DANS SON ŒUVRE
FÉLICIEN ROPS
DANS SON OŒŒUVRE
ONG, à quelqu'un le voyant pour la première fois et s’attendant à trouver, vingt mètres au-dessus du boulevard, quelque moderne docteur Faust prêt à sauter sur
les toits et à enfourcher un balai magique pour se rendre au sabbat, Rops apparaissait comme un homme réfléchi et parfaitement maître de lui. Ce n’était pas, non plus, un hystérique ou un névrosé perpétuellement en proie à d’hallucinantes visions, mais un homme bien portant et d’aspect vigoureux, bien pris dans sa taille élégante, … bref un parfait gentleman.
Cette impression, que produisait Rops en 1888, concorde bien, d’ailleurs, avec ce que nous savons de sa jeunesse et de sa vie en général. Mais, trop longtemps, on s’est plu à faire passer Rops pour un être énigmatique et mystérieux, de qui les œuvres devaient être ensevelies au plus profond de « l'enfer » des collec-
tionneurs. C’est une erreur profonde et, si Félicien Rops est surtout connu à cause de quelques pièces telles que les Sataniques, le Vice Suprême ou les Diaboliques, il ne faut pas croire que son œuvre tout entière soit conçue dans une note aussi terrifiante. À ceux qui l’oublient trop, il convient de rappeler la fraîcheur et la joliesse du Scandale ou la mâle beauté de Jan Vandyrendonck. Quant au reproche d’obscénité que certains lui ont adressé, qu'il me soit permis d’y répondre par cette ancienne devise, inscrite souvent en tête des vieux livres : « Se trouve partout, principalement chez ceux qui le condamnent. » Le plus souvent. les gens qui parlent ainsi ne connaissent que fort imparfaitement, — si même ils la connaissent, — l’œuvre de Rops. Aussi, s’en font-ils une idée fausse. Mais ils n'hésitent pas, malgré leur ignorance, à porter les jugements les plus sévères sur l'œuvre de toute une vie; cependant que d’autres, regardant les œuvres de ce même artiste avec une idée préconçue, ne les examinent qu'avec l’intention bien arrêtée de les blâmer. « Et ceux-là, observe fort justement M. Ramiro dans une préface du Catalogue de l’OEuvre gravé de Félicien Rops, offrent un triste reflet du Monsieur qui, lisant un livre pour y trouver des « cochonneries », cherche et fouille jusqu’à ce que le mot apparaisse, qui lui permettra de déclarer que l’auteur est un « cochon ». En réalité, les lecteurs et les yeux de cette sorte objectivent simplement leurs propres pensées, l’obscénité et la pornographie n'existent réellement que dans leur esprit. « Ce que je sais, c’est que je n’ai pas songé un instant à mettre dans mon roman les saletés qu'y découvrent les gens moraux », écrivait Zola dans la Préface de Thérèse Raquin.
Sans doute, quelques-unes de ses planches sont susceptibles
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d’effaroucher M. Bérenger ou « Joseph Prudhomme »; mais Rops ne s’est jamais proposé d’œuvre pour « M. Tout-le-Monde ». I s’est bien, au contraire, toujours soigneusement gardé du € public »; et il le faut « Hors d’insulte », ainsi que l’exprime si bien le beau médaillon portant cette devise, qui est la sienne, et dans lequel dix roquets, de races différentes, sont représentés aboyant rageusement à la lune.
Fort importante, — puisqu'il n’a pas fallu à M. Ramiro moins de trois volumes in-octavo, formant un total de plus de six cents pages, pour la décrire, — l’œuvre de Rops est également infiniment complexe, à tel point que M. Octave Uzanne a pu qualifier son auteur de « protéiste dédaleux ». Pour se rendre compte de ce que cette expression a de juste et de bien fondé, il suffit de se reporter à la première livraison de l’ Album de la Société Internationale des Aquafortistes. Afin de donner à cette publication entièrement due à son initiative, le caractère « international » qui lui faisait défaut, Rops imagina de publier, sous les pseudonymes de William Lesly et de V. Niederkorn, deux planches intitulées Pallas et L’Ariette conçues, l’une à la manière anglaise et l’autre dans le goût allemand. Cependant, tout en animant d’une vie factice deux artistes à qui il fait produire des œuvres d’aspect aussi différent, Rops ne perd rien de sa propre personnalité et, dans ce même fascicule, il donne, signées cette fois de son vrai nom, deux études : Mon Bourgmestre et Le Modèle.
Ce simple fait en dit long : beaucoup mieux qu’une argumentation de plusieurs pages, il montre combien peut être diverse l’œuvre d’un artiste capable d'accomplir de semblables tours de force. En réalité, le peintre des Sataniques n’est pas ou n’est plus
ce même homme qui songeait, quelques années auparavant, à représenter, sur le frontispice d’un Album, « le Diable, ce personnage étrange qui semble condenser l'esprit malicieux et pervers de l’humanité, en train de regarder son Album en souriant; cependant que Dieu, s’ennuyant dans son éternel azur, se penche au-dessus de son nuage et tâche d’apercevoir un bout de l'album afin de rire un peu aussi, comme les autres! » De même, il est malaisé de se représenter des œuvres ayant moins d’affinité que la Buveuse d’Absinthe ou le Quatrième Verre de Cognac et l’Experte en Dentelles ou le Scandale. Aussi peut-être ne sera-t-il pas inutile, afin de mieux s’assimiler son œuvre, d'examiner successivement en Félicien Rops : le tragique visionnaire des Sataniques, — le peintre de l’élégance et de la corruption parisienne, — et enfin, le Belge célébrant « la chair bénie et plantureuse de ses sœurs des Flandres ».
« À tout seigneur, tout honneur », dit le proverbe, et, puisque c’est comme auteur des Sataniques que Félicien Rops est le plus généralement admiré, c’est sous cet aspect que nous l’étudierons, tout d’abord. Mais une esquisse de sa vie et de son œuvre jusqu’en 1882 — date des Sataniques — est indispensable pour montrer comment l'étudiant riche de Namur fut amené peu à peu à se transformer, selon le mot de Huysmans, en un « Primitif à rebours ».
Orphelin à douze ans d’un père riche commerçant de la ville de Namur, et laissé par sa mère absolument libre d’agir à sa guise, Rops, tout en recevant une instruction très complète et surtout très littéraire, s’adonna avec passion à tous les exercices
FROFS, del.