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scène qui s'est passée le lendemain de mon arrivée chez Bauer

Je vous ai dit les usages de la maison : là le chef et les employés dînent tous les jours ensemble ; survient-il un invité, on se serre un peu pour lui faire place ; mais de quelque rang que soit le nouveau venu, il doit subir les convives accoutumés de son hôte ; car, invariablement, chacun de ceux-ci a son couvert mis à la table du maître.

Avant-hier, à l'heure du dîner, nous nous trouvions réunis dans la salle à manger, Rose exceptée, nous étions au complet. Une affaire de quelque importance, affaire de commerce, bien entendu, retenait ma jeune protégée au magasin.

Tout à coup un cri sinistre se fait entendre, et au même moment, le bruit sourd et mat d'un corps qui tombe lourdement sur le parquet arrive jusqu'à nous. C'est à qui se précipitera le plus vite dans l'endroit d'où le cri et le bruit de la chute sont partis ; j'arrive le

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premier, et j'ai la douleur de trouver étendue sur le palier, et devant la porte entr'ouverte du magasin, la pauvre fille qui venait de perdre connaissance. Elle se débattait, en proie à de violentes convulsions.

Nous nous regardâmes avec effroi et surprise. Qui donc était venu? Que s'était-il passé? On se demandait cela mutuellement, mais sans pouvoir se répondre ; et en même temps on essayait, à force de soins, de calmer la malheureuse petite et de rouvrir ses yeux à la lumière. Bauer, qui n'était pas moins que les autres occupé à la soulager, se doutant bien, comme je le soupçonnais moimême , que sa passion secrète ne devait pas être étrangère à cet événement, Bauer, dis-je, lançait de temps en temps vers moi des regards furieux, dont le sens ne m'échappait pas. Il y a ceci d'étrange dans l'amitié que le marchand des Trois Etoiles d'or éprouve pour moi : le brave homme tient tant à me voir heureux, qu'il me fait presque un crime de

ce que je n'ai pas su contraindre sa demoiselle de boutique à m'aimer, et l'amour que celle-ci a pour un inconnu, Bauermele reproche, non moins que si je l'avais moi-même volontairement imposé à Rose Himmel.

Je reviens à notre malade.

Après un temps assez long pour nous inspirer les craintes les plus vives, la crise enfin céda à mille soins prodigués. Rose, alors, revenue à elle , étonnée , honteuse de se voir ainsi l'objet de notre sollicitude, se cacha le visage dans ses mains et laissa éclater les sanglots qui Fétouffaient. Le maître, pour en finir sur-le-champ avec la curiosité des commis, vivement excitée par l'accident survenu à leur compagne, prit la parole :

— La petite n'a plus besoin de nous ; à table, messieurs, dit-il, je n'aime pas à manger froid.

L'ordre était donné ; on obéit.

Seul alors je demeurai obstinément auprès de Rose : j'avais deviné que , de ce mo-

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ment, devait commencer mon rôle de protecteur.

Je n'eus pas besoin d'employer la prière avec la jeune fille pour connaître le motif de la crise nerveuse qu'elle venait d'éprouver ; elle prévint les questions que je me disposais à lui faire, et, tout en me remerciant avec une sorte d'ironie des soins qu'elle me devait, Rose m'avoua franchement que j'avais seul à m'accuser de la pénible scène qui venait de se passer. Vous jugez de ma surprise; j'ai presque dit de ma douleur ; car le reproche était fait avec tant d'amertume, car il y avait une résignation si désespérée dans ces paroles : « Je vous le pardonne, monsieur,» que sous le poids d'un tel pardon je me sentais le cœur brisé. Innocent, je subissais les déchirements du remords ; c'était vraiment à maudire les intentions les plus généreuses, à l'égal d'un crime ! Mais enfin , quelle faute avais-je donc à me reprocher?

Ce tort immense , vous le devinez , mon

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cher Théodore : c'était d'avoir cédé si promptement aux prières de la tante.

