ou de le livrer à la justice , et c'est justement ce que j'ai voulu éviter quand je vous ai révélé le secret qu'il ne m'avait pas encore confié. Monseigneur, vous oubliez peut-être que je ne vous ai pas vendu le comte de Holzheim , et que la première clause de notre traité , au contraire , portait qu'il ne serait pas même compromis. Vous n'avez point encore manqué à vos engagements , je le sais ; mais vos lenteurs , mais l'arrestation de ce jeune homme , arrestation que vous n'avez dû ordonner que parce qu'Albert Kleinod a eu un entretien avec Léopold à la résidence d'été , tout cela , je vous le divai franchement, me cause d'étranges inquiétudes sur vos intentions cachées. Je fais injure à Votre Excellence en doutant de sa loyauté ; mais malgré moi je doute. Savez-vous bien où en sont les choses , monseigneur, pour toujours
reculer devant la pensée d'arrêter le mal et d'étouffer à bas bruit le complot? Léopold , réconcilié avec Rose Himmel par l'entremise d'Albert, a compris qu'il ne pouvait continuer à la voir assidûment , s'il ne parlait ouvertement de mariage et même de mariage prochain ; car les obstacles qui devaient , disait-il à Rose , retarder leur union jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge de sa majorité , ces obstacles, on n'eût pas tardé à le savoir, n'étaient que des prétextes à la faveur desquels il poursuivait son plan d'insurrection sous l'apparence d'une intrigue d'amour. Léopold n'a de parents qu'à un degré assez éloigné pour que ceux-ci ne puissent apporter qu'une opposition sans valeur à son projet de mésalliance. Léopold ne dépend que de lui-même , ou plutôt c'est à moi qu'il appartient ; et c'était afin qu'il fût sauvé que je lui avais donné votre honneur pour sauvegarde. Laissez-moi vous dire le double danger où vos lenteurs l'ont placé.
Effrayé à bon droit de l'engagement qu'il lui faudrait prendre s'il se représentait chez Bauer après la démarche qu'Albert avait faite près de lui dans l'intérêt de Rose , le comte deHolzheim, au retour du voyage de Son Altesse , avait pris la résolution de ne plus retourner au magasin des Trois Étoiles d'or. Il voulait chercher un autre moyen de correspondre avec ses frères en rébellion; mais ceux-ci se sont refusés à entrer dans ses vues ; ils ont exigé que rien ne fût changé à ce qui avait été imaginé d'abord. Les facilités qu'ils trouvent à se rendre compte, à chaque instant du jour, de la mobilité des signaux ; de plus, une langue apprise et qu'il faudrait oublier ; le danger d'une erreur, impossible maintenant qu'ils s'entendent si bien , mais aisée à prévoir alors qu'ils en seront à un nouvel essai de communication , toutes ces causes , monseigneur, leur ont fait énergiquement repousser la proposition de Léopold ; ils ont voulu que le passé se continuât , au risque , pour
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leur complice , d'en subir les conséquences extrêmes. Il s'en est défendu un moment avec quelque chaleur; on l'a regardé avec défiance , on s'est cru trahi par lui , une lame a brillé contre sa poitrine ! Ce n'est pas à la peur de mourir qu'il a cédé , mais il ne voulait pas mourir déshonoré clans l'esprit de ces genslà , et le soir même il retourna chez Bauer. Maintenant le mariage est décidé , vous le savez ; c'est une nouvelle qui fait assez de bruit à la cour et dans la ville ; le jour est fixé même. . . Monseigneur ! monseigneur ! vous ne pouvez pas attendre plus longtemps; il faut que cette ridicule et dangereuse comédie finisse. Il dépend de vous seul d'en précipiter le dénoûment et de dégager Léopold de sa double promesse envers les conjurés comme envers Rose Himmel. Un ordre de vous , et les conspirateurs seront réduits à l'impuissance , et le comte de Holzheim pourra facilement rompre un mariage qui ne trouve partout que des désapprobateurs. Demain ,
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n'est-ce pas? demain , Tordre que je réclame de votre sagesse , de votre dévouement à l'État, au prince , sera donnée ; j'y compte.
