CHAPITRE CINQUIEME
Rose Minime! à madame Dornig.
Depuis huit jours , chère tante , je me retiens de vous écrire dans la crainte où je suis de trop vous affliger. Mais , après Dieu , qui les voit, il y a encore quelqu'un qui doit savoir mes peines, et ce quelqu'un-là , c'est vous ; aussi , je me décide enfin à vous le
ROSE H f MOTEL. 10
dire : ma tante , je suis malheureuse ! je suis malheureuse ! oh ! oui , je suis bien malheureuse !
D'abord , il est parti, non pas Léopold, car s'il n'était plus là, est-ce que je ne serais pas déjà avec vous ? C'est de M. Albert que je veux vous parler. Vous savez comme ce digne jeune homme a pris ma défense auprès de maître Bauer, quoiqu'il eût tant à se plaindre de moi. Ce n'est pas seulement au moment où je le refusais que j'ai eu la preuve de son inaltérable bonté; chaque jour, depuis la terrible scène que je vous ai racontée, c'a été entre le patron et son ami toujours la même querelle et , toujours aussi , j'ai été témoin des nouveaux efforts que faisait M. Albert pour ramener l'autre à de meilleurs sentiments pour moi.
A la fin , maître Bauer , jugeant que je serais sans cesse un sujet de désaccord entre eux , et , préférant son ami à sa fille de boutique ; il le devait , c'est une si belle âme ! à
la fin , vous dis-je , notre maître a parlé de me renvoyer. Je pensais bien que les choses devaient se terminer ainsi , et cependant , à cette menace , je ne saurais vous dire ce que j'éprouvai ; j'ai cru que mon cœur s'en allait, et que j'étais près de mourir.
Léopold, mon Dieu ! où aurais-je revu Léopold?
M. Albert a jeté alors un regard de compassion sur moi ; et , malgré ce qu'il appelle mes torts envers lui , il a eu pitié d'une pauvre fille qui a tant d'amour, que c'est à peine s'il y a place dans son cœur pour la reconnaissance.
— Bauer , a-t-il dit à celui-ci , votre amitié pour moi vous rend injuste et cruel envers Rose. Quel tort vous a fait cette jeune fille? Ne remplit-elle pas exactement ses devoirs ? Ne m'avez-vous pas vingt fois même vanté sa capacité, son intelligence? Ne suis-je pas témoin de son zèle pour les intérêts de votre maison? N'est-elle pas active, prévenante, as-
sidue? Peut-on dire qu'elle ait fait une seule action contraire à la probité? Non, non, mille fois non ! Ses moments vous appartiennent ; elle les consacre tous à votre service. Quant à ses pensées , à ses affections , elles ne dépendent que d'elle-même. Sans doute nous pourrions désirer qu'elle les dirigeât sur un autre objet ; mais seule mademoiselle Rose est juge de l'emploi qu'elle a fait de son cœur; ainsi , nous n'avons rien à exiger d'elle, vous n'avez rien à lui reprocher ; vous ne pouvez donc pas la renvoyer.
Elles se sont gravées dans ma mémoire, les généreuses paroles de mon défenseur ; aussi, soyez assurée , chère tante , que je vous les rapporte fidèlement.
Maître Bauer n'est pas homme à céder à la première attaque ; et comme il ne trouvait rien à répondre à celui qui venait d'entreprendre de me justifier , c'est à moi qu'il s'adressa :
— Mademoiselle , me dit-il , puisque mon-
sieur prétend que chacun est libre de disposer de soi et de mener la conduite qu'il lui plaît , il n'y a plus à discuter avec lui ; mais comme j'ai le droit d'imposer ma volonté à ceux que je nourris de mon pain et que je loge sous mon toit , je vous dirai pour votre gouverne que je ne souffre pas qu'on ait des intrigues dans ma maison ; je veux être sur, quand j'ai mis le dernier verrou à ma porte , qu'elle est bien fermée , et je ne saurais dormir tranquille si je soupçonne que quelque employé de mon magasin , commis, caissière ou demoiselle de comptoir, n'attend que mon sommeil pour aller à un rendez-vous ou pour recevoir je ne sais qui dans sa chambre.
