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CHAPITRE TROISIEME

A Théodore Seeman»

H...., ce... 1821.

Après plus d'une année de silence et de si grands projets de voyage, au départ, que votre bienveillante amitié pour moi s'en était positivement effrayée, vous m'avez cru perdu, je gage, au milieu des glaces de l'océan Arctique; car, il vous en souvient, c'est jusqu'au

cap Severo-vostochnoï, cette limite du monde et de l'Asie russe, que je devais être poussé par mon désir de connaître, par mon besoin de voir et de savoir.

A moins que des empêchements graves, à moins qu'une impossibilité réelle ne vous justifient, me disiez-vous en me serrant la main pour la dernière fois, songez bien, Albert, que je ne vous pardonnerais pas de m'avoir privé trop longtemps de vos nouvelles. Je ne puis vous suivre que du cœur, ajoutâtes-vous ; au moins ce pauvre cœur , ne le laissez pas errer à l'aventure dans le champ immense des doutes affligeants, faute de savoir vers quel point il doit se tourner pour retrouver vos traces.

Vous le voyez, cher Théodore, je n'ai rien oublié de vos affectueuses recommandations, pas même l'expression de tristesse dont elles étaient empreintes, et qui eût suffi pour me faire renoncer à mon dessein, si quelque chose, alors, avait pu me retenir.

Je n'ai point t vous rappeler, mon ami, les motifs qui me déterminèrent à entreprendre cette pérégrination hyberboréenne qui devait nous tenir si longtemps éloignés l'un de l'autre. Quelques discussions de famille, un mariage manqué, ma première affection tendre indignement trompée, comme vous savez, n'ont été que les prétextes apparents de mon voyage. Il ne s'agissait, après tout, que d'un procès de peu d'importance perdu par mon entêtement, et d'un amour mal placé. Cette double blessure faite à ma fortune et à mon cœur était, de part et d'autre, trop légère pour que le désespoir me portât à m'exiler. Je partis parce que je croyais sentir en moi une irrésistible vocation pour la vie aventureuse du voyageur ; je me voyais déjà enrichissant la science des plus précieuses découvertes. Fou d'orgueil! allez-vous dire, vous, notre sage de trente ans ; eh bien ! non, je n'étais pas si orgueilleusement fou que vous le pensez, car en fait de découvertes, yen ai

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fait une charmante, adorable, qui n'ajoutera rien, il est vrai, au trésor des connaissances humaines, mais qui assure à jamais mon bonheur.

A ce prix , quelle ambition ne serait satisfaite !

Notez bien que pour la faire, cette heureuse découverte dont, je l'espère, vous serez bientôt juge, il ne m'a pas fallu aller jusqu'au delà du cercle polaire ; c'est à cinquante milles à peu près de notre petite ville que le hasard me l'a fait rencontrer. Devrais-je dire le hasard quand il s'agit d'elle? Non, c'est être ingrat, c'est être impie que de parler ainsi ; attribuons à la Providence tous les événements favorables de la vie, nous ne risquons que d'être rigoureusement justes et chrétiens. Et puis il est si doux d'avoir à remercier Dieu du bonheur qui nous est donné !

En consultant la date de cette lettre, la première que je vous adresse depuis notre séparation, vous allez supposer naturellement

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que c'est au retour de mes courses lointaines que j'ai trouvé la perle inestimable dont je me pare fastueusement à vos yeux; point, mon ami, le lendemain même de mon départ j'avais vu Rose Himmel, et dès les premiers relais, interrompant mon voyage, je me suis fixé depuis ce jour dans la capitale du grandduché de H...., qu'elle habite. Maintenant que vous me savez si près de vous, et depuis tant de mois, qu'allez-vous penser de mon silence, surtout après la promesse que je vous avais faite d'écrire souvent , à moins d'impossibilité réelle ? Je ne cherche point d'excuse, vous n'en pourriez admettre aucune; d'ailleurs je ne voudrais pas manquer avec vous à mes habitudes de franchise. Or, dussiez-vous, par calcul de vengeance, me faire attendre une réponse aussi longtemps que je vous ai fait attendre ma lettre, je vous l'avouerai sincèrement, Théodore, je vous avais oublié, oui, complètement oublié ; je ne me

suis plus souvenu ni de votre amitié, ni de

mes chagrins de famille et d'amour , ni de mes projets de voyage, ni de ma soif de voir les autres et de faire parler de moi ; enfin, j'ai tout mis en oubli depuis le moment où Rose Himmel m'a dit avec sa voix d'ange, en me reprenant des mains la bourse de soie que je marchandais : C'est le plus juste prix ; je ne sais pas mentir.