Si l'intérêt d'une politique que je ne comprends pas vous obligeait à ne point agir encore , eh bien ! je le dis franchement à Votre Excellence, c'est au prince que je m'adresserais. Je m'en rapporte à ma prudence de femme , de femme qui aime , pour être certaine que Léopold ne sera pas compromis ; il ne peut manquer d'être sauvé : vous l'avez promis , et moi , moi je le veux !
Albert à Léopold de Holzheim.
De loin ou de près , monsieur, je vous tiens compte du courage que vous montrez à sacrifier l'orgueil de la naissance afin d'acquitter
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une dette sacrée pour vous et enviée par moi ; car, mieux que personne , je comprends combien il est doux , combien il est beau d'avoir à y faire honneur. Si l'amour que vous a inspiré Rose Himmel n'eût été solide et profondément ancré dans votre cœur, il aurait eu beau jeu vraiment pour céder la place à un autre plus digne de votre grand nom, surtout après le terrible orage que cet amour a soulevé dans le monde. Des nuées d'épigrammes ont crevé sur lui , tous les vaillants esprits de haute et puissante maison ont lancé à grand bruit les foudres de leur arsenal et , de toutes parts assailli , vous avez , sans dévier, poursuivi votre projet d'alliance avec la demoiselle de comptoir du magasin des Trois Étoiles d'or. C'est bien , M. le comte , c'est dignement, c'est noblement agir... Vous valez mieux que moi , puisque , non moins épris que vous , j'ose le dire , de cette adorable enfant , j'eus assez de faiblesse pour rougir de mon amour en l'avouant à un ami ; j'en ai
rougi, moi ! et je ne me nomme pas Holzheim cependant !
Fort jusqu'à la fin contre la violente opposition que vous avez rencontrée parmi les vôtres , et leur répondant par une sorte de défi , vous avez voulu que celle que vous devez bientôt élever au rang de comtesse de Holzheim passât , sans transition , de la maison de Bauer dans la noble demeure de vos aïeux , si bien que jusqu'au jour du mariage elle restera, tel est votre désir, le premier commis du fournisseur de la cour. Cette singularité scandaleuse , disent les uns , humiliante pour votre future épouse , pensent les autres , mais que Bauer a dû trouver charmante , attendu le lustre qu'elle donne à sa maison : cette singularité que j'approuve , non pas dans l'intérêt du commerce de mon ami , mais parce qu'elle fait clairement entendre à tous que vous ne permettrez pas qu'on soit plus que vous honteux de votre choix , me donne la plus haute idée de votre philosophie , et elle
ajouterait à la sincère admiration que j'ai pour vous , si déjà vous n'aviez conquis toute mon estime.
Vous pouviez , je le sens , vous passer de mes éloges pour persévérer dans la bonne voie où vous êtes entré ; le but en est si charmant, qu'un cœur comme le vôtre s'encourage de lui-même à l'atteindre , sans qu'il soit nécessaire qu'on le pousse au bonheur. Cependant j'éprouvais le besoin , moi , de vous dire que je suis heureux d'avoir si bien jugé de vous, et j'ose croire que vous ne verrez pas sans quelque plaisir ces lignes dans lesquelles un rival s'avoue vaincu et vous demande votre amitié.
Vous savez , M. le comte , les rigueurs qu'on a cru devoir déployer contre moi ; peut-être le motif secret vous en est-il connu ; quant à moi, je ne le soupçonne pas encore. L'interrogatoire que j'ai subi ne m'a rien appris à ce sujet, car si le sévère magistrat que j'eus l'honneur de recevoir dans mon cachot s'est
montré peu ménager en fait de questions, en revanche il s'est si sobrement expliqué sur ma détention et sur mon exil , que Ja persécution dont je suis l'objet est encore pour mon esprit une énigme indéchiffrable. Mais ces rigueurs , qu'il n'a pas dépendu de vous défaire cesser, je le sais , ne m'empêchent point de suivre jour par jour, je pourrais dire heure par heure , les apprêts de votre mariage. Si , malgré la persécution qui me menace, j'ai essayé de trouver un abri dans la ville , ce n'est pas , vous n'en pouvez douter, que je ne sois bien convaincu de votre loyauté ; mais il y a de par le monde , à trente milles d'ici , une bonne femme de tante qui s'est confiée à moi , et qui m'a chargé de veiller sur sa nièce jusqu'au moment où celle-ci aurait en vous un protecteur légitime. Dans la retraite où je vis près de vous , et dont Rose elle-même ne doit pas être instruite , je ne vous surveille pas ; non , monsieur, mais j'attends avec confiance que ma mission soit remplie. Le jour
où votre mariage aura été prononcé , alors j'obéirai à Tordre injuste qui m'exile de ce pays , et de loin , avec votre assistance sans doute , je travaillerai à prouver que le gouvernement n'avait aucune raison pour me faire l'honneur de me craindre.
