‹ Roose HimmelChapitre 6 sur 13 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

Albert à madame Hornig-

Dois-je vous remercier ou vous maudire , madame , à propos de l'honorable et pénible mission que vous croyez devoir me confier? Comment vous suis-je connu? Qui a pu vous faire supposer que j'avais assez d'héroïsme

dans Târne pour oublier des griefs personnels et me mêler d'une affaire dont le succès doit éteindre ma dernière lueur d'espérance? Estce bien, comme vous le dites, à une inspiration maternelle que vous avez obéi en m'adressant cette lettre qui est venue jeter le trouble dans la retraite où je voulais me consacrer à l'étude et ne plus vivre désormais que d'une existence cachée? N'est-ce pas elle, plutôt, elle, votre nièce, qui a pris cette voie détournée, trop timide qu'elle est, la pauvre enfant, pour oser s'adresser directement à moi ? Qu'importe, au fait ! de quelque part qu'elle me vienne , cette douloureuse marque de confiance m'est une assurance que l'une ou l'autre de vous deux m'a bien jugé. Ce n'est pas en vain que votre cri de désespoir aura retenti jusque dans ma demeure ; mon cœur ne faillira pas à la rude épreuve qu'on lui impose ; j'accepte, et sans restriction , les éloges que vous donnez d'avance à ma générosité ; j'en ai le droit, puis-

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que je ne veux tromper aucune de vos espérances.

Je ne vous dirai pas, madame, qu'à défaut du mariage que j'avais rêvé, il y a pour moi une consolation dans la pensée que je puis encore participer au bonheur de votre nièce, en décidant son mariage avec M. de Holzheim. Non , je ne suis pas, tant s'en faut , d'une nature si parfaite que je puisse mettre ma joie dans un beau dévouement. Ce n'est peut-être pas sans une sorte d'orgueil , mais c'est avec un grand déplaisir, je vous l'avoue, que je vais employer tous mes soins et user de toute mon énergie pour mener cette alliance à bonne fin.

Je suis de votre avis quant à l'intervention d'un père. Son droit rigoureux, devant lequel il ne peut fléchir, ne lui permettrait pas de laisser à la vanité d'une noble famille le temps de s'exhaler en cris d'indignation, avant d'essayer de lui faire entendre le langage de la raison. Fort de son inviolable

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puissance, et d'ailleurs étranger, par sa condition , à certains usages du monde , il irait droit au but avec sa franchise native , avec emportement peut-être ; au lieu d'une discussion calme , c'est une lutte violente qui s'établirait dès les premiers mots, et le résultat de la démarche ne conduirait qu'à cette conclusion désespérante : c'est qu'entre la famille obscure de Joseph Himmel et la race noble des Holzheim il n'y a pas de rapprochement possible. Vous avez donc agi prudemment , madame, en laissant ignorer à votre frère les chagrins et l'humiliation de sa fille.

Je comprends aussi que l'état de dépendance dans lequel se trouve votre mari auprès de Bauer ne lui permette pas de s'employer activement dans cette affaire , et s'il y échouait, il pourrait perdre les bonnes grâces de son patron.

Ainsi donc , il n'y a, comme vous le dites, qu'un ami qui puisse se charger de cette né-

gociation. Soit, je ne repousse pas le mandat, je serai cet ami dont l'appui est indispensable à votre nièce ; j'abandonne encore une fois pour Rose Himmel le plan d'existence que je m'étais tracé , car, sans le lui reprocher, la cruelle et chère a déjà, par deux fois, bouleversé mes projets : sans elle je serais au bout du monde aujourd'hui; sans votre lettre , je n'aurais jamais pensé à retourner dans le pays où j'ai connu Rose Himmel. Ainsi elle m'arrête quand je veux partir, et elle me rejette dans le monde quand je demande à vivre dans l'isolement. Est-ce donc seulement pour me faire obstacle que Dieu l'a placée sur mon chemin ?