Les craintes de Rose s'étaient réalisées. M. de Holzheim avait appris mon arrivée ; il était venu s'en expliquer avec elle ; il t'avait accusée d'indiscrétion, de défiance; en vain la pauvre enfant s'était efforcée de lui prouver combien peu elle était coupable envers lui, le jaloux n'avait rien voulu entendre, et, emporté jusqu'à la violence , il avait de sa propre main arraché certain ruban de velours que Rose portait au cou, puis , le brisant, il s'était écrié :

— Rien , non , rien ne peut plus exister entre nous deux.

Cela dit , M. de Holzheim avait quitté Rose pour ne plus la revoir. Tant qu'elle était restée en présence du furieux jeune homme, comme elle espérait encore lui faire entendre le langage de la raison , elle avait trouvé assez de force dans le sentiment de son innocence pour ne pas succomber à l'émotion

que cette injuste querelle lui causait; mais quand il fut parti, parti, je vous l'ai dit, en la menaçant de ne plus la revoir, alors rien ne la soutenant plus, elle s'abandonna à toute l'impétuosité de son désespoir trop longtemps comprimé ; la réaction fut terrible.

— Vous le voyez, me dit-elle en tournant vers moi son visage pale et beau comme l'image de marbre sur laquelle le ciseau de Canova fit jaillir en traits de génie l'expression sublime de la douleur antique , vous le voyez, ce que j'avais prévu hier est arrivé aujourd'hui ; mais je croyais au moins qu'il ne refuserait pas de m'entendre. Hélas ! je ne savais pas encore que plus l'amour est puissant plus il est impitoyable : il m'aime trop pour être indulgent.

Elle parla ensuite de mon éloignement comme de l'unique service qu'il fût en mon pouvoir de lui rendre pour ramener à elle son jaloux désabusé.

— Si vous avez pour moi l'amitié que vous

dites, ajouta Rose, vous ne prolongerez pas votre séjour ici. D'ailleurs, après ce qui s'est passé aujourd'hui, je ne pourrai moi-même y demeurer plus longtemps ; il doit vous être pénible de me voir souffrir ; et , je vous l'avoue , monsieur Albert , je serai plus tranquille, sinon plus heureuse, quand celui qui m'a fait involontairement tant de mal, ne me rappellera plus, par sa présence, que j'ai perdu, grâce à lui, l'espoir d'appartenir à Léopold.

Le congé était clair, l'ordre formel ; jamais obligeant maladroit, pressé par l'embarras que lui-même avait fait naître, ne s'était vu plus positivement repoussé. Je tins bon , cependant ; je fis comprendre à Rose que cette question de départ ou de séjour m'était devenue personnelle, et que si son chagrin ne lui laissait pas assez de liberté d'esprit pour l'envisager sous ce point de vue , je devais, moi, l'envisager sous son véritable jour.

— Votre repos exige que je parte, lui ré-

pondis-je, c'est possible ; mais je ne puis cependant me rendre à cette considération, toute puissante qu'elle soit , attendu que le soin de mon honneur m'ordonne de demeurer. En obéissant à vos ordres, je ne convaincrais pas M. de Holzheim de votre innocence, et il croirait que j'ai fui devant sa colère. Certes , je n'ai pas l'intention de me donner auprès de lui une réputation de bravoure, mais je ne puis laisser à personne le droit de m'accuser de lâcheté.

Rose comprit mon scrupule et en accepta avec résignation les conséquences , tout en regrettant, ce qui était peu flatteur pour moi, que les exigences de la susceptibilité humaine s'opposassent à mon départ.

Mon séjour toléré, nous convînmes tous deux du mensonge qu'il fallait imaginer pour cacher. à Bauer la véritable cause de l'évanouissement. Je me chargeai d'aller audevant de l'interrogatoire que le terrible homme se préparait à faire subir à Rose;

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celle-ci, pour sa part, me promit d'avoir assez de force et de courage pour continuer à demeurer le reste du jour au magasin, comme si elle n'eût éprouvé qu'une indisposition passagère. Bauer ne me parut pas ajouter grande confiance à ce que je lui dis touchant la crise nerveuse de la jeune fille ; mais le soin que prit Rose de s'observer et l'activité qu'elle mit à s'occuper des affaires de la maison, activité fiévreuse, comme vous vous l'imaginez bien , suffirent pour arrêter toutes les conjectures que l'événement pouvait faire naître.

