CHAPITRE DEUXIEME
lies parents.
La désolée de tout à l'heure, si heureuse à présent, aurait senti une contraction douloureuse succéder à l'épanouissement de son cœur, s'il lui avait été possible de remarquer le froncement de sourcils de maître Dorniç et la soudaine pâleur qui couvrit le visage
de sa tante alors qu'elle se présenta devant ceux-ci en leur disant : C'est moi, je suis RoseHimmel, votre petite nièce.
Aucun des deux époux ne songea à lui répondre : Soyez la bienvenue. Ils se regardèrent au lieu de la regarder. Le mari, serrant les poings, murmura entre ses dents quelques sinistres paroles ; la passementière étouffa un soupir, et., n'eût été la petite fille qui venait de précéder Rose dans l'arrièreboutique, personne n'aurait pensé à lui dire t Entre, prends une chaise et viens te réchauffer au poêle.
Rose, encore tout étourdie du hasard qui lui avait fait découvrir la maison de son oncle, ne prit point ombrage du silence qui accueillait ses premières paroles. Quant au sourcillement du marchand, quant à la pâleur de madame Dornig , nous l'avons dit , la nouvelle arrivée ne les remarqua pas. Elle était si sombre, l'arrière-boutique du passementier avec sa lampe fumeuse pendue au
clou, non point encore au milieu de la salle, mais dans un coin, comme si Ton avait eu à craindre que, de la rue, le regard indiscret des passants ne se glissât jusque dans l'intérieur du magasin. L'enfant qui venait de donner une place au feu à la nièce des Dornig, avait, comme on a pu en juger par ce qui précède, le cœur prompt à bien faire et la langue facile à mettre en jeu. Enchantée de l'occasion qui lui était offerte d'exercer sa gentille loquacité, elle s'empressa de raconter et comment elle avait fait rencontre de Rose quelques instants auparavant, et le chagrin qu'elle éprouva de la voir se morfondre. Durant ceci, les Dornig avaient eu le temps de s'interroger et de se répondre des yeux ; le marchand s'était efforcé de dérider son front, et sa moitié, essayant de sourire , s'approcha enfin de la jeune voyageuse. Alors elle 1 ui dit : — Puisque vous êtes notre nièce , vous avez sans doute quelque chose à nous donner de la part du frère ?
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— Oui, un baiser et une lettre, répondit Rose, mais j'ai eu si froid aux mains et aux lèvres, que je ne puis qu'à peine remuer les unes, et qu'il me serait impossible de fouiller dans mon paquet. Tenez, poursuivit-elle en tendant sa joue à madame Dornig, qui, maintenant, ne la quittait plus des yeux, frappée qu'elle était de retrouver dans un si gracieux visage ce trait saisissable, mais indescriptible de la physionomie , qui constitue ce qu'on nomme vulgairement l'air de famille; tenez, ma tante, répéta la jeune fille en s'avançant vers la passementière, prenez d'abord, vousmême, le baiser de mon père ; tout à l'heure, quand j'aurai plus chaud, je vous donnerai le mien.
C'est franchement et de plein cœur que la tante prit le baiser qui lui était offert de si bonne grâce. Pour maître Dornig, il n'avait jusque-là bougé de son fauteuil à larges oreilles. Cependant il se leva, mais à demi et comme par complaisance, lorsque Rose vint
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à lui. Ce fut même en continuant à murmurer tout bas qu'il approcha ses lèvres du front de sa nièce, après quoi il se replongea au fond de son siège en indiquant silencieusement à Rose la chaise que leur petite voisine avait traînée avec tant d'empressement auprès du poêle à l'arrivée de sa protégée.
Madame Dornig, ayant fouillé dans le sac de la voyageuse, décrocha la lampe et la posa sur une petite table auprès de laquelle elle vint s'asseoir ; puis chacun fit silence , et alors, d'une voix que l'émotion rendait tremblante, elle lut la lettre de Joseph Himmel, lettre dans laquelle celui-ci, en bon père, en toute simplicité de style, en toute confiance et loyauté du cœur, recommandait son enfant chéri à la garde de Dieu et à la tendresse de son frère et de sa sœur.
Bien que fort touchante , la lettre du père de Rose n'annonçait cependant rien d'assez attristant pour justifier le regard de désolation que madame Dornig jeta sur sa nièce
quand elle eut achevé sa lecture. Il y avait des larmes dans la voix et dans les yeux de la passementière, et ces larmes semblaient bien plutôt résulter d'une secrète et profonde douleur que d'un doux attendrissement. Seule, la petite écolière pensait à se mettre en frais de bonne réception pour la nouvelle venue, et comme si elle aussi eût été de la famille, elle témoignait par ses caresses, par ses éclats de rire, par son caquetage incessant, la joie que lui causait l'arrivée de Rose Himmel.
