CHAPITRE QUATRIEME
Rose Himmel à madame Ooruig.
Je ne m'étais pas trompée , chère tante. Ce bon M. Albert ! il m'aime î il m'aime , il me l'a dit , et à l'honorable proposition qu'il m'a faite de m'épouser je n'ai pu répondre que par un désolant refus.
Quelle scène , mon Dieu ! quelle scène ! Il
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m'a presque injuriée ; mais je ne lui en veux pas , il avait l'air si malheureux ! Non , je ne mens point quand je vous assure ici que ses larmes , qu'il essayait de me cacher, me sont retombées brûlantes sur le cœur. Maître Bauer est furieux aussi contre moi ; il m'a traitée de folle , de sotte , de mauvaise fille ; il a prétendu que j'étais indigne de l'amour d'un honnête homme ; il m'a prédit que je finirais mal.
Oh ! si quelqu'un ne me retenait ici , je serais partie , j'aurais quitté la ville ce soir même.
Folle! m'a dit maître Bauer. Ce nom je le méritais ; car , en effet , j'ai un moment perdu la raison. Eh ! pouvais-je la conserver durant ce cruel débat , quand j'étais en butte à tant d'injustice et de colère! Maître Bauer, maître Bauer , que vous m'avez fait de mal !
Savez-vous bien , chère tante , que jamais malheureuse fille, réduite par ses dérégie-
ments à ne plus espérer même en la miséricorde de Dieu , ne s'est vue accablée d'autant d'humiliations que j'en ai subi ce soir; et pourtant, de quoi peut-on m'accuser? Tout mon crime est d'être aimée par quelqu'un à qui je ne puis offrir que mon estime, puisque je suis promise à un autre.
Je dois rendre justice à M. Albert ; quand il a vu que le maître prenait si fort à cœur mon refus , il s'est noblement comporté envers moi. L'indignation , la douleur , me suffoquaient au point de m'empêcher de parler, il s'est chargé de me défendre, il m'a presque justifiée auprès de maître Bauer. En vérité , on eût dit, à le voir s'interposer entre notre furieux patron et moi , qu'il était complètement étranger à ce débat, et que c'était l'autre, au contraire, que je venais d'offenser par mon refus.
Rien de tout cela ne serait arrivé si j'avais eu près de moi une mère, une amie : vous, ma tante. M. Albert n'aurait pas eu besoin d'en
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venir jusqu'à me demander en mariage pour savoir que je ne puis être à lui. Aussi bien que moi, et plus tôt que moi sans doute, vous vous seriez aperçue de l'inclination qu'il avait pour moi , vous auriez eu le droit de lui en parler la première , et , connaissant mes engagements, ainsi que la situation de mon cœur , car , de près comme de loin , je ne veux rien vous cacher ; sachant , dis-je , que je ne suis plus libre de disposer de moi , vous lui auriez dit franchement ce qui est , et il n'eût pas continué si longtemps à espérer ; il serait consolé maintenant. Mais cette démarche , qui de la part d'une mère ou d'une parente respectable , eût été un acte de prudence et de délicatesse , une jeune fille ne pouvait se hasarder à la faire sans s'exposer à mourir de honte. Bien que je ne me fusse point abusée sur le vif intérêt que M. Albert me témoignait , il ne me disait rien de son amour ; était-ce à moi de lui en parler la première? Dix fois, cependant, j'ai eu la pensée,
non pas de parler , mais je voulais lui écrire. Oui , depuis quelques jours surtout, ayant remarqué qu'il redoublait auprès de moi de bons -6oins et d'attentions assidues , je pressentais la catastrophe de ce soir ; aussi je suis souvent montée à ma chambre avec la ferme résolution de détruire ses espérances en lui faisant l'aveu sincère de mes sentiments pour celui que j'ai promis de ne nommer qu'à vous. Je vous le répète , dix fois j'ai voulu écrire , j'ai même passé toute une nuit à faire une longue lettre, bien calculée , bien raisonnable , et puis , voyez l'effrayant scrupule qui m'a retenue : Si M. Albert n'a pas d'amour pour moi , me suis-je dit , si je me suis abusée , si la bienveillance qu'il me témoigne ne tenait à rien autre chose qu'au penchant habituel de son caractère si naturellement affectueux, car on peut se tromper! Vous comprenez , cela étant , combien ma position auprès de lui devenait embarrassante et ridicule. Pour prix de mon étourderie, je me
serais vue exposée à recevoir cette réponse : Vous perdez l'esprit, mon enfant ; je n'ai jamais pensé à vous ! Voilà ce que j'ai craint , voilà ce qui m'a fait brûler ma lettre quand le jour a paru. Ai-je eu tort d'attendre l'événement? Ne dites pas oui , ma tante , car Léopold , à qui j'ai fait part de mes soupçons et de mes craintes touchant l'estime un peu trop vive que M. Albert semblait éprouver pour moi , Léopold m'a conseillé , je dirai plus , il m'a fait un devoir de garder le silence jusqu'au moment de la déclaration officielle. Il sera toujours temps , me disait-il , d'opposer un refus aux prétentions de l'ami de maître Bauer. Hélas ! il ne pressentait pas de quelle façon mon refus devait être accueilli !