Hâtez-vous d'être heureux , car je crains de compromettre l'ami qui m'héberge , et puis j'ai tant besoin d'être libre !
Rose Himmel à madame Dornig.
Demain, chère tante , c'est pour demain ! En vérité , je n'ose y croire. Eh quoi ! le jour qui paraîtra dans quelques heures, ce ne sera plus même la veille , ce sera le jour, le beau jour de mon mariage !
Ainsi , c'est pour l'éclairer, cette fêle dont le bruit retentira dans toute ma vie , que le
soleil se lèvera bientôt! Je suis folle , bonne tante , oh ! oui , je suis folle , car d'avance je m'effraye , je m'étourdis déjà du cri de joie qui s'échappera de mon cœur à la première lueur que l'aube enverra jusqu'à moi !
Ma chambre est située au levant, la nuit n'est pas froide , j'ai ouvert ma fenêtre pour guetter mieux le point du jour. Qu'il vienne, mon Dieu , et , à genoux , je vous rendrai grâce pour le bonheur que vous aviez réservé à votre humble servante !
Comprenez-vous bien, ma tante? C'est demain que je me marie ! c'est pour être à Léopold, toute à lui et pour toujours, que je me parerai de cette magnifique robe , de ce riche voile de dentelle , de ces fleurs , de ces perles qui sont là sous mes yeux et que je dois à sa généreuse tendresse. Comme on va me trouver belle !... Je serai si heureuse !
Pourquoi faut-il que la mauvaise santé de mon oncle me prive du plaisir de vous avoir auprès de moi dans un si beau jour! Au moins
j'aurais pu dire naïvement et sans réserve à quelqu'un tout ce que mon âme renferme de reconnaissance et d'admiration pour le noble et beau jeune homme qui a bien voulu de mon amour, et qui , loin de rougir de moi, semble mettre sa gloire à braver tant de préjugés pour m'élever jusqu'à lui.
Je savais bien, moi . que mon Léopold était toute franchise , toute loyauté. Vous avez osé douter de lui , vous, ma tante; vous vouliez me donner un autre protecteur que celui-là et contre celui-là ! Il se venge de vos soupçons en me nommant sa femme. Vous à qui je suis chère , dites , pouviez-vous être plus noblement punie de l'injure que vous lui avez faite ? Voilà comment le comte de Holzheiin sait répondre à un doute offensant. Réparez vos torts en le bénissant comme je le bénis ; pour l'amour de moi il vous aimera.
Par malheur, vous seule ne manquerez pas à la fête ; il est quelqu'un aussi sur qui je comptais et qui n'y sera pas. Je ne veux point
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parler de M. Albert , de ce bon et honnête jeune homme qui avait déjà eu tant à souffrir de son amour pour moi , et qu'une fatalité incroyable a perdu quand , avec tant de zèle et de dévouement, il accomplissait l'inutile mission que vous lui aviez confiée.
Où est-il maintenant , ce digne ami si injustement exilé du grand-duché? Que le ciel veille sur lui , et qu'il lui rende tout le bonheur qu'il voulait me donner ! Mais, bien que son amitié me semble chose honorable et précieuse , je sens que sa présence à mon mariage eût été pour moi un motif de gène et d'embarras ; la tristesse habituelle de son regard n'aurait pas manqué de s'étendre comme une ombre sur ma joie ; aussi , tout en déplorant le motif de son absence , n'est-ce pas lui que je regrette de ne point voir ici.
