‹ Rops-- ianaChapitre 29 sur 40 · ELA · texte numérisé non relu

ELA

LETTRES DE ROPS

à quoi t’en tenir. Mais nous sommes en 1886. Il y a onze ans que tu n’as pas fait un livre ! Si tu vivais trois cent cinquante ans comme Mathusalem, ce serait bien, mais nous touchons à la vieillesse ! C’est une singulière maladie que celle dont tu es atteint de vouloir être un écrivain #n partibus, comme ME Forgeot est évêque de Troie en Asie Mineure. Vraiment, donne signe de paternité. Sans cela je ferai mettre sous toi un cahier de papier en porcelaine comme on met des œufs d’albâtre dans les nids des serins pour leur donner l'illusion de la production. Allons, quinze jours de travail, mais pas seize, ou tu es foutu.

N'oublie pas que si tu dois venir à Paris pour ton roman, on tâchera de t’avoir une passe et tu mangeras chez moi. Je te trouverai un logement. Donc tu pourras traiter. Mais hélas! ton roman de Pénélope doit encore « avoir des retouches ! » Je le sens, cela n’est pas fini! C’est le grand œuvre des alchimistes du moyen âge.

Pour la question d’argent, arrange cela comme tu pourras et comme tu voudras. Je tiens 50 francs à ta disposition fin septembre, 60 par billet si tu veux. J’aimerais mieux le billet, ayant besoin de tous mes fonds pour filer et me remettre en santé et ma fillette itou.

Amitiés de la maisonnée.

FÉLY.

8 décembre 1886.

Ah çà, mon vieux, décidément tu ne veux pas donner signe de vie! Passeras-tu l’hiver en Ardenne? Songe qu’en admettant que ton livre soit destiné à paraître en mai, tu auras à la nouvelle année juste le temps de le faire paraître. Fais attention, mon vieux, et garde-toi de l’enlizement! Aux Bons Cosaques, avant-hier, Maurice Bouchor me disait : « Au bout de trois mois la campagne devient improductive pour l'artiste. On n’a plus la vue. » C’est ce qui explique la stérilité de production de la province. Enfin je t’ai dit tout ce que j'avais à te dire à ce sujet. Voilà huit mois que tu es là, et tu n’as pas gagné un rouge liard. Juge où tu vas ! Ton système serait bon si l’on avait douze cents ans à vivre et 50.000 francs de rente. Voilà dix ans que tu n’as rien publié! Dix ans!

une demi-vie! Je respecte ton cas comme phénomène physiologique, maïs je préférerais l’observer et le constater chez un autre que sur un vieil ami...

Ici il y a le brouillement joli de la rentrée : dîners, théâtres, pièces nouvelles et livres nouveaux et revues à leur aurore. Pour apprécier Paris, deux mois de séjour en Belgique sont une excellente préparation. Parmi les volumes frais éclos : le Calvaire de Mirbeau à fait grand tapage : un livre curieux et intéressant d’ailleurs, écrit avec une fougue et une violence rares. Nous avons eu la Renée Mauperin à l'Odéon : succès d’artiste, début d’une jeune fille qui sera, si le diable lui prête vie, une grande artiste : Me Cerny, et nous attendons le Michel Pauper de Becque. Chez Haraucourt, devant « un public choisi », lecture de son livre Amis, un roman très remarquable, acheté par Charpentier et qui va paraître en mars. C’est très fort et très neuf. Je travaille au frontispice du livre de Dommartin, Les Notes d’un vagabond, qui va paraître aussi en mars, au plus tard. Uzanne déménage et va planter sa bibliothèque au-dessus du quai Voltaire, dans un des plus jolis coins aériens de Paris. À la maison nous travaillons tous, pour cette fin d’année. La ruche bourdonne, nous mettons le miel en rayons pour le sortir aux premiers soleils. On se porte bien. Cariès fait le buste de Clairette. On a institué un petit dîner du jeudi auquel il ne manque que toi. Allons, lâche les saboteurs et les sabotiers. Je te fournirai un logement, tu peux manger chez moi en attendant la fortune. Si ton roman n’est pas fini, il ne le sera jamais ! Pourquoi le serait-il plus dans six mois ? Et surtout n’y fourre pas trop de paysans! C’est bien usé, le paysan! Si Millet revenait, il crèverait de faim, comme pendant sa vie : cela n’intéresse plus, on a trop tiré sur la corde des champs, et c’est encore au boulevard des Italiens que l’on crée les meilleures maximes des agrestes ! Finis-en une bonne fois et crois-moi, le temps n’est plus aux machines fouillées et farfouillées. On vit trop vite ! Et le public qui achète des livres ne leur demande, ainsi qu’à la peinture, que des impressions rapides comme sa vie à lui. Cela c’est absolument la vérité et la vérité vraie. Il faut être de son temps avant tout, sous peine de n'être pas, et tout le monde sent cela, excepté toi. Tu vis dans l’hypnotisme d’un travail mal compris. Heureusement, j’espère encore en l’expérience qu’apporte toujours la mise en lumière d’une œuvre quelconque. Ce n’est pas que j’espère beaucoup, car il y a là un cas pathologique, assez commun, d’ailleurs ; mais, si faible qu’elle soit, l’espérance existe. Je ne lis pas l’Illustration. As-tu envoyé quelque chose? — Sapristi, mon vieux, tu t’es laissé déjà, par des entêtements enfantins, bien terriblement acculer par la vie!