— Passe pour cette fois, me dit Bauer hochant la tête d'un air peu convaincu ; mais si de pareils accès devaient se renouveler, je me verrais forcé, malgré l'intérêt que vous lui portez et la bonne volonté que j'ai pour vous et pour mademoiselle Rose, de l'obliger avant peu à faire place à une autre dans mon comptoir. La tenue modeste de ma maison ne me permet pas le luxe des filles nerveuses.

Je m'attendais à recevoir , le soir même, une provocation en règle de la part de M. de Holzheim, ou, du moins, la demande d'une explication que j'avais hâte d'entamer avec lui. Mon espoir fut trompé; la soirée se passa sans que j'entendisse parler de lui. Je fus doublement blessé de ce silence. D'abord, il me fit suspecter un instant la grande passion que Rose se flattait d'inspirer au noble comte, et j'allai jusqu'à suposer que j'avais été non pas l'objet, mais le prétexte d'une rupture que celui-ci désirait peut-être depuis longtemps.

Eh bien ! direz-vous , voilà qui ne devait point être affligeant pour moi , puisque je m'obstine à aimer cette fille. Le seul bonheur que je puisse ambitionner , c'est d'avoir, tôt ou tard, à la consoler des chagrins de la désillusion. De quelle pâte est pétri notre cœur pour qu'il soit si prompt à s'offenser de ce qui devrait faire sa joie ? Qui résoudra la question? Ce ne sera pas moi. Ce que je

puis vous dire , mon ami , c'est que je me sentais indigné en pensant que l'amour de M. de Holzheim pouvait n'être rien de plus qu'un caprice de grand seigneur ; mais ensuite a réfléchissant à la scène violente qu'il avait faite, c'est mon amour-propre qui souffrit de sa conduite envers moi. Il ne m'écrivait ni pour m'appeler en duel , ni pour me demander compte de ma présence ; donc j'étais à ses yeux un rival de trop peu d'importance pour qu'il crût devoir entrer en relation avec moi, avec moi dont il daignait cependant être jaloux.

J'ai passé une nuit fort agitée ; quand les mauvaises pensées cessaient de me tenir éveillé, les mauvais rêves ne tardaient pas à troubler mon sommeil ; le jour est venu enfin , je l'attendais avec impatience , car à force d'interpréter le silence de ce Léopold, j'en étais venu à me dire que peut-être de son côté il attendait ma visite. Il avait fait la première démarche, la seule qu'il pût se per-

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mettre ; car c'était de Rose à lui et non pas de lui à moi que l'explication devait d'abord avoir lieu. Elle ne lui avait pas paru satisfaisante ; je ne pouvais lui imputer à tort sa susceptibilité; loin de plaider contre lui elle me prouvait la réalité de son amour. Mais enfin, mon nom avait été prononcé par lui dans la querelle, mais quoique indirectement, la provocation était venue jusqu'à moi; il n'avait point, lui, à me demander les preuves de l'innocence de Rose, tandis que c'était mon devoir d'aller franchement à lui pour justifier la pauvre fille injustement accusée. Ce raisonnement avait-il quelque valeur ? Je vous le demande ; mais la résolution qu'il fit naître me parut avoir quelque chose de digne, de noble, de convenable, et, bien décidé alors à remplir honorablement les intentions de la vieille tante, je sortis de chez Rauer sans laisser soupçonner à Rose que, toujours occupé du soin de son bonheur, j'allais tenter de la réconcilier avec M. de Holzheim.

Ici commence pour moi une série de mécomptes dont je vous épargnerai les détails ; qu'il vous suffise de savoir que n'ayant pas rencontré Léopold chez lui, je me rendis au palais du grand-duc , où son service l'avait fait appeler dès la pointe du jour* Là j'eus le déplaisir d'apprendre qu'il avait suivi Son Altesse jusqu'à une résidence d'été située à douze milles de la capitale , et où le prince ne devait s'arrêter que quelques heures avant de poursuivre un voyage qui devait durer trois jours. Depuis une heure seulement on s'était mis en route.