— Tu seras ma petite amie, lui disait-elle, nous jouerons ensemble, tu viendras chez nous, comme je viens chez ton oncle ; le dimanche nous irons au prêche toutes les deux et puis à la promenade.
— Silence! s'écria tout à coup maître Dornig impatienté du bavardage de l'écolière, cette enfant est insupportable, quand elle est ici, il n'y a jamais que pour elle à parler : on ne peut plus se dire un mot.
Le ton brusque et la voix retentissante du
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passementier causèrent à Rose une véritable sensation de terreur. C'était la première fois qu'elle entendait parler son oncle, et les seules paroles qu'il eût clairement prononcées, car jusque-là il n'avait fait que murmurer à voix basse, ces seules paroles étaient tout empreintes de colère. Mon Dieu, se ditelle intérieurement, s'il est toujours ainsi j'aurai bien de la peine à m'y faire. Une observation de l'enfant, moins prompte à s'émouvoir, la rassura un peu.
— Eh bien! dit cette dernière, qu'est-ce que vous avez donc aujourd'hui, maître Dornig? je ne vous ai jamais vu si méchant. Puis, ayant dit cela, elle alla librement s'établir entre les jambes du passementier, comme pour délier de plus près son courroux.
Dornig, sans la retenir absolument, ne la repoussa pas d'un poste dont, on le voyait bien, la petite voisine était depuis longtemps en possession.
Disons-le tout de suite, de peur qu'on ne
prenne une fausse idée du caractère de maître Dornig : le passementier de Graben-Strass était vraiment un bon homme, plein d'indulgence pour les enfants, d'affection vraie pour sa famille , et s'il avait reçu ce soir-là Rose Himmel avec si peu d'empressement, presque avec déplaisir, c'est qu'en ce moment son esprit, cruellement tourmenté, ne lui permettait pas d'obéir aux élans de son cœur.
— Si je ne me trompe, dit-il à sa nièce, vous êtes en retard , petite ; car voilà longtemps que votre père devait vous envoyer ici. Il nous annonçait votre arrivée pour le surlendemain dans sa dernière lettre, et elle a plus de six mois de date.
— C'est vrai, mon oncle, mais on a tant de peine à se séparer l'un de l'autre quand on ne s'est jamais quittés. De jour en jour nous nous disions : Ce sera pour demain, et s'il ne nous était pas arrivé malheur, le dessein de mon père était d'attendre encore jusqu'au printemps prochain, avant de me
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confier à vos bonnes intentions pour moi.
— Oui, nous avons su l'événement, dit madame Dornig, on nous a appris la perte du bateau de mon frère, qui s'est brisé dernièrement contre la grande arche du pont de Neuback.
— C'était toute notre fortune, ma tante, ainsi nous voilà ruinés ; mais par bonheur la Providence me réservait ici de bons parents, sans cela, je ne sais pas comment le père et moi, nous aurions vécu le reste de cet hiver.
A ces mots madame Dornig baissa vivement la tête afin de cacher à Rose Himmel l'expression de tristesse qui s'était peinte sur son visage ; pour le passementier, il fit un tel mouvement que l'écolière, qui se tenait les deux bras appuyés sur ses genoux, faillit en être renversée.
— Mais qu'avez-vous donc, maître Dornig ? lui demanda-t-elle en fixant avec surprise les yeux sur lui.
— Petite, dit-il sans répondre à la question de l'enfant, je pense que ta grand'mère doit être revenue ; il ne faut pas lui donner la peine de venir te chercher jusqu'ici. D'ailleurs, il est tard, je vais fermer la boutique; ainsi, bon soir, va-t'en. Et comme la petite voisine ne se pressait point encore de partir, le passementier se leva brusquement, et il répéta d'une voix à faire trembler les vitres : Mais va-t'en donc !
Pour celle qui voyait le bonhomme Dornig pour la première fois , il y avait raison suffisante d'être effrayée en l'entendant parler si haut; mais l'enfant le connaissait bien ; aussi est-ce en riant qu'elle se sauva vers la rue, et encore s'arrêta-t-elle à moitié chemin de la boutique pour crier à Rose, qui était demeurée interdite, terrifiée :
— A demain, la voisine; à demain.