Oh ! qu'on doit être à plaindre, ma tante , quand on a mérité de pareils reproches ! car, innocente comme je le suis , ceux-ci m'ont fait tant de mal que maître Bauer n'a pas eu besoin des vifs reproches de son ami pour se montrer presque repentant de m'avoir parlé
114 ROSE BÎMMEL.
de la sorte. Quand le tremblement qui m'a vait saisie se fut un peu calmé et que mes larmes eurent été pour ainsi dire toutes épuisées , alors je profitai du retour de mes forces pour répondre au cruel homme , en lui tendant la clef de ma petite mansarde :
— Tenez, monsieur , si vous suspectez ma conduite à ce point, enfermez-moi aujourd'hui , demain, tous les soirs ; surveillez-moi à chaque instant du jour , entourez-moi d'espions ; du faites mieux encore : après que j'aurai juré devant Dieu et par le serment que vous dicterez vous-mênle , quand j'aurai juré, disje, de vous rendre compte de chacune de mes actions , de chacune de mes pensées , laissez-moi libre ; vous saurez tout, monsieur, oui , vous saurez tout , excepté le nom que j'ai promis de taire ; mais ce nom , vous n'avez aucun intérêt à le connaître ; ce qu'il faut à votre tranquillité, c'est que la conduite des personnes de votre maison soit irréprochable; interrogez la mienne , vous verrez bien alors
KOSE H13D1EL. 11 j
que rien de ce que vous venez de dire ne pouvait s'adresser à moi.
M. Albert n'en doutait pas ; pour maître Bauer, il était à peu près vaincu ; ces derniè res paroles que le sentiment de mon inno cence m'inspira, achevèrent de le persuader.
— Eh ! mon Dieu ! m'écriai-je sans me demander s'il était bien à moi de parler ainsi , eh ! mon Dieu , si je n'étais pas une honnête fille , est-ce qu'il m'aimerait , lui ?
Le maître, sans convenir absolument de ses torts , s'est aussitôt de beaucoup radouci. Il a dit que ce qui le contrariait le plus dans tout ceci , c'était que M. Albert pourrait bien ne pas vouloir demeurer plus longtemps dans une maison où il a éprouvé l'affront d'unre fus. La seule crainte de voir cesser une intimité qui lui était chère suffisait pour le décider à me congédier.
— Je vous remercie de l'intention , a répondu son ami avec un sourire d'une inexprimable tristesse ; mais votre calcul serait
mauvais , car à ce jeu-là vous ne risqueriez que de doubler vos pertes. Et puis il ajouta :
— Que mademoiselle Rose reste ici , ou qu'elle sorte de chez vous , nous n'en serons pas moins forcés de nous séparer pour quelque temps. Des intérêts de famille me rappellent dans mon pays, et je n'attendais qu'une occasion pour vous parler de mon prochain départ.
Je ne m'abuse par sur cette soi-disant affaire qui l'a éloigné de nous ; maître Bauer a bien compris aussi qu'elle ne lui serait pas survenue , s'il m'eût été possible d'agréer favorablement sa proposition de mariage.
Le surlendemain de la pénible explication que viens de vous raconter, M. Albert est parti. En nous quittant, il m'a dit : Au revoir! et m'a serré la main. Pardonnez-moi de vous avoir oubliée en ce momentlà , ma chère tante. Que mon père aussi me pardonne de n'avoir pas pensé à lui ; mais l'excellent jeune homme me regardait avec
tant de bonté ; mais je lisais si bien dans ses yeux la profonde tristesse qui était dans son cœur , que je n'ai pu résister au désir de verser un peu de baume sur la blessure qu'il emportait en se séparant de nous.
— Monsieur Albert , lui ai-je dit , si l'amitié d'une pauvre fille qui a été la cause involontaire de vos chagrins a quelque prix pour vous , croyez bien à celle que je vous ai vouée ; après lui , c'est vous qui m'êtes le plus cher.