Que faire ? Retourner sur mes pas ? Un Romain serait rentré. Je n'ai, Dieu merci, ni les vertus ni les préjugés des illustres de l'antiquité ; de plus , j'étais en veine d'activité ; les obstacles contre lesquels venaient se heurter mes bonnes résolutions au lieu de m'abattre donnaient à mon courage un nouveau ressort ; il me semblait indigne du rôle de protecteur que j'avais accepté de reculer

devant une course de quelques milles quand il dépendait de moi peut-être d'abréger de trois jours les souffrances de Rose.

Vous riez encore, je le parie, cher Théodore, en me voyant de là-bas courant sur les grandes routes, à la poursuite de mon rival, non pour lui demander raison d'un amour qui m'offense, mais pour lui déclarer humblement qu'il a grand tort d'être jaloux de moi, et que je suis incapable de lui porter ombrage; enfin, pour lui dire à peu près comme le balourd de je ne sais quelle comédie française :

Regardez-moi, monsieur, est-ce qu'on peut m'aimer ?

En fait de nobles prouesses, don Quichotte en compte de moins extravagantes que cellelà; c'est possible. Mais n'est pas sage qui veut, et puis, avant de me condamner, il faudrait, comme moi, avoir vu pleurer Rose Himmel.

Pendant la route, je n'avais qu'une crainte : c'était d'arriver trop tard. Un voyage inutile m'eût couvert de honte à mes propres yeux, car, vous le savez, c'est l'insuccès qui fait seul le ridicule des situations risquées. La fortune, qui n'avait cessé de me narguer de relais en relais, me devint favorable aussitôt que je fus en vue de la résidence d'été. C'est seulement à cette longue distance de mon point de départ que j'eus le bonheur d'apercevoir, au repos, les équipages du prince. Je vous dis, mon ami, que le destin voulait réparer ses torts envers moi, car, ayant mis pied à terre, l'officier à qui je m'adressai pour savoir où trouver le comte de Holzheim me répondit, avec une grâce parfaite :

— Je suis heureux, monsieur, d'avoir à vous dire que vous parlez à celui qui peut mieux que personne, vous renseigner ; Léopold de Holzheim est devant vous.

Sa tenue pleine de distinction, son extérieur où se faisait remarquer je ne sais quoi

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d'engageant, m'avaient frappé à la première vue; c'est pourquoi j'avais été droit à lui d'abord, bien qu'il y eût là plusieurs autres gentilshommes à qui j'aurais pu tout aussi bien m'adresser. Il me suffit de le voir pour comprendre qu'il avait pu sans peine se faire aimer de la charmante Rose. Quoique mon amour-propre en puisse murmurer, je l'avouerai franchement : il y aurait crime à désunir un si beau couple.

Mais j'oublie que, pour vous, il y a encore entre eux rupture complète ; je reviens à mon entrevue avec Léopold.

Trop d'indiscrets nous entouraient pour qu'il me fût possible de faire part à M. de Holzheim du motif qui me mettait ainsi à sa poursuite. Comme il avait peu de temps à me donner et qu'il ne pouvait s'éloigner du château, nous entrâmes chez le concierge, qui tient tables dressées pour les visiteurs que la curiosité amène à la résidence. Bientôt tous deux, tête à tête, nous entrâmes en pourparlers

Afin d'asseoir du premier coup la conversation sur son véritable terrain, je commençai par me nommer.

Le comte de Holzheim, avec une politesse exquise que ne gênait en rien le sans-façon de bon goût que tout homme bien élevé apporte dans ses relations avec les gens de sa condition et de son âge, me répondit qu'il était désolé que le service du prince l'eût empêché de prévenir ma démarche, car partout et en toute circonstance, ajouta-t-il, on doit tenir à honneur de se rencontrer avec le fils de l'illustre docteur Albert Kleinod. Il me parla de mon père, qui avait été le condisciple du sien, avec un respect, une vénération qui me prirent au cœur, et me mirent en même temps fort à l'aise pour entamer le chapitre de notre rivalité.