Maître Dornig suivit l'écolière, non pas
pour la mettre plus tôt dehors , mais, ainsi qu'il l'avait dit un instant auparavant, parce
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qu'il voulait fermer son magasin, bien qu'on fût encore assez loin de l'heure où les boutiquiers quittaient habituellement leur comptoir, afin de se livrer, portes closes, aux délassements de la vie intérieure.
Dès que Rose Himmel se vit seule avec sa tante, comme elle sentait sa confiance attirée par l'amitié que celle-ci lui avait sur-le-champ témoignée, elle osa lui demander si le passementier avait souvent de pareils accès de colère. Je m'effraye de peu, sans doute, mais à la maison on m'a toujours traitée avec tant de douceur, qu'il faut excuser ma timidité ; je ne sais pas encore ce que c'est que d'être brusquée. Tenez, ma tante, ajouta-t-elle, il faudra me dire comment je dois m'y prendre pour que mon oncle ne se fâche jamais contre moi, car il ne me serait peut-être pas possible de m'habituer à entendre de dures paroles.
— Tu n'en entendras plus, répondit madame Dornig, mais d'un ton si désolé qu'elle semblait plutôt vouloir préparer sa nièce à
l'annonce d'un malheur que tenter de la rassurer sur l'avenir.
— Je vous crois, reprit la confiante jeune fille, car, malgré sa grosse voix, je devine qu'au fond mon oncle n'est pas méchant.
— Méchant! répéta la tante, lui, Dornig, méchant ! c'est un homme du bon Dieu, au contraire ; s'il n'avait pas tant de chagrin en ce moment, il t'aurait reçue comme une reine , car il ne demandait qu'à t'aimer. Hélas ! je souffre de te le dire, continua madame Dornig en serrant affectueusement les mains de sa nièce et fixant sur elle un regard de compassion, tu es la mal tombée aujourd'hui chez nous, oh ! oui, pauvre enfant, la bien mal tombée !
Il était impossible d'avouer avec une franchise plus touchante à une jeune fille arrivée à l'improviste au milieu d'un ménage qui ne l'attendait plus, qu'elle était un véritable sujet d'embarras pour les parents dont elle venait réclamer la protection.
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Rose allait répliquer; sa tante, par un coup d'œil , la supplia de se taire ; maître Dornig venait de rentrer dans l'arrière-boutique. A voix basse, d'un ton sec et évitant de regarder Rose Himmel, il ordonna à sa femme de servir un souper à la petite voyageuse qui devait avoir grand appétit, et tandis que la passementière dressait en silence le couvert de sa nièce, lui, le front courbé sous le poids d'une préoccupation pénible, allait et venait du magasin à la pièce du fond, lançant par intervalle une interrogation comme celle-ci : Hein? Plaît-il? Qu'est-ce que vous dites? aux deux autres personnes qui ne se parlaient cependant que des yeux et à la dérobée.
Le souper servi, mais pour la nouvelle arrivée seulement, Rose se mit à table. Malgré la tristesse et l'inquiétude que lui causaient encore les dernières paroles de sa tante, il fallait bien qu'elle obéît à la faim qui depuis si longtemps déjà se faisait sentir. Mais en mangeant
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elle soupirait, elle regardait de temps en temps son paquet de voyage , et regrettait la maison paternelle, même avec la misère qui les menaçait, elle et son père, depuis la perte de leur bateau.
Maître Dornig, quand il vit sa nièce occupée à faire honneur au souper qu'on avait préparé pour elle, fît signe à sa femme de le suivre dans la boutique, et là une discussion singulièrement animée s'établit entre les deux époux. Alors bon nombre de paroles échangées de part et d'autre avec vivacité, paroles qui n'arrivaient pas cependant intelligibles jusqu'à Rose, malgré le soin qu'elle prenait d'y prêter une oreille attentive, surtout depuis que son nom par trois fois répété ne lui laissait plus à douter qu'elle ne fût le sujet de ce mystérieux entretien. Après, disons-nous, d'assez longs débats, il se fit un tel silence dans la boutique , que la jeune fille aurait pu se croire seule chez le passementier, si la lumière n'eût projeté sur le
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mur de l'arrière-magasin l'ombre de deux personnes penchées l'une vers l'autre de chaque côté du comptoir , celle-ci dans l'attitude de la réflexion, celle-là faisant crier la plume sur le papier.
Quelques coups frappés discrètement à la porte de la pièce où se tenait Rose Himmel vinrent soudain la distraire de l'attention qui absorbait toutes ses pensées.