Non, mon ami, vous ne pouvez vous imaginer rien de plus élégant, de plus gracieux, de meilleur que cette aimable fille; chacun doit juger ainsi d'elle, à la première vue, et vous conviendrez avec moi que c'est là un rare trésor, car la fascination qu'on éprouve tout d'abord en la voyant, n'est point passagère comme celle que produit l'éclat trompeur des faux brillants : l'examen le plus sévère ne lui fait rien perdre de son prix, telle elle est un instant, telle elle est toujours. Après un an d'intimité, je suis encore sous le charme de la première émotion.

Vous me rendrez ce témoignage que je ne

me perds pas en circonlocutions préparatoires, pour vous apprendre quelle est la condition de Rose Himmel ; je vais droit au fait : c'est une marchande, moins que cela encore, une simple fille de boutique ; il est vrai qu'elle appartient au magasin le mieux en renom de la ville ; mais bien que l'enseigne de la maison porte cette glorieuse annonce : Bauer, fournisseur de Son Altesse le grand-duc de H...., Rose n'en fait pas moins partie de cette classe de demoiselles de comptoir, fort connue il est vrai, mais aussi très-médiocrement estimée de nous autres enfants de la plus noble et de la plus brillante des universités de l'Allemagne. Quoi qu'il en soit, je compte sur votre philosophie, elle vous fera voir d'un œil tolérant cette soi-disant mésalliance. En vérité, vous seriez bien bon de rougir avec moi d'une passion que je suis fier d'avouer hautement. Je ne vous dirai pas même, par manière d'adoucissement, que Rose Himmel est au-dessus de son état, il y a longtemps que nous som-

mes convenus qu'aucune profession n'exclut ni la beauté chez les femmes, ni l'honneur chez les hommes ; les bonnes mœurs, les qualités du cœur et de l'esprit sont de mise partout, et dans chacune des conditions où la fortune nous pousse, il y a place pour toutes les vertus.

D'accord tous deux sur ce point, je reprends :

Le lendemain de notre séparation, arrivé à la dînée de la voiture publique, je m'aperçus que quelques mailles de ma bourse s'étaient échappées. Peu désireux de semer involontairement ma monnaie en route, je me décidai par prudence, à acheter une bourse neuve. On m'indiqua un magasin situé à quelques pas de l'hôtel où le postillon nous avait fait descendre de voiture pour dîner. Je laissai mes compagnons se mettre à table sans moi, et je courus chez le marchand dont on venait de me montrer la porte. Pressé comme je l'étais de retourner à l'hôtel , et

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tout occupé du soin de mon emplette, je ne m'amusai point à examiner la personne qui se tenait au comptoir lorsque j'entrai dans le magasin. Tout ce que je sus , c'est que je m'adressais à une femme ; mais que celle-ci fût jeune ou vieille, laide ou jolie, je ne pensai guère à m'en assurer. Au fait, qu'importait ? pourvu qu'elle me vendît une bourse plus solide que la mienne et d'un prix raisonnable ; la fille de boutique était toujours assez bien pour moi ; pour moi, simple passant, pratique de hasard, et qui ne devais sans doute jamais la revoir. Je ne lui laissai pas même le temps de me demander ce qui m'amenait chez elle ; le dîner m'attendait, l'heure du départ était rigoureusement fixée. Je me hâtai donc, sans jeter les yeux sur elle, de lui faire entendre ce que je venais chercher dans son magasin. Son empressement à me servir fut égal à l'impatience que je témoignais, et vraiment je lui en sus bon gré. En quelques secondes je fixai mon choix ;

c'est seulement quand il fut question du prix de la bourse, prix que je trouvai exorbitant et contre lequel je me récriai fort ; c'est seulement alors que Rose me parla comme je vous ai dit. Je n'exagère pas, mon ami, c'est une mélodie enivrante que la voix de Rose Himmel.