Bonne tante , c'est de mon frère qu'il s'agit, de mon pauvre et bien-aimé père , que je n'ai pas revu depuis mon départ de Neubach. Il refuse , le croiriez-vous ! d^assister aux noces
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de sa fille. Voici ce qu'il m'écrit en m'adressant son consentement au mariage :
« Vous vous y prenez bien tard , ma chère « fille , pour m'apprendre ce que j'ai su par « d'autres. La recherche d'une honnête per- « sonne, qu'elle soit de la noblesse ou non , « est trop flatteuse à l'égard de notre famille « pour que je m'oppose à ce qui vous fait « plaisir; mais il me semble, tout pauvre « homme de rien que je suis , qu'il est d'u- « sage de demander directement au père « d'une jeune fille la main de son enfant ; « aussi j'avoue qu'une lettre de M . le comte « de Holzheim m'aurait été encore plus agréa- « ble que la vôtre , quoiqu'elle soit pleine de « bons sentiments et de choses respectueu- « ses. Pourquoi votre futur ne m'a-t-il pas <t écrit? Est-ce qu'il s'imagine qu'on peut « être votre époux sans devenir mon gendre? « Je ne suis pas fait aux grandes manières , u mais si elles dispensent ceux qui en ont
« l'habitude des devoirs qu'on rend chez nous « au chef de famille , je vous avoue , ma « chère enfant, qu'en pareil cas j'aime mieux « les façons d'agir de ceux qui n'ont pour eux k ni le mérite de la naissance , ni les avanta- « ges d'une belle éducation. Quoique d'après « mon droit personne ne puisse m'empêcher « de paraître à votre noce , je me regarde « comme n'y étant pas invité , puisque mon « gendre n'a pas eu la politesse de me dire « qu'il aurait du plaisir de m'y voir.
« En vous disant franchement ma pensée u là-dessus , je vous prouve que je ne veux u garder rancune à personne , et , à présent « que j'ai soulagé mon cœur, je puis vous « dire que votre futur, en se montrant bon « garçon avec moi , n'aurait aucunement « compromis la dignité de ses nobles amis ; « car s'il m'avait écrit : « Venez , » j'aurais <c répondu : « Bien obligé , mon gendre. Si « l'usage du monde me manque , j'ai du « moins assez de bon sens pour savoir qu'un
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« père ne doit pas donner à rire de lui de- « vant ses enfants , et vos invités ne pour- « raient s'empêcher de rire de moi , car j'ai « des habitudes et une manière de parler qui « ne cadrent guère avec celles de la haute « société. Ne nous gênons pas l'un pour Faute tre ; soyez à votre monde aujourd'hui ; plus « tard vous m'amènerez ma fille , car vous « me devez votre première visite ; alors je « vous recevrai aussi bien que je le pourrai, « et peut-être trouverez-vous que vous pou- « viez encore tomber plus mal en fait de « beau-père. Si cela vous va , comme je le « désire , ce sera tant mieux et pour vous et « pour moi. »
« Voilà , mon enfant , ce que j'aurais ré- « pondu à la lettre que M. de Holzheim deu vaitm'écrire. Mettons qu'il a fait son devoir,
Iu je le regarde comme excusé par le chagrin « que te cause mon reproche ; et pour en « finir, qu'il se tienne pour dit ce que je viens « de te marquer.
« Enfants, à genoux tous deux, je vous « donne ma bénédiction , et j'appelle sur « vous celle de ma bonne Thérèse Himmel « qui est avec Dieu ! »
Le croiriez-vous , chère tante , je n'ai pas osé montrer cette lettre de mon père à Léopold ; j'ai craint qu'après l'avoir lue il ne m'accusât de ne pas avoir assez bien parlé de lui à mon père. S'il allait croire, me suisje dit , que je partage des doutes affligeants touchant le peu d'estime qu'on lui suppose dans notre famille ! Cette crainte est un enfantillage , le silence que je garde avec lui au sujet de la lettre en question ressemble fort , si je ne me trompe , à un manque de confiance dans son amour ! En agissant ainsi, il semble que je méconnaisse la noblesse de ses sentiments ; demain je réparerai ma faute , demain il saura combien mon père est bon et indulgent.
Il est temps qu'il arrive, ce beau jour de
demain , car c'est une chose plus triste que glorieuse que de se voir ainsi que moi , du matin au soir, l'objet de la curiosité de toute la ville.