Après la scène qui a eu lieu ce soir chez nous, voilà mon repos détruit dans cette maison où si longtemps j'ai vécu heureuse et aimée. Maître Bauer ne me pardonnera jamais le chagrin que j'ai causé à son ami. Je ne sais quelles espérances il avait fondées sur ce ma-
riage ; mais , en le rompant d'un seul mot , j'ai bien vu que je venais de renverser des projets que l'avenir peut-être m'apprendra.
Vous devinez qu'on a voulu savoir en faveur de qui je m'avisais de repousser des propositions que j'aurais dû accepter avec tant de reconnaissance et de joie , moi petite fille de rien , moi malheureuse enfant ramassée pour ainsi dire par charité sur la voie publique ! Vous devinez aussi que j'ai refusé de nommer Léopold. Ni les injures ni la menace même de me chasser , car on m'a menacée de cela, n'ont pu me décider à livrer un nom que je vous ai confié, ma tante, comme on confie un secret à Dieu. Alors, se faisant une arme de mon silence pour m'accabler , maître Bauer s'est permis de dire que j'étais une fille perdue sans ressource , puisque j'avais placé mon amour si bas que je rougissais d'en faire connaître l'objet.
Oh! comme intérieurement je le vengeais des injures qui n'auraient pu l'atteindre, lui,
mon beau , mon fier Léopold , lui Léopold de Holzheim , le plus noble des officiers de la garde ducale . le compagnon , l'ami , le bras droit de notre prince souverain !
Laissez-moi vous dire tout cela , bonne tante ; mon pauvre cœur se soulage en vous parlant de lui.
On aura beau me persécuter , personne ne saura son nom ; mais vous non plus , ma tante , vous ne le nommerez jamais , n'est-ce pas?Songez bien ce qu'une indiscrétion pourrait me faire perdre ; il y va de plus que de ma vie ; il y va de son amour pour moi !
Que va devenir tout cela maintenant ! Si le séjour de la maison Bauer me semble trop insupportable, où irai-je? Et d'ailleurs, je ne pourrai pas le voir partout, lui. On ne soupçonne pas , quand il vient dans notre magasin , accompagnant quelques-unes des dames de la cour , et le plus souvent sa parente , ma protectrice , la baronne de Walz que c'est à moi seule qu'elles doivent ces
belles , ces nobles dames , l'honneur d'avoir pour chevalier le brillant comte deHolzheim. Sans doute , j'envie leur bonheur quand je suis seule avec mes pensées; mais lorsqu'il est là , et qu'à la dérobée il me regarde , ah ! alors , je vous l'avoue , ma tante , je suis trop fière de son amour pour songer à jalouser personne.