Frappé au cœur, je regardai l'enchanteresse. Elle sourit, mais si timidement, mais en baissant les yeux avec tant de modestie qu'il me fut impossible d'attribuer ce sourire d'archange au manège ou d'une marchande qui veut se rendre aimable afin de vendre plus cher, ou d'une coquette jalouse de compter un soupirant de plus. Dès ce moment je fut décidé à payer la bourse le prix qu'elle m'en demandait ; mais fallait-il donc quitter sitôt la charmante fille ? Cependant, conclure le marché, c'était m'obliger à partir sur-lechamp , et j'éprouvais si bien le besoin de l'entendre de nouveau ! Pour la faire parler encore, et puis encore, si longtemps, enfin y

que je laissai passer l'heure tout entière du dîner sans plus songer que mon couvert m'attendait à l'hôtel, pour la faire parler, dis-je, je m'imaginai d'abord de débattre avec elle le prix de la bourse creutzer à creutzer ; je ne demandais pas intérieurement qu'elle cédât, j'en aurais été désespéré, au contraire, car c'eût été pour moi le signal du départ ; j'eus l'air de mettre de l'entêtement dans ma résolution de ne payer la bourse qu'une certaine somme ; je sortis, je rentrai ; mais à la fin il fallut pourtant me décider : j'achetai la bourse. Ah ! me disais-je , que ne puis-je acheter aussi le droit de causer avec elle quelques instants de plus !

Il me fallait donc un nouveau prétexte pour rester dans le magasin. Je supposai d'autres emplettes à faire, et, jouant l'indécision, je lui nommai tour à tour les articles que je voyais rangés dans le casier, derrière le comptoir. Je lui fis ouvrir vingt cartons, déplier trente pièces d'étoffes , ce qui me

fournissait l'occasion d'admirer sa taille gracieuse, la perfection et l'éclatante blancheur de ses mains ; rien ne lassait sa patience, bien qu'elle ne se trompât pas sur mon apparente irrésolution.

— Je vois bien, me dit-elle, que monsieur ne veut que tuer le temps, en attendant l'heure de son départ. Je lui avais appris que j'étais voyageur. Contrarié de sa clairvoyance, je cherchai à lui donner le change sur ma persistance à demeurer près d'elle. Monsieur n'a point à s'excuser, me répondit-elle avec une grâce adorable ; nous sommes payées par le maître de la maison pour être les servantes du public ; d'ailleurs, ceux qui n'achètent pas nous envoient des acheteurs, si bien qu'au bout du compte personne ici n'a perdu ni son temps, ni ses peines. Vous supposez facilement qu'ainsi encouragé, je ne me fis plus scrupule d'abuser de ses moments et de ses paroles ; j'étais, comme on dit, dans la joie de mon cœur. Cependant le charme allait

enfin cesser, car Rose Himmel, à qui je désignais une nouvelle pièce de soierie comme désirant l'examiner, s'interrompit tout à coup dans son dépliement d'étoffes, et me dit :

— Pardon, monsieur ; les commis viennent de se lever de table ; il est temps que j'aille dîner à mon tour. Mais que ceci ne vous renvoie pas : je vais appeler George, notre premier garçon ; il vous dira le prix de chaque chose aussi bien que moi.

Cette proposition me sourit fort peu , et comme je n'avais nullement l'intention de mettre à l'épreuve la complaisance de M. George , je priai l'aimable fille d'agréer mes excuses, et je sortis du magasin. Que de fois je m'arrêtai pour regarder en arrière, alors que je regagnais tristement l'hôtel des voyageurs. C'était avec un regret de plus en plus profond, que je détachais mes yeux de l'enseigne armoriée de maître Bauer. Je souffrais à la pensée de la perdre de vue , cette maison, où je venais de laisser le meil-

leur de moi-même ; en un mot , tout mon cœur.