Dès ce soir, madame , je me mettrai en route pour la capitale du grand-duché de

H Je vous remercie de ce que vous avez

eu assez de confiance en moi pour m'adresser les lettres que vous avez reçues de votre nièce ; pour me faire un plan de conduite , j'avais besoin de la dernière surtout, de celle

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dans laquelle elle vous parle de la résolution que M. de Holzheim a prise de l'épouser secrètement, afin de prévenir le refus que pourrait lui opposer sa famille jusqu'à l'époque de sa majorité. Je compte beaucoup sur l'annonce de ce parti désespéré pour décider les parents de l'heureux aimé à souffrir la mésalliance dont il les menace en secret. Je vous donne ma parole, que tous mes efforts tendront à faire réussir le mariage ; mais si je devais être vaincu dans mon entreprise, je vous déclare franchement aussi, que dans l'intérêt de votre nièce, je serais, autant qu'il est en mon pouvoir, le premier à mettre obstacle à l'union clandestine que M. de Holzheim médite. Le bonheur à venir d'une femme est intéressé à ce qu'elle ne s'introduise pas frauduleusement dans une famille.

Qu'on murmure en l'acceptant ! mais que de guerre lasse on l'accepte publiquement, à la face du ciel et des hommes, il n'y a plus à revenir sur le passé : c'est un contrat

consenti des deux parts auquel chacun est bien forcé de faire honneur. Et puis par sa conduite prudente , par sa soumission , par son dévouement dans l'occasion , la jeune femme, d'abord accueillie de mauvaise grâce, peut encore espérer de conquérir l'affection de ceux qui la repoussaient. Mais qu'elle force une famille à la subir par surprise! mais qu'elle impose à celle-ci son mariage comme un fait accompli ! non-seulement alors elle justifie la répugnance qu'on lui avait témoignée, mais encore elle renonce volontairement à mériter jamais l'estime des autres. Pour conserver l'amour de son époux, il faut qu'une femme puisse être partout et de tous estimée.

C'est à vous, madame , qu'appartient l'honorable tâche de lui faire comprendre cela,

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Rose Himmel à madame Dornig.

Qu'avez-vous fait, chère tante ! Lorsque, si désolée, je m'adressais à vous, non pour vous demander un appui , mais pour vous confier mes peines, que j'étais loin de penser, mon Dieu ! qu'abusant de mes secrets , il vous viendrait à l'idée de tout révéler à celui qui, moins que tout autre, pouvait être mis dans la confidence de mon amour !

M. Albert est revenu ; et instruit par vous d'un nom que j'aurais dû vous taire, il m'a parlé comme si je l'avais moi-même appelé à mon aide. Que va penser Léopold quand il sera instruit de ce retour et du motif qui a ramené près de moi l'homme dont il s'est montré une fois jaloux? Sous quelque face que j'envisage la position que votre imprudente amitié m'a faite , j'y vois une offense pour M. de Holzheim et un malheur pour moi. Ou bien Léopold suspectera les inten-

lions de M. Albert, #et ne voudra pas croire qu'un prétendant repoussé ait pris à cœur de décider notre mariage, qui sait à quelle extrémité l'emportera sa jalousie de nouveau éveillée ! ou bien, disais-je, ce qui est pis encore, sa susceptibilité s'offensera de me voir recourir à un tiers pour me protéger. Me protéger! contre qui? contre Léopold lui-même! Pensez-y donc, ma tante; c'est une injure que vous lui faites, à ce noble ami ; c'est un tort affreux que vous me donnez auprès de lui. S'il allait s'en irriter au point de ne pas me le pardonner !

Au risque de passer pour ingrate à vos yeux, je vous le dis franchement, ma tante, je vous eu veux, je vous en veux beaucoup. C'est la seconde faute que vous commettez ; le passé aurait dû vous éclairer cependant. C'était assez déjà d'avoir écrit sur ce sujet à madame la baronne de Walz; la réponse qu'elle vous a faite et la prière que je vous adressai en même temps de vous en rappor-

ter, quant au soin de mpn avenir, à l'amour et à l'honneur de M. de Holzheim suffisaient, je le pensais du moins, pour vous interdire toute autre démarche dans l'intérêt de mon mariage. Vous vous êtes trop promptement alarmée pour moi , et parce que je vous dis naïvement tous mes petits chagrins, vous me croyez naïvement aussi la plus malheureuse des créatures. Pauvre tante ! que ne voyezvous le sourire qui perce à travers mes larmes? Vous me diriez alors, ce que je me dis souvent : Rose Himmel, tu es une folle, pourquoi te désoler ? il t'aime ! Certainement il m'aime. Quelle autre preuve voulez-vous de la tendresse et du respect qu'il a pour moi ? Ne vous suffit-il point de cette proposition de mariage secret que je n'ai pourtant pas accueillie comme il l'aurait voulu, comme je le devais peut-être?