Léopold sourit, non pas de cet air impertinent que prend la supériorité dédaigneuse, et qui écrase sous la honte ou redresse d'indignation celui à qui ce sourire s'adresse. C'est

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avec bienveillance qu'il me sourit quand je lui parlai de Rose. — Elle eût été plus heureuse de n'aimer que vous, dit-il alors. Je vis que la jalousie était encore la plus forte chez lui. Aussi, prenant courage à ma mission de conciliateur, je plaidai chaudement la cause de cette chère fille ; je lui dis toute la vérité sur mon voyage ; je ne lui déguisai rien du but que je m'étais proposé d'atteindre et des moyens que je comptais employer pour justifier la singulière confiance de madame Dornig. Poussé à la franchise par le sincère regret qu'il me témoigna de sa violence de la veille, je crus devoir, pour achever de justifier Rose à ses yeux, lui raconter comment j'avais été reçu par celle que je venais protéger. Léopold me prit les mains ; il me remercia affectueusement démon zèle, de mon dévouement en faveur de sa promise, et, de tout cœur, il me plaignit des tribulations que me causait un amour auquel moins que personne j'aurais dû m'intéresser.

Mon rôle, que je supposais d'abord si pénible à remplir, me devint doux, pour ainsi dire, grâce au soin que semblait prendre Léopold de m'en aplanir les difficultés; ses remords avaient prévenu mes reproches, et la réconciliation que je venais négocier, déjà il l'avait désirée.

— Écririez-vous à Rose, lui demandai-je, tout ce que vous venez de me dire ?

— Je le signerais de mon sang ! me répondit-il.

— Non , répliquai-je souriant à mon tour, c'est assez de l'encre de l'hôtelier, de votre nom au bout de cette plume d'auberge, pour que la victime pardonne à son persécuteur.

Il se fit un mouvement dans la cour du château ; on vint avertir le comte de Holzheim que le prince se préparait à partir. Il écrivit à la hâte quelques lignes empreintes du repentir le plus profond, et toutes brûlantes de l'amour le plus vif; puis, me demandant pardon d'oser me charger d'un tel message, il

exprima, en me quittant, le désir de voir notre rivalité de quelques jours se changer en une inaltérable amitié.

— Nous reparlerons du mariage à mon retour, dit-il. Je lui serrai la main; il alla rejoindre l'escorte du grand-duc.

Je n'ai point comme vous, mon ami, cette sage défiance qui fait voir sur chaque visage un masque à soulever, dans chaque parole une pensée qui se déguise; aussi plus que vous suis-je exposé à être trompé dans mes jugements sur les hommes ; cependant je ne crois pas avoir fait erreur en jugeant favorablement du caractère et des intentions de Léopold ; autrement, ce serait à renoncer au monde, à ne plus croire même en vous.

Jusqu'à l'événement, je veux me persuader que Rose, en le préférant à moi, a fait choix du plus digne : il n'y a que les sots qui s'imaginent se laver de la honte d'une défaite et garder intacte leur réputation de courage en proclamant qu'ils ont été vaincus par des

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lâches. Léopold n'aime pas mieux que moi, sans doute , mais peut-être mérite-t-il mieux d'être aimé.

Ah! mon ami, si j'avais pu supposer que je dusse jamais entrer en concurrence avec un si élégant cavalier, il y a longtemps, ma foi ! que je chasserais l'ours blanc au cap Sévéro-Vostochnoï. Maudite bourse , pourquoi les mailles n'étaient-elles pas plus solides !