Il reviendra demain ; il verra que j'ai souffert , mes yeux sauront bien lui faire comprendre que c'est pour lui ; tenez , rien qu'à cette idée , non-seulement je puis pardonner aux autres le mal qu'ils m'ont fait , mais encore je les remercie d'avoir condamné mon cœur à cette rude épreuve. Dans mon ignorance de ce qu'on peut avoir d'amour pour quelqu'un, je craignais de ne pas aimer assez Léopold ; maintenant je suis sûre de moi , j'ai la mesure de mon courage.
Dans quelques jours vous saurez si la persécution m'a ou non chassée de chez maître Bauer.
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Pas un mot de tout cela à mon oncle ; gardez de même le silence auprès de mon père quand vous lui écrirez ; qu'il me croie toujours heureuse. Eh ! mon Dieu , ne le suis-je pas avec mon amour et une si glorieuse espérance î
Rien qu'en y pensant la tète m'en tourne quelquefois !
Dans dix-huit mois Léopold sera majeur ; Léopold pourra , malgré l'opposition de sa famille, élever jusqu'à lui son humble promise ; qu'il vienne ce temps désiré, au prix des plus dures humiliations, qu'il vienne! et puis toutes les lettres que vous recevrez de moi seront alors signées Rose , comtesse de Holzheim ! mais toujours comme aujourd'hui votre bien affectionnée et respectueuse nièce.
J'ai pleuré, ne me plaignez pas... mais lui, ce pauvre M. Albert!
Léopold de Holzlieim à la baronne de %Valz.
Belle jalouse , il faut donc tout vous dire !
Ainsi vous doutez de moi , madame ; mais au lieu de me parler de vos soupçons, au lieu de me demander des éclaircissements que malgré la plus sainte des promesses , que malgré mon honneur engagé par le plus terrible des serments , il ne m'eût pas été possible de vous refuser , c'est à Rose elle-même, à une enfant crédule et sans expérience que vous vous êtes adressée. Cette fois , je dois vous l'avouer , vous avez menti à la supériorité habituelle de votre esprit, à la délicatesse de votre tact -, pour savoir la vérité , vous ne pouviez , madame , choisir une voie plus fausse que celle-là.
Rose m'a instruit de votre entretien avec elle; la pauvre fille est d'un naturel si confiant , d'une naïveté de cœur si complète ,
ROSE HÏMMEL.
qu'elle est toute pénétrée de reconnaissance pour la bienveillante attention que vous daignâtes prêter à ses paroles. Ah ! si elle avait pu comprendre quel intérêt vous portait à la faire parler ! Vous ne lui avez point , je le sais , arraché violemment son secret ; c'est , subjuguée par votre grâce parfaite , qu'elle a été amenée d'elle-même , et sans s'en aperce» voir, à vous prendre pour confidente de notre intrigue amoureuse ; la torture était douce : toute âme ingénue aime à s'épancher, et puis vous avez des séductions si charmantes , que tout ce que vous voulez prendre se livre à vous sans que vous demandiez rien. Elle vous a tout révélé, et vous ignorez tout cependant. Abusée elle-même , Rose ne pouvait que vous faire partager son erreur , et voilà que vous croyant bien renseignée , votre dignité se révolte, votre imagination s'enflamme, vous vous supposez sacrifiée à une indigne rivale ; mais, fière et belle que vous êtes, vous ne croyez pas devoir entrer en explication avec
moi au sujet d'un soi-disant amour qui vous offense, et, sans permettre que je me justifie, vous me condamnez , vous brisez nos liens , vous me chassez , madame ; car n'est-ce pas me chasser que m'adresser ce désolant billet : <c Je m'empresse de rappeler à M. le comte de Holzheim que ma porte est ouverte le mercredi soir de chaque semaine aux personnes qui sont assez bonnes pour se donner l'ennui de passer la soirée chez moi. »
Christianne, votre colère est une folie, votre vengeance une injustice ; quant à rompre avec moi , vous savez bien que cela n'est pas possible.