Le fouet maudit du postillon s'étant fait entendre m'avertit qu'on se préparait à partir. Je courus. Pour arriver à temps afin de continuer le voyage? me demanderez- vous. Oh! non pas ! sur ce point ma résolution était prise : cette glorieuse expédition au cap Nord ne devait plus s'accomplir. Je courus donc ; les voyageurs étaient déjà en voiture ; on me pressait de toutes parts de reprendre ma place : je n'en fis rien, et, bien mieux, je priai tout haut le conducteur de se débarrasser de mes bagages au relais le plus prochain, et de me les adresser dans cet hôtel, où décidément je voulais me fixer. Comme j'avais fait montre avec quelque vanité, de mes grands projets d'excursion lointaine, vous jugez de l'effet produit par ces paroles sur mes compagnons de route. Chacun d'eux, se penchant à la portière ou du haut de la voiture publique, fit une exclamation de surprise. J'allais ne

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plus savoir à qui répondre, quand, par bonheur, le galop des chevaux me sauva de l'averse d'interrogations qu'on se disposait à faire pleuvoir sur moi.

Demeuré seul et libre, je ne m'occupai plus que de mon installation définitive dans une ville où je ne devais naguère m'arrêter qu'un instant et puis passer.

Pardonnez-moi , cher, si je m'interromps ici et retarde d'un jour l'envoi de ma lettre ; elle sera longue, je le prévois. Le temps me manque pour la terminer ; on va se mettre à table, Rose m'appelle, Rose, cette gentille enfant que vous savez ; je viens de lui répondre : Me voilà ! Vous permettez , n'est-il pas vrai, que je vous quitte pour elle ? Demain je reprendrai ma confession.

Je reviens à vous, Théodore.

Fidèle à l'engagement que je me suis imposé de vous dire toute ma vie, depuis l'instant où nous nous sommes quittés jusqu'à ce jour, je profite de mon premier moment de

liberté pour continuer à m'entretenir avec vous du passé.

Déjà les derniers mots qui précèdent vous ont appris que j'habite la même maison que Rose Himmel, et que de plus nous avons une existence commune. A cet aveu, je vous vois sourire ; la malice humaine est si prompte à faire bon marché de la vertu des femmes que, dès qu'il s'agit d'intimité entre deux personnes de sexe différent, notre imagination, par un penchant qui lui est naturel, se hâte d'en tirer des inductions contraires aux principes de l'honnêteté. En cela, les meilleurs esprits ressemblent au vulgaire ; aussi, j'en suis sûr, vous avez souri, Théodore. Un mot seulement, et vos suppositions seront détruites, et vous reviendrez à des pensées plus honorables pour elle et pour moi. Vous n'êtes point encore à même d'apprécier Rose Himmel ; mais vous connaissez mes mœurs. Voilà, je le présume, ma jeune amie en possession de votre estime, c'est ce que je voulais ; ainsi,

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estimez-la, admirez-la, vous le devez; mais ■ quand vous l'aurez vue, n'allez pas trop l'aimer, car je me sens capable d'être jaloux même d'un sage tel que noire philosophe Théodore Seem an.

Je demeure, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, dans la maison du fournisseur de la cour; mais ce n'est pas de prime saut, comme vous le supposez bien, que je me suis établi chez maître Bauer. Instruit à mes dépens par l'essai malheureux d'une première inclination tendre, sur le danger de céder trop vite aux penchants du cœur, je dus me défier d'une passion aussi subite que l'était celle-ci, et, quoique je me sentisse invinciblement forcé de la subir, j'eus cependant assez de puissance dans la volonté pour ne m'y livrer qu'avec prudence, après amples renseignements pris sur celle qui en était l'objet. J'ai mis tant de réserve dans ma conduite, qu'aujourd'hui encore Rose Himmel serait en droit de dire qu'elle ignore l'impres-

sion qu'elle a produite sur moi, car jusqu'à présent je me suis bien gardé de lui en faire ouvertement l'aveu. C'est seulement à l'aide d'une déclaration de mariage en bonne forme, que je prétends lui glisser ma proposition d'amour. Vous ne direz pas, mon ami, que je brusque les choses. Ne voilà pas moins de dix mois que je vois tous les jours, que j'étudie à chaque instant la charmante fille, et tout ce qui me la fait connaître , me la fait aussi aimer davantage.