Vous dirai-je maintenant mon impatience du retour, l'inquiétude causée par ma longue absence chez Bauer, et la surprise de Rose quand je lui donnai le billet de Léopold? Non, tout cela ne peut pas se décrire ; il faut l'avoir éprouvé, il faut l'avoir vu pour le comprendre. Hier, la douleur avait été sur le point de la tuer ; c'est de joie aujourd'hui que la pauvre enfant a failli mourir. Comme j'avais exigé de Léopold que sa liaison avec Rose ne demeurât pas plus longtemps secrète, et qu'il s'était résigné de la meilleure grâce du monde à ce que je déclarasse hautement

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ses prétentions, si je ne mis pas tout le magasin dans la confidence de cet amour, du moins j'en parlai sans détour à maître Bauer, qui demeura tout ébahi et de la générosité de ma démarche, et de l'honneur qu'une telle alliance allait faire rejaillir sur sa maison. C'était à y fixer éternellement la vogue. L'homme est toujours homme, et le marchand l'est plus que tout autre, envisagé au point de vue de l'intérêt personnel, cet infatigable pivot sur lequel tourne à tout vent la noble race humaine.

Rose cessa d'être pour lui la fille nerveuse dont il avait hâte de débarrasser son comptoir ; il ne vit plus en elle que la glorieuse héroïne d'un roman plein d'intérêt, et pour la première fois il m'avoua qu'il avait toujours beaucoup aimé les romans. S'il n'en lit jamais, la faute en est à son commerce qui ne lui laisse pas un moment de loisir.

Quant à moi, je ne suis plus pour elle cet ami importun dont le retour était considéré

comme un malheur et la protection comme une gêne insupportable ; je suis son sauveur, son frère.

— Eh bien, ma sœur, lui ai-je dit en la quittant ce soir pour vous écrire cette longue lettre, si vous croyez me devoir quelque reconnaissance pour la peine que j'ai prise d'aller si loin vous chercher des consolations, il vous est bien facile de vous acquitter à l'instant même envers votre frère, donnez-lui ces deux brins de velours rouge que vous portiez hier en collier et que le jaloux vous a si cruellement arrachés. C'est un souvenir qui doit s'effacer de votre mémoire, mais que je tiens à conserver.

Elle a hésité; j'ai deviné ses scrupules. N'est-ce pas moi qui le ramène vers vous? ajoutai-je. Ces derniers mots l'ont décidée à me donner le collier de velours dont le brisement a terminé la furieuse querelle.

Mais pourquoi vous parler de ce don ? Ne dirait-on pas que je crains de n'avoir pas

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assez à rougir avec vous de mes faiblesses ? Après tout, avouez-le, voilà une belle journée.

Rose Himmel à madame Dornig.

Un bien triste événement est arrivé chez nous, bonne tante; vous ne le déplorerez pas moins que moi, j'en suis sûre, quand vous saurez que c'est sur notre ami, M. Albert, que le malheur est tombé.

Qui m'eût dit qu'à une lettre toute pleine de joie et de reconnaissance comme celle que je vous écrivais hier au retour de notre ami, succéderait aujourd'hui l'annonce d'une catastrophe si pénible? Il est dit qu'en ce monde ce sont les meilleurs qui ont toujours le plus à souffrir.

Je suis encore si émue de ce qui s'est passé

que c'est à peine si je sais comment vous en parler.

Ce matin, à peine faisait-il jour, des hommes de la police se sont présentés à la porte de la maison ; on nous a fait lever, on a tout bouleversé, on a fouillé partout, dans le magasin, dans nos chambres, pour découvrir, disait-on, les preuves d'un complot ; et comme maître Bauer protestait de son amour et de son dévouement pour le grand-duc, l'officier de justice qui commandait le détachement lui a répondu :

— Ce n'est pas vous qu'on soupçonne, vous n'êtes nullement compromis dans cette affaire ; on sait fort bien que si vous aviez pu supposer que vous receviez ici un ennemi du gouvernement, vous n'auriez pas attendu notre visite pour lui fermer votre porte.

Tous nos regards se tournèrent aussitôt vers M. Albert, non pas qu'aucun de nous pensât à mettre en doute son innocence, mais parce que c'était lui que les paroles de l'offi-

cier de justice paraissaient désigner. Ce dernier, s'adressant à notre ami, lui demanda s'il n'avait pas fait la veille un voyage à la résidence d'été; M. Albert n'avait point à le nier; le motif de ce voyage était si généreux, qu'il ne pouvait que se montrer fier de l'avoir entrepris.