Je ne saurais vous dire si l'assurance que je lui donnais lui a été douce ou pénible, car aussitôt , toute confuse de mon audace , j'ai détourné la tête pour lui cacher mes larmes ; quand je relevai les yeux , il n'était plus là.
lia même à la même.
Le départ de M. Albert m'a été fatal ; maître Bauer ne me le pardonne pas. Depuis que son ami s'est éloigné , je suis de nouveau en butte à sa mauvaise humeur , à ses injustes reproches , à sa colère , et je n'ai plus auprès de lui personne pour me défendre. La tyrannie qu'on exerce contre moi est si impitoyable , qu'hier j'ai voulu partir à mon tour ; mais je ne pouvais prendre ce parti désespéré sans en parler à celui qui a seul le droit de régler ma conduite.
Léopold est venu; je lui ai fait part du projet que j'avais formé de quitter le magasin.
Il m'est impossible de vous peindre, chère tante, l'effet que cette nouvelle a produit sur lui ; il a changé de couleur et ses lèvres ont tremblé. Le croiriez-vous ! il s'oppose formellement à mon départ. En vain je lui ai dit que le chagrin me tuerait si je m'obstinais à
ROSE H1MMEL. 119
rester plus longtemps où je suis si mal; il s'est montré inexorable ; il veut que je reste.
— Et où iriez-vous autre part, m'a-t-il dit, sans que nous soyons exposés à ne plus nous revoir?
C'est à cette question que je l'attendais : ma réponse était prête. Je lui ai nommé mon ancienne protectrice , madame la baronne de Walz , à qui dernièrement , et dans un moment d'abandon, je me suis trouvée entraînée à tout confier.
Léopold m'a presque fait un crime d'avoir eu la pensée de retourner chez elle. Pour la première fois je l'ai trouvé méchant avec moi, et comme je me plaignais du mauvais sort qu'il me faisait sans nécessité pour notre amour, n'a-t-il pas eu le courage de me dire :
— Je devine la raison qui vous fait désirer de ne plus demeurer chez maître Bauer; vous craignez l'influence des souvenirs que ce monsieur Albert y a laissés , ou bien la maison
vous paraît vide et désenchantée depuis qu'il a cessé de l'habiter!
Pense-t-il bien cela? Oh ! sans doute ; autrement il ne me l'eût pas dit avec tant d'amertume et au risque de me causer une si grande douleur.
Ainsi Léopold est jaloux ! ai-je le droit de m'en plaindre? Être jaloux, c'est peut-être savoir mieux aimer que je ne le sais moimême ; car je ne suis pas jalouse ; non , je suis dévouée , mais je serai docile. Je resterai î
Ses dernières paroles m'ont clouée là où j'ai déjà souffert pour lui tant d'humiliations; j'y demeurerai jusqu'à ce que sa volonté m'en retire , dût cette maison être mon tombeau !
Si vous aviez vu, bonne tante, comme son visage était rayonnant de joie, comme ses yeux m'ont remerciée quand je lui ai répondu : Je ne pense plus à partir. On mourrait volontiers pour mériter un regard comme celui-là.
En témoignage de notre réconciliation , et
comme emblème de ma prochaine délivrance, il m'a priée de porter dans mes cheveux un petit nœud de ruban vert ; le vert , c'est une couleur qui ne me va pas du tout! C'est égal, il l'a désignée lui-même , il fallait bien obéir. Je l'aime tant que, pour lui plaire, je consentirais à me faire laide.
Cet entretien, que personne n'a remarqué, s'est passé , comme les autres, en plein magasin , devant tous nos commis , en présence de cent acheteurs. Nous ne parlions qu'à demimots, d'un côté à l'autre du comptoir, et cependant, tout ce que je vous rapporte, nous nous le sommes dit ; pas de suite, bien entendu, il fallait à chaque instant interrompre notre explication secrète par des paroles que chacun pouvait et même devait entendre , afin qu'on ne surprît pas ce que nous voulions cacher ; mais c'est toujours ainsi que nous agissons lorsque nous avons quelque chose d'important à nous dire. En ceci Léopold est d'une adresse inconcevable ; quant à moi , je fais de mon
mieux; pourtant, la peur que j'ai d'être maladroite et de me laisser deviner finira, je le crains bien , par me trahir.