LETTRES DE ROPS

Tu as dü sacrifier, à cet entêtement à ne pas produire, un intérieur et une femme. Vas-tu pousser la chose jusqu’à te sacrifier, toi, jusqu'aux bottes ! Tu me fais l'effet d’être hanté par un rêve de toqué, je t’assure. Songe sérieusement que nous entrons en 1887 et qu’en décembre 1884 tu me disais : « Mon roman va être fini dans deux mois au plus, je le lirai à Daudet et à Charpentier. C’est presque fini! » Sacredié, tu es un terrible cas ! Ah çà! pourquoi ne fais-tu pas un autre métier, puisque tu ne veux pas faire celui que tu as! Celui de littérateur en expectative n’a pas cours, je t’assure !

Toujours entièrement à toi, mon vieux. Amitiés d’ici.

Félicien Rops.

1 février 1887.

Mon vieux,

Ne recevant rien le 31 janvier, j’ai vendu tout ce que je pouvais et je suis arrivé à réunir 70 francs, en brocantant pour 300 francs de gravures. Que veuxtu que je te dise? Si les autres étaient comme toi et eussent couvé leurs œufs de chefs-d’œuvre pendant quinze ans, Daudet serait encore à se dire : « J’ai un roman étonnant, Risler aîné! je le donnerai dans vingt ans. J’attends le moment. » Rien à dire ! Dans dix ans tu seras, comme je te l’ai dit, conseiller communal à Chooz et tu auras l’estime littéraire du père Blachère. Cas pathologique, je te le répète, et rien autre chose. C’est très sérieux, ce que je dis là, et je crois que Daudet a raison à ton propos. Réfléchis, cela devient fantastique. Seulement, tu fournirais un type amusant à une nouvelle à la Maupassant : Le Littérateur en expectative. Il y a quelque chose à faire là-dessus. L’I/lusfration n’insérera pas tes Gilles de Binche, attendu qu’on se fout des Gilles ici! La revue de Dumas ne paie plus. Elle a payé énormément. Soixante-dix mille francs aux littérateurs. Chiffre officiel ! mais elle a payé aux lèvres, pas aux tortues. Même quand les tortues ont du talent, tortues elles restent ! Et si les quinquets ont raison, cela n'empêche pas que l’on s’éclaire à l'électricité. Bourget, un lièvre, a un très gros succès avec André Cornélis. Quinze mille, achetés d'avance chez Lemerre. Mais ne te trompe pas! on achète cela parce que Bourget ne quitte pas les salons, comme Daudet ! Ici on se fout des choses littéraires : — c’est ce qu’on appelle

la « renaissance des lettres » ; — on se fout aussi d’ailleurs des choses de peinture ! La Politique et la Bourse occupent tout, et le reste n’est que mode. On vend un roman quand on à un nom. Et ce nom, il faut l’avoir conquis par dix romans répétés coup sur coup. Voilà, tu en es à ton premier, l’autre étant oublié, et tu le retardes ! T'u t’'embourbes de plus en plus chaque jour chez Blachère, et tu n’en sortiras pas, parce que tu as tes couilles dans le dos au lieu de les avoir au cul, ce qui est la vraie place, crois-moi.

Du reste, encore un coup : quand on n’est pas sur place pour placer des articles aux revues, cela n’a pas de chance d’y être reçu. Les amis encombrent les bureaux et les plus malins y fourrent leur copie. Et c’est justice que ceux qui se remuent réussissent. Tu n’as qu’une chose à faire : envoyer ton livre à Lemerre lorsque tu l’auras retouché. Tu ne vivras pas avec tes nouvelles. Il y a trois cents bonshommes qui font des nouvelles dans trois cents endroits. Tu comprends que les gens qui sont à Chooz à faire « de la littérature » lorsqu’ici on fait « de la copie » ont chance de mourir là-bas dans un âge avancé et vierge de succès.

Du reste, je t’ai dit là-dessus tout ce qu’il y avait à dire. Je connais mon Paris actuel et tu me fais l’effet touchant d’un monsieur en casque, en haubert, avec une colichemarde à la main, qui irait de l’avant vers un canon Krupp. Tues le dernier des Don Quichotte, mais tu l’es avec héroïsme. Ne crois pas que ce soit pour les 70 francs que je te dis tout cela. Je ne tiens pas aux choses, même les plus curieuses, et j’ai vendu avec plaisir pour toi ; mais tu ne te doutes pas de l’épique dans lequel tu erres. Et cela en admettant que ton roman soit le plus grand des chefs-d’œuvre. Cela dit, remets-toi sur tes œufs. À toi, mon vieux, tu as une terrible cataracte!