— Mon oncle, dit-elle en se levant de table, on frappe de ce côté.
Maître Dornig fit un mouvement étrange comme s'il eût été surpris par une commotion électrique.
— Ah ! oui, je sais ce que c'est, dit-il bientôt après, mais d'une voix mal assurée ; et puis, s'adressant à Rose : Vous avez fini de souper, mon enfant? lui demanda-t-il.
La jeune fille, intimidée et par l'accent de sa voix et par l'expression de son regard , baissa la tète, car elle n'avait pas la force de répondre.
— Fort bien, dit-il, en la poussant dans la boutique, tandis qu'il passait lui-même dans l'autre pièce ; restez ici avec votre tante, elle a quelque chose d'important à vous dire.
C'était à croire vraiment qu'il allait se passer là quelque méchante action, tant il eut soin de fermer rapidement la porte et de se verrouiller dans l'arrière-magasin dès qu'il y fut entré.
— Vous avez besoin de moi, ma tante? dit Rose, justement effrayée de tout ce qu'elle avait vu depuis son entrée dans la maison du passementier.
Madame Dornig ne lui répondit pas, elle écrivait toujours.
Cette lettre enfin terminée, la tante prit la parole :
— Rose , il faut absolument que tu portes ce mot d'écrit à son adresse.
— Je ne voudrais pas vous désobliger pour le premier service que vous me demandez ; mais, vous le savez, je ne connais pas la
ville; en plein jour, je m'y suis perdue, à plus forte raison je m'y perdrais le soir.
— Ne t'inquiète point du chemin, je te conduirai jusqu'à la porte.
— Alors, disposez de moi.
Quelques secondes plus tard, Rose Himmel et la bonne femme marchaient à grands pas dans des rues obscures, désertes et couvertes d'un épais tapis de neige ; le froid trop rigoureux ne permettait pas aux gens de se parler. C'est donc en silence que se fit cette course, course si longue que Rose souffrait à l'avance, en pensant au retour. Arrivée à l'une des extrémités de la ville , devant la porte d'une maison petite, mais de construction élégante , madame Dornig remit à sa nièce la lettre qu'elle avait rédigée de concert avec son mari, et puis elle dit :
— C'est ici ! attends la réponse. Embrassemoi, chère petite, et bon succès.
— Mais , demanda Rose , si vous n'entrez pas avec moi , où donc vous retrouverai-je ?
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— A pareille heure, et par le froid qu'il fait?
— Va toujours, mon enfant ; il faut que ma lettre soit remise ce soir même à la personne près de qui je t'envoie ; c'est le seul moyen pour nous d'éviter un grand malheur.
Rose n'en demanda pas davantage , elle sonna à la grille qui s'ouvrit aussitôt. Puis ayant donné au laquais qui vint au-devant d'elle cette lettre adressée à madame la baronne de Walz, elle fut introduite dans l'antichambre où elle demeura tout un grand quart d'heure, se désolant, car elle pensait à tfe que devait souffrir la bonne femme qui l'attendait dans la rue. Ce temps passé, le laquais, qui s'était emparé du message, revint trouver Rose et lui annonça que madame était prête à la recevoir. Impatiente qu'elle était de retourner auprès de sa tante, la jeune fille se hâta de se rendre auprès de la noble dame qui la faisait appeler.
Celle-ci était une petite femme vive , brune , au regard doux cependant, à la voix attirante.
— Venez, venez ici, cher ange, dit-elle à Rose qui était restée à la porte du boudoir, éblouie de l'éclat des dorures et de la lumière des bougies, venez, qu'on voie si en effet vous êtes aussi jolie qu'intéressante. Eh ! vraiment, votre tante a raison, on ne saurait avoir de plus beaux yeux que les vôtres ; allons, ne rougissez pas, que votre pauvre petit cœur ne batte plus de crainte auprès de moi ; puisque vous êtes sans parents, sans abri, sans ressource enfin, soyez la bienvenue ici, je veux être pour vous une providence.
Saisie , étonnée , tremblante , Rose crut avoir mal entendu, et elle répéta en balbutiant :
— Sans parents? sans abri?
— Mais sans doute ; ne savez-vous donc pas qu'au moment où je vous parle, les Dornig, obligés de s'enfuir pour échapper à leurs
créanciers, viennent de se mettre en route? La jeune fille comprit alors pourquoi elle avait été ainsi accueillie dans la maison de son oncle. Frappée de terreur à l'idée de son isolement , elle tomba à genoux , les deux bras tendus vers la baronne.