Si un homme curieux de sonder les mystères de ma vie s'y fût pris de cette façon pour avoir le secret de mes rapports intimes avec la fille des Trois Étoiles d'or , et que , fort de l'aveu de Rose Himmel , il se fût avisé de me dire : « Vous êtes parjure envers Christianne, vous la trompez pour une autre femme, » ma justification eût été à la pointe de mon épée ,
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et , terrassé ou vainqueur , je lui aurais de même crié : «Vous en avez menti ! » Mais avec vous , madame , avec vous que j'aime , que je redemande et qu'à tout prix je veux reconquérir , ce n'est pas seulement par un démenti que je puis essayer de me justifier ; au lieu de relever fièrement la tête , je plie humblement les deux genoux et je vous dis : Christianne, lisez-moi, puisque vous refusez de m'entendre , et si vous trouvez dans tout ceci un coupable et une victime , vous serez bien forcée au moins de convenir que ce n'est pas vous que le crime menace.
C'est une horrible indiscrétion que je vais commettre ; non , c'est un secret que je confie à votre amour : il sera bien gardé.
Et puis , je le repète , belle jalouse , il faut bien tout vous dire.
L'Allemagne n'est point heureuse , madame, le peuple souffre. Dans la haute région où vous êtes placée , vous ne voyez pas les nuages qui s'amoncellent en bas, et parce que
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votre ciel est pur et tout brodé de splendides étoiles, il vous semble qu'aucun orage ne vous menace. Erreur ! Regardez à vos pieds et tremblez ! La foudre n'éclate pas toujours au-dessus de nos têtes , c'est aussi en remontant qu'elle tue. Pardonnez-moi ces graves paroles , j'avais à vous faire comprendre que nous sommes à la veille d'un grand événement politique; peu s'en est fallu que ce ne fût un bouleversement général.
Vous dire comment moi , officier dans la garde du prince , enfant de noble maison , commensal du château , admis à toutes les fêtes de la cour, et jouissant de la plus haute faveur auprès de Son Altesse, j'ai pu me trouver mêlé à une conjuration qui ne compte ses affiliés que parmi le peuple , et dont un simple chef de compagnons charpentiers est l'âme , ce serait temps perdu pour vous, justification inutile pour moi ; les opinions généreuses ne se discutent pas. D'ailleurs, j'aime à penser que le pays et que le grand-duc lui-
même me devront quelque reconnaissance pour avoir servi de modérateur entre l'arbitraire et la révolte; le drapeau que mes frères en croyance politique ont choisi, portant dans ses plis les armes de la maison de Holzheim , sera , pour le parti attaqué , une garantie certaine qu'on ne veut lui dicter que des conditions honorables dans le nouveau pacte social que nous réclamons de lui ; si ce drapeau se fût nommé peuple seulement , l'insurrection ne se serait crue victorieuse qu'après l'avoir planté sur des décombres.
Ainsi calmez , belle madame , les craintes que cette révélation vous aura causées; le succès obtenu , et nous l'obtiendrons , rien ne sera changé à l'ordre naturel des choses : le prince continuera à régner sur un peuple d'autant plus fidèle que ses droits lui seront garantis ; vous serez comme par le passé la reine de nos fêtes , l'Opéra ne fermera pas ses portes , et notre brillante jeunesse vous escortera encore dans vos promenades au cours ;
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vous le voyez , Christianne , ce serait à tort que vous prendriez de l'effroi pour une révolution dont le souffle puissant ne doit déranger ni une boucle de votre chevelure dorée , ni vous enlever le plus léger nuage de l'encens que la foule des adorateurs brûle incessamment à vos pieds.
J'ai accompli ce que ma tâche avait de plus difficile. Vous savez maintenant que votre Léopold n'est pas seulement un jeune cavalier frivole , tout occupé de l'élégante et sévère exactitude de son uniforme , dans les rares moments qu'il dérobe à son amour. Sa pensée va plus haut : il tient dans ses mains les fils d'un vaste complot et la destinée d'un État ; vous l'aimiez mieux , je le suppose , quand il semblait ne consacrer sa vie qu'à vous seule ; attendez et lorsque l'heure du triomphe aura sonné , ma part de gloire rayonnant sur vous, j'en suis sûr, vous m'aimerez davantage.
