CONTI
EMPOR
FÉLICIEN ROPS DANS SON OUVRE
faisaient la même chose en 1840 ». Les devanciers de Rops, interprètes plus ou moins habiles de la Tentation de saint Antoine, avaient beau se nommer Jérôme Bosch, Teniers, Callot ou Tiepolo, leurs œuvres, à tous, ne pouvaient plus servir désormais qu’à permettre d’apprécier à sa juste valeur le chef-d'œuvre du dernier venu. Rops, selon le mot de M. Ramiro, allait d’un coup de crayon rejeter ces images traditionnelles dans le rang des pacotilles enfantines.
Concentrée sur les quatre seuls protagonistes de ce drame, le Saint, la Femme, le Christ et le Diable, l'attention ne se disperse plus, comme en d’autres toiles, sur une foule de détails ou de personnages secondaires ; et c’est là ce qui donne à la composition toute son intensité. Mais en faisant abstraction de ce que cette simplification a de génial, il faut noter ce fait qui ne saurait passer inaperçu, c’est que pour Rops la Tentation ne peut s’incarner qu’en la femme. Bien mieux, c’est dans le rôle d’intermédiaire entre Satan et l’homme, que la femme se présente tout naturellement à son esprit. Et, de cela, il n’est pas permis de douter, puisque ce tableau, Rops le dit lui-même, « n’est au fond qu’un pretexte à peindre d’après nature une belle fille ». Voulant faire figurer dans une œuvre un beau corps féminin dont la splendeur l’a émerveillé, c’est dans un tel cadre qu’il le place spontanément. Voilà qui est caractéristique et bien fait pour annoncer l’auteur des Sataniques, le peintre qui ne verra dans la femme que la « messagère du diable », organum diaboli, et de qui l'œuvre sera la paraphrase de cette maxime biblique : « L'homme possédé de la femme et la femme possédée du diable. »
En attendant, Rops ne reste pas inactif : cependant que la
Tentation est exposée à Bruxelles, il entre en rapport avec M. Noilly, un bibliophile parisien qu’ont séduit l’entrain et le talent des frontispices Poulet-Malassis. De cette entrevue va résulter l’une des œuvres les plus importantes, accomplies par Rops au cours de sa longue carrière : les Cent Croquis pour réjouir les Honnestes Gens. À l’inverse de ces artistes qui attribuent une valeur énorme au moindre croqueton d’atelier, à la plus petite notation de geste ou d’attitude griffonnée en deux traits de plume, — à condition, bien entendu, qu’elle soit signée des lettres magiques qui forment leur nom, — Rops se montre singulièrement modeste en intitulant croquis ce qui est bel et bien des dessins. Encore ces dessins sont-ils singulièrement poussés. Et comme nombre d’entre eux sont rehaussés, les croquis deviennent souvent de véritables aquarelles où sont heureusement combinés, selon la méthode ropsienne, le pastel, le crayon ou la gouache. Ce sont vraiment des « notes pour servir à l’histoire de notre temps », que ces Cent Croquis. Rops, qui tient avant tout à rester de son temps, juge, à bon droit, que le nu classique n’a plus, aujourd’hui, sa raison d’être. Il se propose de « faire là tout le demi-nu moderne ». Les anciens, qui avaient le culte de la beauté physique et ne craignaient point de rendre publiquement hommage à la perfection corporelle, qu’elle se rencontrât chez l’homme ou chez la femme, pouvaient ne voir dans les vêtements qu'un simple accessoire dont on se débarrasse à la première occasion. Mais à notre époque, — où le nu est tout à fait exceptionnel puisqu'il est de règle que le corps humain, fût-il superbe, doit être caché comme quelque chose de honteux, — il ne saurait en être de même. Aussi, est-il très rare de rencontrer un nu absolu
FÉLICIEN ROPS DANS SON OEUVRE
dans l’œuvre pourtant si considérable de Rops. Les femmes y sont représentées, non point nues, mais déshabillées. Le plus souvent, elles ont gardé leurs bas ou quelque autre partie accessoire de leur toilette, et le fouillis de la jupe et des jupons écroulés à leurs pieds, comme dans Canicule, souligne tout ce qu’une semblable tenue a d’accidentel et de momentané. Dans leur deminudité, ces « Rosières du Diable » n’en sont que plus piquantes; elles ont l'attrait du fruit défendu, et leur léger costume est habilement combiné pour faire valoir la chair nue et en rehausser l’éclat.
C’est avec enthousiasme que Rops entreprend les Cent Croquis. Il les regarde comme « une des pierres angulaires de sa future réputation », et son ardeur y est telle, tout au moins au début, qu’au bout de dix mois il en est au n° 77! Deux ans s’écouleront cependant sans que les Cent Croquis soient terminés, et l’on ne doit pas s’en étonner. De longs mois se passent, durant lesquels l'artiste revoit ses dessins un à un, toujours occupé à les « finir » et à les « pousser » davantage. Puis, il faut bien le dire, Rops s’est peu à peu lassé d’un travail depuis si longtemps sur.le chantier. Chez lui, l'imagination est telle que mille projets contribuent à le distraire de l'ouvrage commencé, et cela lorsqu'il vient à peine de l’entreprendre. Tour à tour, ïl pense à une illustration de Musset, à un album du diable, et tout cela l'empêche de terminer les Cent Croquis. Enfin, Rops clôt par un chef-d'œuvre cette année 1878 si bien employée déjà : en quelques jours, au mois de décembre, il peint la Pornokratès, son chef-d'œuvre où son art supérieur d’Athénien, bien parisien, se résumera tout entier.
Le sujet en est trop connu pour que j'en parle davantage.
Tous ceux qu'intéresse l’œuvre de Rops ont admiré cette belle fille à demi nue, s'avançant majestueusement sur une frise, conduite par un cochon « à queue dorée ». Toutefois il est intéressant de remarquer que la Tentation et la Pornokratès, — ces tableaux éminemment symboliques et d’importance capitale, — sont tous deux composés en cette même année 1878.
Encore quelques mois et leur auteur, en pleine possession de son génie, enfantera son œuvre maîtresse, l’œuvre unique dans l’histoire de l’Art et telle que nul artiste ne l’avait jamaïs conçue, la suite des Sataniques, dont il conviendra à d’autres de parler dignement. Car digne, — et c’est la conclusion que je voudrais donner à cet essai trop incomplet d’une œuvre si abondante et si haute, — Rops le fut dans sa longue vie d’infatigable travailleur et dans son art supérieur de maitre que seuls les vieux garçons, épris des fleurs de vice, devraient laisser cueillir aux seules mains des sages, pour les fruits de rare sagesse que pce longtemps encore de si mâles et fertiles compositions.
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