Ce soir , j'ai encore eu une scène affreuse avec maître Bauer , qui ne renonce pas, je le vois bien , à me faire changer de résolution au sujet de son ami ; Léopold n'en saura rien. Mais , chère tante , à vous , à vous seule je puis répéter, en finissant ma lettre, ce que je disais d'abord : Plaignez-moi , je suis bien malheureuse ! oh ! oui , je suis bien malheureuse !
Charlotte Dornig à Albert.
Je ne sais si cette lettre vous parviendra , je ne sais pas non plus s'il est convenable à moi de vous écrire ; mais je sais que Dieu existe et que vous êtes bon comme lui : j'espère.
ROSE HIM5IEL. 123
Vous avez aimé Rose Himmel , Rose Himmel ma nièce , mon enfant. Son amour ne pouvait être à vous ; mais si vous saviez combien elle vous estime !
Pour qu'elle soit heureuse, vous êtes parti . . . c'est bien... c'est beau ; mais, il faut bien vous le dire , ce n'est pas assez.
Pour qu'elle soit heureuse, il faut que vous retourniez là où vous l'avez connue , et que par votre crédit, par vos démarches vous ameniez à bien le noble mariage que la vaniteuse a rêvé.
Ce ne sont pas des ordres que je vous donne, monsieur, c'est une prière que je vous adresse du fond de mon cœur. Ah î si vous comprenez bien les tourments que me cause le malheureux amour de Rose , vous ne refuserez pas de vous employer pour éviter peut-être un déplorable accident.
Elle est folle, cette enfant-là, j'en suis sûre, elle est folle. Celui en qui elle a mis sa confiance ne la mérite pas comme elle se plaît à
le croire , autrement il ne lui ferait pas une loi aussi sévère du silence. Pourquoi M. de Holzheim craint-il tant de parler ? Est-il honteux du choix qu'il a fait de notre Rose ? Mais elle ne Fa pas demandé elle, mais elle a longtemps combattu contre lui. Vous verrez tout cela , monsieur , par les lettres qu'elle m'a adressées au sujet de cet amour que je déplore ; vous verrez combien il y a de pureté dans l'amour de mon enfant. Je ne puis vous dire que ces mots : Lisez, lisez ses lettres, et volez à son secours.
Quand je prends la liberté de m'adresser à vous, il vous est facile de comprendre que je ne puis rien par moi-même pour le bonheur de cette chère petite, autrement voudrais-je vous importuner et renouveler peut-être chez vous de grands chagrins ?
J'ai passé bien du temps à me demander : Qui intéresserai -je au sort d'une pauvre enfant qui n'a près d'elle ni conseil ni appui ? Et c'est en relisant une des lettres où Rose Him-
mel me peint si bien la beauté de votre àme que je me suis dit : Il n'y a qu'un ami qui puisse se charger de cette affaire , et le seul en qui je doive mettre ma confiance , c'est M. Albert.
Je vous le répète , monsieur , j'ai grand' peur qu'on ne veuille qu'abuser de la candeur de l'innocente fille ; il faut que le mystère de la conduite du jeune comte de Holzheim soit expliqué; il faut ou que le mariage soit publiquement décidé ou que Rose renonce à l'espoir qu'elle nourrit au prix de tant de larmes.
Mon mari ne peut rien , sa position toute de dépendance auprès de votre ami Bauer s'oppose à ce qu'il tente aucune démarche auprès de la famille des Holzheim. Quant à mon frère , il aurait bien le droit de parler , lui le père ; mais saurait-il ce qu'il faut dire ? Pauvre et simple batelier qu'il est, il ignore comment on doit s'y prendre pour se faire bien accueillir des personnes du grand monde.
Je vous ai .dit, monsieur, tout ce que mon
cœur me dictait pour vous encourager à une bonne action ; à présent , je laisse parler le vôtre.
Encore une fois , j'espère !