Oh! je parlerai demain!... non, ce soir... Pourquoi pas tout de suite ? Impossible ! Rose est à sa caisse, dix commis circulent autour d'elle ; le magasin est plein d'acheteurs : il faut remettre mon aveu à ce soir. Voilà six mois que j'attends ; j'attendrai bien encore six heures ; et puis il y a si longtemps que je vous néglige pour elle ; il est juste que je sois aujourd'hui tout à vous.

Je poursuis ma narration.

Vous m'avez laissé, je crois, prenant pos~

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session d'une petite chambre dans l'hôtel des voyageurs. J'eus soin de choisir mon domicile, en belle exposition, c'est-à-dire ayant fenêtre ouverte sur la rue, de façon qu'à chaque instant du jour il me fût possible d'apercevoir de loin, de trop loin, hélas ! l'enseigne de Bauer.

Grâce à mon hôtesse , bonne femme assez discrète par métier, mais qui revient facilement à son naturel communicatif aussitôt que la curiosité d'un de ses pensionnaires l'excite à parler, grâce à l'hôtesse, dis-je, je savais, dès le soir même de mon installation chez elle, l'histoire de la plupart des habitants du voisinage , et, par supplément, la seule qui m'intéressât : j'entends celle de ma jolie demoiselle de comptoir.

Comme il ne faut jamais abuser de la patience d'un ami et que vous n'avez d'ailleurs aucun motif pour être touché de longs détails qui me charmaient, je résume en quelques mots ce que j'appris alors de mon hôtesse. Mais

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d'abord, je vous ferai observer que, par honorable exception, mes informations ultérieures ne laissèrent rien à ajouter ni à retrancher du récit de madame Ganzherz.

Vous n'aimez, je le sais, ni te romanesque, ni les grandes aventures ; soyez satisfait, mon ami, je vous sers selon vos goûts et votre appétit : il n'y a rien de tout cela dans l'histoire de Rose Himmel.

Elle est fille d'un batelier du village de Neubock ; voilà quatre ans que la perte du bateau de son père, ayant réduit celui-ci à l'indigence, obligea la jeune fille, alors âgée de seize ans, à venir demander asile et protection à un oncle, nommé Bornig, qui tenait dans cette ville un magasin de passementerie. Rose arriva justement ici le 11 janvier 1817, vous vous le rappelez ce jour de froid extrême, ce jour qui jette sur nos souvenirs de jeunesse un voile de deuil.

Le matin de ce funeste jour, nous étions cinq, unis depuis l'enfance par les liens de

la plus franche amitié, nous partîmes bien joyeux de la maison de votre père pour faire une partie de course sur la glace. Mais qu'ai-je besoin de vous rappeler qu'au retour nous n'étions plus que trois, deux des nôtres, deux frères, par l'âme, par le cœur, par le sang, avaient misérablement péri, l'un à cause de son imprudence, l'autre par suite de son dévouement !

Je ne sais, mon ami, si cette funeste date fera sur votre esprit la même impression que sur le mien ; mais aussitôt que mon hôtesse m'eut dit que Rose Himmel était arrivée à H...., le 11 janvier, je crus voir dans ce singulier rapprochement d'une perte toute récente et d'un amour à venir, la main mystérieuse de la miséricorde divine qui se préparait à combler le vide qu'un déplorable événement avait creusé dans ma vie. Quand le sceptique à qui je m'adresse aura bien voulu se plier un moment aux douces faiblesses de l'humanité, peut-être ne me trouvera-t-il pas

trop ridicule d'avoir attribué à la grâce céleste l'arrivée, à pareil jour, dans cette ville, de la charmante fille que je devais plus tard connaître, et par conséquent aimer.

Plus d'interruption ; je reviens à l'histoire de Rose.