Exagérée dans ma douleur, je suis sans doute inhabile à dire comme il le faudrait, la joie que si souvent j'éprouve, et voilà ce qui

a effrayé votre cœur de mère ; vous n'avez lu que mes plaintes, vous n'entendez pas ce qui chante en moi quand il me regarde ou quand ses douces paroles me reviennent à la mémoire. Et vous m'envoyez un protecteur!

Mais tout le monde m'abandonnerait , chère tante, que je me croirais assez protégée tant qu'il me restera, lui, tant qu'il me dira comme hier encore : Rose, vous me rappelez ma sœur que j'aimais tant ! que j'aimais moins que je ne vous aime , cependant. Tenez, ajouta-t-il avec ce doux sourire qui n'appartient qu'à lui , et dans lequel je devine si bien une prière , un ordre , veux-je dire ; tenez , il ne vous manque, pour que le prestige soit complet, que de porter comme elle un petit ruban de velours cerise autour du cou. A peine Léopold a-t-il été parti que je me suis hâtée d'enrichir ma toilette de l'ornement que lui-même m'avait désigné. Ne faut-il pas que je m'efforce de ressembler à la sœur qu'il a aimée?

C'est hier au soir que M. Albert est arrivé. Ne me doutant pas du motif de son retour, je lui ai franchement témoigné le plaisir que j'éprouvais à le revoir. Maître Bauer aussi a paru enchanté de sa présence, et ceci ne m'étonne pas, car j'ai deviné enfin pourquoi le mariage manqué et le départ de son ami l'avaient si fort courroucé contre moi. Il y a dans ceci un motif d'intérêt personnel que vous comprendrez facilement.

M. Albert a quelques amis haut placés dans plusieurs États de l'Allemagne ; à part son commerce de soieries, maître Bauer a le projet de se lancer dans les grandes entreprises; il rêve la fourniture des équipements militaires, non-seulement du grand-duché mais encore de plusieurs autres principautés de la Confédération ; l'appui de l'excellent jeune homme qu'il a su intéresser dans les opérations de sa maison lui est indispensable pour se placer à la tête des négociants de ce pays, et il avait craint que mon refus ne refroidît

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par la suite le zèle dont. M. Albert lui avait donné d'abord un assez éclatant témoignage en conservant au magasin des Trois Étoiles d'or l'écusson qui décore notre enseigne. Vous connaissez à présent le but de la persécution que j'ai subie , et vous comprenez comme moi pourquoi maître Bauer s'est montré hier si joyeux.

Pour moi, bonne et coupable tante, j'avais trop à me louer de la conduite de Léopold pour être reconnaissante des offres de service de M. Albert. Si je ne vous ai pas complètement démentie auprès de votre envoyé, je lui ai du moins laissé entendre que ses démarches me nuiraient au lieu d'assurer mon bonheur, et que la plus grande preuve d'amitié que je pusse réclamer de lui, c'était de s'en rapporter comme moi à la prudence de M. de Holzheim.

Est-il convaincu? Il n'a pas voulu me le dire ; que fera-t-il ? Je n'en sais rien ; mais s'il arrive malheur, ah ! ma tante, que de re-

grets vous vous êtes préparés ! car c'est vous, vous seule qui l'aurez voulu !

Que dirais-je à Léopold s'il me demande compte de la présence de M. Albert chez nous? Faudra-t-il lui cacher votre démarche, faudra-t-il lui avouer la vérité? pour la première fois, c'est en tremblant que je me dis : Il viendra demain !

Grâce à vous, je sais maintenant qu'il faut renfermer en soi-même ses souffrances et ses joies. L'expérience coûte cher !

Iiéopold de Holzheim à la baronne de Walz.

Trois jours, cher ange, c'est-à-dire une éternité, trois jours durant lesquels le service du prince va me tenir éloigné de vous ! Maudit soit le voyage de Son Altesse ! Maudit soit le destin qui ne m'a pas permis de vous fixer

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un moment près de moi pendant toute cette soirée que nous avons passée dans les mêmes salons.

Fée insaisissable que vous êtes, feu follet qui attire sans cesse et ne se repose nulle part, ne pouviez-vous donc pas deviner que j'avais besoin de vous parler, ne fût-ce qu'un instant? A quoi pensait donc votre démon familier, lui qui vous inspire si bien? Avaitil donc à vous parler de quelque autre , coquette? Je dois le craindre, puisqu'il ne vous disait rien de moi, madame ! Dans le tumulte de la fête, n'auriez-vous pas perdu votre baguette divinatoire ?