Savez-vous, Christianne, qu'il faut que
mon amour pour vous me domine bien impérieusement , puisqu'au mépris de ma promesse , je trahis pour vous le secret de mes complices ! mais il s'agit de détruire une erreur qui serait fatale au succès de ma cause ; car à la seule idée de vous perdre , ne fut-ce que pour un temps , je sens mon courage chanceler; le doute, l'irrésolution s'emparent de mon esprit et je manque aux autres comme à moi-même. Vous qui êtes en même temps mon bonheur , ma force et ma vie , rappelezmoi, rappelez-moi bien vite près de vous; vous le devez, Christianne, c'est au prix d'un parjure que j'ai acheté le droit de vous voir me sourire encore.
Il me reste à vous expliquer comment votre protégée, la fille de boutique de maître Bauer, se trouve mêlée à cette ténébreuse affaire. Oui , la pauvre enfant se croit aimée ; oui , madame , j'ai joué auprès d'elle le rôle de séducteur ; prières menteuses , larmes feintes, promesses de mariage même, j'ai tout
employé pour l'amener à in'avouer qu'elle n'était pas insensible à mes hommages. Je ne voulais que flatter sa vanité , malheureusement j'ai intéressé son cœur. C'est une faute, que Dieu me la pardonne ; mais il fallait en arriver là peut-être pour l'obliger, sans qu'elle s'en cloutât, à servir de moyen de correspondance entre les chefs du complot et moi. Il était impossible de leur faire parvenir mes instructions ouvertement, dangereux d'employer des émissaires secrets , et cependant il était important que je tinsse journellement mes amis au courant de ce qui se passait chez le prince.
Vous comprenez à présent , Christianne , qu'il nous fallait une sorte de télégraphe , une machine à signaux , obéissante et facile à diriger, comme l'instrument qu'on fait mouvoir à volonté. Notre embarras était grand et je désespérais de le trouver quelque part , cet instrument docile , quand le hasard me fit rencontrer au magasin des Trois Étoiles d'or
où j'accompagnais une des dames de la grandeduchesse, cette même Rose Himmel que j'avais vue autrefois chez vous. L'émotion qu'elle laissa paraître en me reconnaissant me fut une inspiration : l'obstacle n'existait plus ; je tenais mon moyen de correspondance , il ne me restait pour le faire servir à mon gré que de cultiver les bonnes intentions que la naïve jeune fille semblait avoir pour moi.
Rendons hommage à sa vertu prompte à s'effaroucher ; il me fallut longtemps combattre ses scrupules avant qu'elle consentît à placer dans ses cheveux le simple nœud de ruban que je la priai de porter par amour pour moi. Je n'obtins cette grande victoire qu'après avoir parlé du moment où , libre de disposer de ma main, je pourrais élever Rose Himmel au rang de comtesse de Holzheim. Alors , éblouie , vaincue , elle céda ; mais , je vous le jure , Christianne , cette résignation à l'innocent désir que je lui témoignais fut la plus haute faveur que m'accorda la can-
dide enfant. Et pour en arriver là , que de mensonges ! Qu'importe , puisque j'ai atteint mon but? car vous devinez le reste, n'est-il pas vrai ? Eh bien ! oui , madame , ce nœud de ruban qu'elle porte de telle couleur aujourd'hui , demain de telle autre ; et puis , tantôt une rose dans sa ceinture , tantôt un velours noir à son cou , tous ces riens qui varient sa toilette et qui échappent aux remarques de ceux qui l'entourent , ces riens qu'elle se fait une joie de porter, certaine qu'elle est que mon amour lui en tient compte , sont autant de signaux au moyen desquels je parviens à faire savoir à mes amis politiques tout ce qui importe à l'utilité de notre cause. Grâce à ce langage symbolique , dont quelques-uns seuls ont la clef, les événements favorables ou nuisibles à notre entreprise ne sont plus ignorés de ceux qui ont intérêt à en être instruits. Avient-il un nouvel embarras qui doit changer notre résolution des jours précédents , je suppose un nouveau ca-
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price , je prie , Rose obéit : le ruban au la fleur est changé ; et comme le magasin de Bauer est ouvert à tout le monde, Fun de nos affiliés se présente sous prétexte de faire une emplette , il achète ou il n'achète pas ; mais il peut consulter le télégraphe et rendre bon compte à ceux qui l'ont envoyé du résultat de sa visite aux Trois Étoiles d'or.