— C'est tout ce que je voulais savoir, reprit l'officier. Maintenant , ajouta-t-il , que monsieur veuille bien nous suivre à la geôle, où j'ai ordre de le conduire.

Nous étions tous frappés de stupeur. Le digne jeune homme prit soin de nous rassurer.

— Ce ne peut être qu'une méprise, nous dit-il; faites toujours mettre mon couvert, car je compte bien être de retour ici à l'heure du déjeuner.

On l'entraîna !

Maître Bauer était trop préoccupé du désordre de son magasin pour songer à accompagner le prisonnier.

Ah ! si j'avais osé le suivre!

Au déjeuner, point de nouvelles de M. Albert ; au dîner, même inquiétude et même silence sur son compte ; enfin ce soir le patron s'est décidé à envoyer ses commis aux informations, et j'ai eu la douleur d'apprendre que le prisonnier, gravement compromis, était retenu au secret le plus rigoureux. A cette déplorable nouvelle, l'égoïste Bauer s'est contenté de nous faire observer que c'était au moins une grande consolation que de pouvoir dire qu'on n'avait rien trouvé chez lui.

Rien, dites-vous? mais malheureux, on y a trouvé votre ami !

Que Léopold revienne donc bien vite ! il est puissant, il est sensible, lui ; il ne pourra refuser de s'intéresser à celui qui a pris soin de nous réunir, surtout quand il apprendra que c'est le voyage à la résidence d'été, voyage entrepris dans notre unique intérêt, qui a causé cette erreur de la justice.

Tout mon espoir est dans le crédit du

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comte de Holzheim. Dieu ! que l'absence du grand-duc ne se prolonge pas au delà de trois jours !

Rose à Iiéopold.

J'espérais vous voir, monsieur, votre service à la cour ne vous a pas permis sans doute de venir demander à monsieur Bauer des nouvelles de son ami, et comment il s'était trouvé de son rapide voyage à la résidence du grand-duc. Comme il se pourrait que nous fussions privés de l'honneur de votre visite par des empêchements semblables à ceux qui vous ont retenu au château, depuis avanthier que vous êtes de retour, j'ose prendre la plume pour m'adresser à vous. Ne m'en veuillez pas de ce que je montre tant de hardiesse : ce n'est pas pour moi que j'écris.

Ma prière a pour objet une personne à qui tous deux nous devons notre intérêt : il s'agit

de M. Albert Kleinod qu'on retient enfermé sous les verrous de la geôle. Le motif de son emprisonnement, vous le savez plus au juste que nous; le prétexte de cette rigueur, c'est le voyage qu'il fit le jour du départ de Son Altesse. Est-il besoin que je rappelle à votre souvenir l'intention généreuse qui guidait cet excellent jeune homme sur la route que vous suiviez ce jour-là! Mieux que moi vous savez ce qu'il faut faire pour qu'il nous soit rendu ; je ne puis que faire des vœux et vous supplier.

Oh ! qu'il est beau d'avoir en même temps et pouvoir et bonne volonté !

Réponse.

Je savais l'événement. Arrivé trop tard pour avoir pu contribuer à la mise en liberté

de M. Albert Kleinod, j'ai du moins le bonheur de vous apprendre qu'il a cessé depuis hier d'être détenu à la geôle. Il est libre ; mais à la condition de ne plus séjourner dans la capitale du grand-duché. C'est sous escorte qu'il a été conduit immédiatement hors de la ville, avec défense d'y revenir jamais. On ne lui a pas même permis d'écrire à Bauer, toute correspondance avec les habitants de la résidence lui est formellement interdite.

Il est inutile, lui a-t-on dit, que vous tentiez de donner de vos nouvelles aux amis que vous laissez dans ce pays ; on saisira vos lettres, et elles ne pourraient que compromettre les personnes à qui elles seraient adressées. Ainsi c'est un adieu que vous devez dire à M. Albert. Dans cette triste circonstance, je ne puis que mêler mes regrets aux vôtres.

C'est, croyez-le bien, par respect pour le malheur que je m'interdis l'expression d'un sentiment dont la sincérité vous est connue.

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