Ce ne fut pas sans peine qu'elle parvint à découvrir la demeure de son oncle ; il faut entendre raconter par elle-même, ses souffrances pendant cette rigoureuse journée ; on a froid, on a peur avec elle. Un jour bientôt, sans doute, elle vous dira tout cela ; si le frisson de la fièvre ne vous saisit pas en l'écoutant, je déclare que vous avez un cœur de bronze dans un corps de marbre.

Pour comble d'infortune, au moment où Rose Himmel arrivait ainsi chez des parents dont la protection était son unique ressource, ceux-ci se préparaient à quitter secrètement la ville, d'où le marchand Dornig était chassé par suite des mauvaises affaires de son commerce. On se garda bien de révéler à la jeune

fille le nouveau malheur qui la menaçait. L'embarras de ces pauvres gens était extrême ; il fallait absolument que leur départ s'effectuât le soir même, et ils ne voulaient point exposer leur nièce aux fatigues et aux périls de la route. Cependant rester, c'était pour eux se résigner à la honte de la saisie et de l'emprisonnement, double malheur qui n'eût pas sauvé Rose Himmel du danger de demeurer sans appui dans une ville où elle ne connaissait âme qui vive. Pour tout accorder : la nécessité du départ et l'intérêt de la nouvelle venue, la tante de Rose s'avisa d'avoir recours à la charité bien connue d'une jeune dame de famille noble qui avait déjà rendu quelques services à la maison Dornig.

L'intéressante abandonnée fut parfaitement accueillie par madame la baronne de Walz. Elle consola la protégée, elle la garda l'hiver tout entier auprès d'elle, et ce fut vers les premiers beaux jours du printemps qu'elle se décida, non sans peine, à se séparer de la

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jeune fille pour la placer, sur la demande de celle-ci, dans Tune des premières maisons de commerce de la ville. Vous dirai-je combien elle y est aimée, estimée ? C'est à ce point que mon ami Bauer, le rude Bauer, qui eut quelque peu à souffrir de la faillite du passementier, a consenti, sur la simple prière de Rose, à confier un emploi de commis voyageur au pauvre Dornig, dont on est parvenu à découvrir la retraite. Maintenant, grâce à leur nièce, l'oncle et la tante ont une existence assurée ; celle qu'ils devaient protéger est devenue leur protectrice , et l'amourpropre du vieux marchand ruiné n'a point eu à en souffrir, puisque les intérêts de la maison Bauer l'obligent à résider à trente lieues de la ville qui a vu son désastre.

Je vous dis, mon ami, que l'adorable fille donne du bonheur à tout ce qui l'approche. Aussi quelle vogue que celle du magasin des Trois Étoiles d'or ! C'est l'enseigne du fournisseur de la cour.

Mais je m'aperçois qu'à force de vous parler d'elle je m'efface tout à fait, et que vous en êtes encore à vous demander par suite de quelles circonstances votre compagnon d'études, celui qui devait remplir le monde du bruit de ses découvertes scientifiques, se trouve être aujourd'hui l'humble et ignoré pensionnaire d'un marchand, dans une petite ville d'Allemagne.

Voici comment la chose arriva :

Depuis quelques mois j'habitais l'hôtel des Voyageurs, et souvent, trop rarement pour moi, mais très-souvent enfin , j'entrais aux Trois Étoiles d'or sous prétexte d'y faire quelque emplette. Dieu sait quelle prodigieuse consommation de gants, de foulards, de cravates, je fis durant ces quelques mois-là ; j'en aurais eu à revendre, si je n'avais pris le parti de faire de temps en temps le magnifique en faveur de mon hôtesse et des gens de sa maison. J'étais devenu réellement sinon la meilleure, du moins la plus assidue des pra-

tiques de maître Bauer ; mais cela ne m'avançait guère. Pour être admis dans l'intimité de Rose Himmel, il fallait nécessairement que je fusse l'habitué de la maison. Vous me voyez déjà jouer au prince déguisé afin de parvenir plus facilement jusqu'à elle... Eh! mais ce n'eût pas été si mal imaginé ; le fait est que j'y ai pensé. Je portais si bien envie au bonheur des commis de son magasin qu'un jour il me passa par l'idée de me présenter en cette qualité à maître Bauer ; une difficulté m'arrêta : je n'avais pour répondant que le secrétaire du ministre, Ludwig Schelstad, notre ancien condisciple à l'université. Ce n'est pas à sa protection, certes, que j'aurais voulu avoir recours pour obtenir un semblable emploi.