C'est bien perfide, direz-vous ; le motif me justifie ; et puis , convenez-en , vous préférez cette perfidie-là à celle qui vous avait contrainte à me bannir.
Vous savez tout , ma jalouse , le voilà cet amour qui vous avait si fort irritée ; dites , n'est-ce pas à vous de prier bien fort pour qu'on vous pardonne un injuste soupçon?
Mais que dis-je , vous êtes assez punie par le chagrin que vous nous avez causé à tous deux. Je dépose dans votre conscience comme dans un lieu sacré d'asile le mystère qui , révélé par imprudence, pourrait compromettre plus d'une tête.
Brûlez cette lettre, madame, c'est assez que vous en gardiez le souvenir.
Maintenant je ne prétends pas que vous deviez approuver le conspirateur ; condamnez-le même si vous le voulez , mais encore une fois , rappelez l'amant.
Ltii baronne de Walz à II. 1/**.
Cette lettre, monseigneur, vous parviendra par la voie ordinaire.
En vérité , j'ai été sur le point de renoncer à vous écrire, tant vous m'êtes devenu odieux depuis notre dernière entrevue. Vous m'avez fait douter de mon habileté. Afin de vous punir , je devrais garder pour moi toutes les belles choses que j'ai apprises; mais je suis bonne; d'ailleurs, si vous êtes quelquefois d'une humeur assez peu gracieuse, vous avez
des moments de magnificence qui font oublier qu'on a trop souvent à se plaindre de vous. J'oublie; je reviens : nous avons besoin l'un de l'autre. Soyons amis, Cinna.
Ma bouderie a fait merveille ; le coupable ne pouvait se justifier qu'en disant toute la vérité. On voit bien qu'il lui en coûtait de me mettre dans sa confidence ; mais , après bien des détours , il y est venu.
Si M. de Walz ne s'était avisé de se jeter dans l'opposition afin de venir à quelque chose , je vous inviterais à ma prochaine soirée ; j'en ferais une affaire d'éclat , un bal , et nous pourrions échanger quelques mots; mais dans la position hostile où il s'est mis vis-à-vis du pouvoir, monseigneur le ministre de la police ne pourrait nous répondre que par un refus officiel comme l'aurait été l'invitation. Je ne tiens pas à ce qu'on me croie en crédit ; mais je ne veux pas non plus qu'il soit prouvé que je n'y suis point.
Tenez, mieux que cela, monseigneur;
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comme ce que j'ai à vous confier je ne puis le dire qu'à vous et sous certaines conditions : vous le savez, j'en fais toujours; cela me donne à mes propres yeux un certain air d'indépendance qui me fait passer condamnation sur le reste. Mieux que cela, disais-je , invitez le baron et la baronne de Walz à votre soirée de samedi prochain ; mon mari est tout vanité; il voudra faire leBrutus, refuser; mais je me fais fort de le ramener dans la bonne voie; je lui ferai comprendre l'importance qu'on attache à le conserver dans un parti duquel il s'est séparé sans motif réel , sans conviction. De cette façon, il n'aura pas eu le temps de prouver aux opposants la nullité de la recrue qu'ils ont faite ; et quelque part , du moins , il passera pour un homme considérable : c'est un acte de charité à faire ; dans l'intérêt commun je vous le conseille ; mais saurez-vous me comprendre?
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La même au même.
Réparation , monseigneur ; je m'incline devant votre gracieuseté. J'ai reçu votre billet d'invitation ; le baron est gros d'orgueil , écarlate de bonheur. C'est tout ce que je voulais, a-t-il dit. Le voilà des vôtres. A samedi la grande confidence; mais toujours sous certaines réserves.