Peut-être y aurait-il bonne vengeance de ma part à attendre jusqu'à samedi prochain, pour vous apprendre l'issue d'une démarche qui vous causait certaine inquiétude ; car, vous ne pouvez vous en défendre, Christianne , vous êtes des nôtres, sinon activement, du moins par l'intérêt que vous prenez au succès de notre glorieuse entreprise ! Oui,

je devrais vous punir par mon silence ; niais en m'attaquant à votre curiosité, c'est le* cœur que je pourrais blesser, un cœur qui est tout à moi. Je dois être ménager de mon bien.

L'heure avancée ne me permet pas de me présenter chez vous ; grâce à l'intelligence de Lise , votre nuit sera bonne : avant de vous endormir vous aurez trouvé cette lettre sous votre oreiller.

Vous savez , ma belle complice , comme nous étions ce matin dans l'attente d'un événement funeste ; l'obstacle que nous n'avions pas prévu pouvait compromettre , ou perdre peut-être la cause que je sers. Rassurez-vous : rien n'est perdu, rien n'est compromis ; l'avenir est toujours pour nous.

Le temps me manque : je ne puis donc vous exposer amplement les motifs qui s'opposent à ce que nous profitions du voyage de Son Altesse pour marcher droit et à visage découvert au but que nous voulons atteindre. Maintenant la précipitation serait dangereuse,

la victoire incertaine. Attendons, attendons encore, et dans quelques jours les obscurs d'aujourd'hui seront des héros. Jusque-là soyons prudents : gardons nos masques.

Inutile est de vous rappeler combien il était important pour nous que ce soir même les signaux fussent changés. La docile Rose avait bien compris ce que je désirais d'elle quand je lui parlai , avant-hier, de certain velours couleur cerise qui allait si bien à la blancheur de ma sœur Hedwige. Ainsi que je l'espérais, elle s'était empressée de donner à nos amis du dehors le signal qu'ils attendaient pour se tenir prêts à marcher. L'inconvénient survenu ce matin ayant dû changer nos dispositions, il fallait en instruire ceux d'entre eux qui ont mission de se présenter à tour de rôle au magasin des Trois Étoiles d'or ; mais comment contraindre Rose à quitter l'ornement dont son confiant amour lui avait fait un devoir, ou, pour mieux dire, une joie de se parer. En me rendant chez Bauer, j'étais,

ROSV, HIMWF.Ï,,

je l'avoue, dans un cruel embarras. C'est seulement par une querelle qu'il m'était possible de me tirer d'affaire ; mais cette querelle, comment la faire naître? Que pouvaisje reprocher à la crédule enfant qui ne m'a donné jusqu'à ce jour que des preuves de tendresse et de dévouement ? Eh bien ! cette grande difficulté est vaincue! nous triomphons, Christianne! la querelle a eu lieu! Une rupture s'en est suivie, et le maudit velour couleur cerise qui menaçait de tout compromettre a enfin disparu du cou de Rose. Ainsi, vous le voyez , chacun de nous est heureusement à l'abri du danger.

Vous comprendrez qu'il ne m'a pas fallu grand effort de génie pour prévenir l'irréparable malheur que je redoutais et pour trouver un prétexte qui me permît de jouer la colère comme je joue la passion auprès de notre naïve. Vous comprendrez cela, dis-je, quand vous saurez que ce M. Albert, dont je vous ai parlé quelquefois déjà , est revenu

depuis hier au soir s'établir chez son ami Bauer. Le retour de ce prétendu rival, retour dont Rose Himmel n'est pas complètement innocente, a suffi pour fournir à ma jalousie l'occasion de se manifester violemment. J'ai été admirable d'injustice, sublime de cruauté ; la pauvre fille va passer de bien tristes moments jusqu'à mon retour; mais puis-je m'en repentir? vous êtes rassurée, et nos amis sont sauvés.

lia baronne de Walz à M. I>...

Pli pour pli , monseigneur. Au nouveau témoignage de munificence que vous m'avez adressé ce matin , je réponds par une nouvelle preuve de dévouement à la bonne cause. Plaisanterie à part, lisez le billet doux de notre fougueux conspirateur, billet que la flamme de ma bougie a censément dévoré, et

puis dormez sur les deux oreilles. Demain, à votre réveil , vous voudrez bien avoir la galanterie de sermonner vertement vos censeurs, qui laissent dire dans la Gazette de la Cour que ma dernière toilette de bal n'était pas irréprochable.

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