Les événements me servirent mieux que mon génie.

La réputation dont jouissait le magasin Bauer avait naturellement excité la jalousie de quelques maisons rivales; une d'entre

elles s'avisa de vouloir désarmorier renseigne des Trois Étoiles d'or, et grâce à l'influence de plusieurs personnages assez haut placés, le patron de Rose Himmel allait se voir dépossédé de la fourniture de la cour, ce qui eût été, m'a-t-il dit lui-même plus tard, un coup si fatal à sa fortune et à sa réputation, qu'il n'y aurait pas survécu. Comme le rival de Bauer se croyait déjà certain de son triomphe, il n'attendit pas le brevet du grand-duc pour commander au meilleur faiseur de la ville le noble écusson qu'il voyait en espérance figurer au-dessus de son nom, grandi de plusieurs pouces. J'appris ces détails par une servante de mon hôtel, cousine de l'ouvrier chargé de dorer l'écusson grand-ducal. Je devinai l'inquiétude, la perplexité du malheureux Bauer ; j'allai franchement à lui, je lui parlai de mon ancienne intimité avec le secrétaire du ministre, je lui offris d'user de la faveur de mon crédit auprès de Ludwig Schelstad ; en un mot, je me fis doublement solliciteur, et de-

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vant celui qui avait besoin de se voir protégé, et devant celui qui pouvait prévenir la ruine d'une maison dont la prospérité m'intéressait au plus haut point. D'abord, je dois le dire à ma honte, Bauer me prit pour un intrigant, car il ne savait autrement comment expliquer l'intérêt que je lui témoignais. Cependant , au désespoir du malheur qui le menaçait, il accepta , quoique avec défiance r mes offres de service. Je ne vous dirai pas comment de secrétaire en daine de compagnie, de maître de musique en première chanteuse , nous arrivâmes jusqu'à Son Altesse, qui, circonvenue de toute part, décida un jour, à son petit lever, que la maison Bauer continuerait seule, comme parle passé, à avoir le monopole de la fourniture des soieries de la cour. Après ce succès obtenu sur un rival puissamment appuyé, Bauer offrit de me faire un pont d'or : je ne lui demandai que son amitié ; puis, quelques jours après, ce fut lui-même qui, me voyant à peu près isolé

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dans la ville, me proposa de venir loger dans sa maison, au moins en qualité de pensionnaire, puisque je ne voulais pas accepter d'y vivre gratuitement. Il y a cinq semaines, enfin, nous avons conclu un traité d'association, et me voilà marchand, ou du moins intéressé dans les affaires du magasin des Trois Étoiles d'or. Rose aime le commerce ; elle restera caissière de la maison, mais on ne la verra plus dans le comptoir; je craindrais qu'à l'avenir un imprudent voyageur, disposé comme je Fêtais à faire le tour du monde, ne fût tout à coup arrêté en route, parce que quelques mailles se seraient échappées au filet de sa bourse. Rose n'étant plus à marier, il faut que chacun puisse circuler librement.

A bientôt une autre lettre, mon cher Théodore; celle-là vous conviera à mes noces, préparez-vous à me servir avant peu de témoin, car dès ce soir, je fais ma demande en mariage . Albert le Fixé.

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P. S. — Il est minuit, je rouvre ma lettre, oubliez tout le bien que je vous ai dit de Rose Himmel. Enfin j'ai parlé... j'ai parlé et elle a pâli. Non, cette fille-là ne vaut pas mieux que tant d'autres; seulement, elle a, de plus que tant d'autres, un grand talent de dissimulation; le eroiriez-vous? elle aime quelqu'un, voilà longtemps déjà qu'elle est sa promise, son engagée. J'ai voulu savoir quel était cet heureux rival, elle a refusé de me le nommer...

Je le connaîtrai!... malheur à lui, je le connaîtrai !

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