‹ Roose HimmelChapitre 7 sur 13 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

Albert à Théodore Sieeman.

Nous l'avons lue ensemble, cher Théodore, l'étrange et touchante lettre de cette bonne femme qui, ne sachant où trouver un protecteur pour sa nièce, s'est avisée de penser à moi, à moi prétendant congédié. Dans son honorable, mais pénible confiance, elle

152 ROSE H1MMEL.

me charge ingénument de lever les difficultés que présente le mariage de Rose Himmel avec mon rival préféré. Vous avez ri de l'étrange situation dans laquelle son inquiétude maternelle me plaçait, car vous ne faites point à l'amour l'honneur de le prendre au sérieux ; mais aussi , Théodore , vous avez admiré avec moi la simplicité de cœur de ma solliciteuse ; cela devait être. Tout ce qui a un caractère de franchise et de bonté vous émeut. Pardonnez-moi ce préambule; j'avais besoin , d'abord , de vous rappeler la lettre de madame Dornig.

Si le souvenir que cette lecture vous a laissé ne suffit point pour vous faire approuver la résolution que j'ai prise, en vérité, mon ami, je ne sais plus comment il me sera possible de justifier auprès de vous mon brusque départ. Vous m'aviez laissé, je me le rappelle, singulièrement indécis sur la part que je devais prendre à cette affaire ; le cas était fort embarrassant, car il y avait cruauté

à demeurer neutre , et ridicule peut-être à me rendre aux prières de la vieille tante. J'ai mûrement pesé tout cela dans ma sagesse, ou dans ma folie, comme il vous plaira de le dire, et c'est le ridicule que j'ai choisi. Mieux vaut encore donner à rire de soi que de laisser pleurer les autres, quand on a reçu mission de sécher leurs larmes.

Je suis donc parti pour la résidence du grand-duc , secrètement , tout de suite, et sans vous avoir fait mes adieux , comme si j'avais eu honte de moi-même. Ne vous étonnez pas, mon ami, de cette fuite clandestine et précipitée ; lorsqu'on s'est , ainsi que moi, arrêté avec tant de peine au parti le plus violent, ce n'est pas le blâme qui doit s'ensuivre que l'on redoute, mais la discussion calme qui pourrait, en nous éclairant, ébranler notre résolution, et, par conséquent, nous ranger à l'avis que nous étions nous-mêmes tout près d'adopter. J'ai fui devant la lumière, je me suis jeté en aveugle au milieu d'em-

barras et de périls sans nombre. Que votre prudence en murmure , d'accord ; mais elle ne peut plus m'arrêter sur le penchant qui m'entraîne. J'ai été où le cœur m'appelait , sans prétendre pour cela me soustraire pour toujours à votre justice. Laissez maintenant ïa fatalité souffler dans ma voile et me conduire, vous me condamnerez au retour.

Ma vanité serait flattée d'avoir à vous apprendre que j'ai été accueilli par Rose comme un libérateur. La pensée d'une bonne réception, je l'avoue, n'était pas le moindre des motifs déterminants de mon voyage. L'émotion de surprise, ou, en admettant que je fusse attendu, la joie que ma présence allait causer à la chère et cruelle fille, me rendait impatient d'arriver.

A ma honte, je dois en convenir, mon ami, je n'ai point eu à me féliciter de mon empressement.

Tout occupée de son amour, trop confiante en cet amour , peut-être , Rose a refusé mes

services sans songer à me prouver qu'elle avait compris combien il devait m'en coûter de les lui offrir. Elle n'a paru touchée que du déplaisir présumable que la démarche de sa tante causerait à M. de Holzheim, s'il venait à en être instruit. Bref, attiré là-bas par une résolution que j'oserai nommer héroïque , ma sollicitude a été envisagée comme une importunité , et l'on a reculé devant la pensée de ma généreuse intervention, avec autant d'effroi que si , au lieu d'un plan de pacification , je n'eusse apporté que des obstacles.

Je ne dissimule rien, vous le voyez, du sot rôle que j'ai joué à mon arrivé chez Bauer. Mon dépit était tel qu'il m'a rendu insensible aux témoignages d'amitié que j'ai reçus du maître de Rose. J'ai été ingrat envers lui comme elle l'était envers moi : le mauvais exemple est contagieux.

Tout autre à ma place aurait immédiatement repris la poste et abandonné mademoi-

selle Himmel aux hasards d'un mariage clandestin ; la raison le voulait ainsi, direz-vous. La raison ! masque transparent sous lequel l'égoïsme laisse voir en plein son visage. Et puis la raison n'a rien à faire ici : il s'agit

d'ELLE.

Théodore, je vous ai bien souvent parlé de Rose, n'est-ce pas ? Vingt fois je vous en ai fatigué jusqu'au point de vous faire dire : Assez ! Vous croyez la connaître : non, non , mon ami , vous ne la connaissez pas ; non , sans l'avoir vue vous ne pouvez pas comprendre qu'en dépit d'elle, et malgré soi-même, il faut subir le charme de sa candeur indicible et de sa pureté d'ange. Enfin , le besoin de la savoir heureuse est si impérieux que, tout blessé qu'on soit de l'amour qu'elle a pour un autre , on s'intéresse à cet amour , et , lâchement, si vous le voulez, mais avec la conviction , cependant , que ce qu'on fait est bien, on se résigne à braver jusqu'aux refus de l'adorable enfant pour lui assurer un bon-

ROSE H1MMEL. 157

heur qu'elle semble rougir de vous devoir.

Je l'aime, je souffre, je reste.

A propos de mon amour et de mes souffrances, vous savez, mon cher Théodore, que les remèdes de bonne femme ne sont pas si fort à dédaigner que nos grands médecins veulent bien le dire. Entre mille , il en est un que j'ai expérimenté dix fois, et qui consiste à exposer au feu la brûlure qu'on s'est faite. L'excès de la douleur finit par tuer le mal.

Je ne m'explique pas davantage, mais, encore une fois, j'aime et je reste.

lie même au même.

Ah! Dieu merci, voilà enfin une belle journée. Mais avant d'en venir à celle-ci , il faut que je vous parle, mon ami, de la triste

Page 1