Depuis que mon mariage est annoncé , le magasin ne désemplit pas de visiteurs , c'est à qui veut se donner le plaisir d'avoir vu assise dans le comptoir d'un marchand de soieries , la future comtesse de Holzheim. Les intérêts de la maison sont loin d'en souffrir ; mais quel supplice pour moi de me voir exposée en spectacle comme l'enseigne d'une boutique ! Vous me direz, chère tante : Pour quoi ne te tiens-tu pas enfermée dans ta petite chambre ? Qu'as-tu besoin de servir encore les pratiques de maître Bauer ? A cela je n'ai que trois mots à vous répondre : Léopold le veut ! Il a décidé que jusqu'à la fin je resterais ce que je devais toujours être si nous ne nous fussions pas rencontrés. « Ce n'est point , m'a-t-il dit , pour vous faire sentir davantage le prix de la nouvelle con
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dition à laquelle vous êtes appelée , mais pour prouver à chacun combien j'aime celle que vous avez honorée par vos vertus.» Voilà ses propres paroles. Après un désir ainsi exprimé , pouvais-je me refuser à demeurer jusqu'au moment tant désiré la première demoiselle du magasin des Trois Étoiles d'or ? Je n'ai pas plus que lui le droit de mépriser mon état , ce qu'il juge bon et convenable doit l'être en effet , je me suis donc résignée à lui obéir. Résignée est bien le mot ; car il faut du courage , bonne tante , pour subir sans en paraître émue les regards curieux et malins de la foule , pour demeurer calme et indifférente aux chuchotements qui me bourdonnent à l'oreille à chaque instant du jour. Mais chaque jour aussi , n'ai-je pas eu la récompense de ma soumission aux volontés de Léopold ? Comme il s'est bien préoccupé de tout ce qui pouvait m'embellir ! Il prétend être plus à même que moi de juger de ce qui me sied le mieux , aussi ai-je laissé
aux caprices de son bon goût à décider, chaque soir, des changements à apporter dans ma toilette du lendemain. Ces changements , je dois le dire , ne s'attaquent jamais qu'à quelques ornements qui ne jurent point avec la simplicité ordinaire de mon costume ; sans cela, vous entendez bien que je ne me serais pas montrée si docile ; mais le moyen de le désobliger , quand il ne s'agit , dans ces graves discussions , que d'une fleur à changer ou de la couleur d'un ruban !
Enfin , c'est ce soir qu'a cessé la contrainte dont je souffre depuis plusieurs jours ; maintenant, je ne serai plus exposée aux regards des passants qui , sous le premier prétexte venu , entraient au magasin pour avoir le singulier plaisir de me voir de plus près; mon existence va changer, je n'appartiendrai plus qu'à celui qui doit me donner un si beau nom en échange de tout l'amour que j'ai pour lui. Heureuse ! heureuse ! heureuse fille que je suis ! Mon Dieu Je vous remercie !
Au moment de terminer ma lettre je m'aperçois que j'ai oublié de vous faire part d'une nouvelle encore plus étrange et qui ne m'a pas été moins pénible que celle de l'arrestation et de l'exil du bon Albert Kleinod ; il s'agit de ma protectrice, madame la baronne de Walz , arrêtée par ordre du ministre il y a trois jours comme elle se rendait au palais du grand-duc, afin de solliciter une audience de Son Altesse. La baronne a été positivement enlevée et conduite en poste dans une prison d'État. Quel mal a pu faire cette femme jeune , belle et rieuse , qui ne s'endort que fatiguée de fêtes et ne se réveille que pour s'occuper d'une fête nouvelle? Léopold , qui la voyait souvent, n'a pas été moins vivement que moi touché de son malheur.
J'ai cru que ce terrible événement retarderait notre mariage ; mais le comte de Holzheim , tout en déplorant l'inexplicable persécution dont on accable notre confidente ,
ne paraît que plus pressé d'en finir. Ses vœux seront bientôt accomplis : une vapeur rosée se montre à l'horizon , c'est le jour , ma tante , c'est le jour ! Adieu , au revoir, à bientôt , toujours. Je ne sais plus ce que j'écris, le cœur me manque, ma tête tourne. Pensez à moi , je tâcherai de n'oublier personne.
JLéopolcl de Holzheîm à Jean Spiel, compagnon charpentier.
Il n'est plus temps de regarder en arrière ; revenir sur nos pas est maintenant impossible : il y a un abime entre hier et aujourd'hui. Quelle que soit, maître Jean, l'issue de la lutte que nous allons entreprendre , succès ou défaite , honneur ou infamie , nous ne pouvons plus qu'avancer. Que nos amis se tiennent prêts , le moment est venu ; demain
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nous saurons si Dieu nous gardait ou de glorieuses couronnes ou la palme du martyre. Vos amis , plus tard je saurai si je dois dire les miens, vos amis, brave Jean Spieï, injustement soupçonneux envers moi , exigent , avant d'agir , que je leur donne un gage de mon sincère dévouement à la cause populaire. Et de quel droit osent-ils douter de ma parole? Qui de vous tous jusqu'à ce jour eut à souffrir plus que moi pour observer fidèlement le pacte qui nous lie ? Oublieux, je dirai presque ingrats , quand je compte si bien sur vos bras, comment peut-il s'en trouver un seul parmi vous qui ose ne pas compter sur mon cœur? Ces défiants dont vous êtes l'interprète , maître Jean , prétendent qu'ils sont sans garantie contre moi pour invoquer ma complicité dans l'occasion , et ils ne veulent pas, dites-vous , qu'après le complot mené à fin , je puisse ou me soustraire aux honneurs du triomphe , ou dérober ma tête au bourreau. L'heure n'est point favo-
rable aux récriminations : aussi n'en ferai-je aucune. Tout mouvement d'orgueil à bon droit irrité ressemblerait à une trahison , et telle est, je le sens bien , la difficulté de la position qu'on m'a faite , que je ne puis, sans attirer sur moi un soupçon de lâcheté , écouter les conseils de ma dignité blessée.
Ce gage que l'on exige si impérieusement, c'est une lettre écrite par moi, signée de mon nom et scellée de mes armes. Eh bien ! cette lettrç, la voici. Jean la communiquera à ses amis, et que ceux-ci la considèrent , non pas comme un témoignage de ma soumission à leurs volontés , mais bien comme les derrières instructions d'un général à ses soldats, quand l'heure d'engager le combat est venue.
A demain matin mon mariage. Demain soir la garde chargée de veiller à la sûreté du palais sera changée , s'il survenait quelque nouvel obstacle , vous savez au prix de quel sacrifice je me suis engagé à épargner un sang précieux.
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Maintenant , il ne me reste plus que quelques mots à vous dire : Honorons par un souvenir ceux qui, sans être avec nous, souffrent pour notre cause : une jeune et noble femme , en butte aux soupçons du pouvoir, subit les rigueurs de la captivité sans les avoir méritées. Vous m'avez transmis le mot d'ordre , souvenez-vous que le mot de ralliement est Christianne.
J'ai dit , et sans défiance je signe ,
Léopold comte de Holzheim .
Albert à madame l>oi'nig>.
C'est Dieu lui - même qui vous inspirait , madame , quand vous eûtes la pensée de vous adresser à moi.
Fidèle à l'honorable et triste mission que
vous m'aviez confiée, j'ai voulu, au risque de me perdre , au risque même de compromettre l'ami qui a bien voulu m'offrir un asile , demeurer auprès de votre nièce jusqu'au jour de son mariage. Ce jour est venu, je n'ai ni le temps ni le calme nécessaires pour vous dire les terribles événements qui l'ont signalé. Après-demain , je serai auprès de vous , et alors , plus maître de mon émotion , je pourrai vous apprendre ce qui s'est passé ici.
Pardonnez-moi , ma chère dame , l'inquiétude affreuse que vous allez éprouver durant ces deux jours de silence ; mais , malgré moi, j'ai du vous préparer au coup qui vous menace. En ce moment , je ne saurais ni mieux dire , ni mieux faire.
Ces deux lignes encore :
Malgré l'épreuve si rude qui devait briser son cœur, Rose Himmel est vivante; je la ramène dans vos bras ; attendez-nous.