A toi.

FÉLy.

Note qu’il y a quatre ans que tu m’écris que tu vas me répondre. Quatre ans! nous sommes en février 1887. Inutile de te dire, mon vieux, que si Masson prend ta nouvelle, il faut te faire expédier l’argent. Ce que je viens de faire est passé aux vieux comptes : donc effacé. Ne t’occupe plus de tes nouvelles et finis ta tapisserie pénélopienne. Fais ton livre, achève, malheureux, achève! et ne songe pas surtout que tu donnes « ta vie » : tu donnes un roman, voilà tout ! Vois ce que t’ont rapporté tes nouvelles : pas de quoi fumer. Tu n’as pas idée comme c’est drôle, tout cela. Il n’y a qu’à Chooz qu’on trouve un littérateur, comme toi.

LETTRES DE ROPS

20 mars 1887.

Mon cher ami,

J'étais avant-hier, jour de la mi-carême, à la Roche-Claire et tout en regardant bourgeonner mes marronniers malgré les frimas, je songeais à toi et je te voyais, il y a deux ans, deux ans ! arriver avec ton roman « Peau de chagrin » à la Roche-Claire, me disant : J’en ai pour deux mois, dans deux mois mon livre sera fini ! Ces deux mois ont duré deux ans! — Et je gage que tu es encore à me dire : Mon livre sera fini dans deux mois! Tu ne réfléchis donc pas au temps? Tu te vois, comme nous tous, devenir vieux et chenu sans t’émouvoir? Quelle étrange destinée fait à certaines gens le dada littéraire mal enfourché? Mon brave ami, tu inquiètes véritablement tous ceux qui t’aiment encore. As-tu espoir de finir enfin ce malheureux bouquin ? ou vas-tu passer tes derniers jours collé à ces pages comme les mouches, après l’hiver, sont collées, à demi desséchées, aux tapisseries gluantes des cabarets de village? Ta vie va-t-elle s’achever en ces aberrations ? Je t’ai dit là-dessus ce que j'avais à te dire et je ne veux plus répéter ces formes de mon blâme qui n’est que l’écho de bien d’autres blâmes. As-tu fait paraître quelque chose? Masson t’a-t-il pris un de ces contes que tu engendres avec la lenteur des proboscidiens ? Pour l’amour du diable, sors de ce travail hypnotique, qui est folie pure, qui ne te mènera qu’à la misère noire, qui te plongera dans des embarras de vie dont tu ne pourras plus sortir et où tu resteras à jamais!

Que veux-tu, c’est un sort! Il n’y a plus à en parler! Du moins écris deux mots pour dire si tu es, oui ou non, encore dans ton trou et si tu as encore assez de virilité pour en sortir.

Ici les livres succèdent aux livres. Dommartin même vient de faire paraître le sien. Bon aspect de bon succès. C’est de la belle langue, et c’est plein d’anecdotes. Beaucoup de vie et de belles pages. Dom est ici pour l'instant leste et bien portant et satisfait de sa trouée modeste. André Cornélis semble être pour Bourget un fort succès. Numa Roumestan a réussi pleinement à l’Odéon. Les

expositions de peinture se succèdent comme les livres. Il est vrai de dire que, de plus en plus, la politique et le mouvement de la vie obligent à lire légèrement. Puis les idées que l’on a, étant toujours dans l’air ambiant, il est bon de les vite publier ; sans cela, comme me le disait très justement Stéphane Mallarmé, « les idées s’embêtent et vont dans la cervelle des autres ». Que cela est juste!

Si tu prends envie de manifester ton existence par quelque chose, il faut que tu te presses, car la fin du siècle approche, mon vieux, et notre fin à nous aussi!

Rien de nouveau. On te fait de grandes amitiés dans la maison. Tu as appris la mort d’Émile Hermont, héroïque au fond. J’ai tant dessiné et publié de choses nouvelles depuis cinq mois que j’en ai gagné presque une grosse réputation. Ah! nous ne nous ressemblons pas ! Je ne gagnerai d’argent qu’une fois cette réputation assise sur ses quatre pattes. Et pour cela je ne connais qu’un moyen : faire le plus rapidement possible, attendu que si vous avez des qualités artistiques réelles, elles se mettent malgré vous dans vos œuvres. Un rossignol ne chantera pas comme un serin, même le voulüt-il. Tu le verras quand tu publieras. On ne fera pas plus attention à ton œuvre que si tu y avais travaillé six mois au plus. Et elle n’aura pas une seule qualité de plus que si elle avait été faite en ces six mois. Parce qu’on ne peut mettre dans une œuvre que ce que l’on doit y mettre! ce que vous avez dans votre sac! Les œuvres peinées sentent l’huile et ne sont pas meilleures que celles qui sont improvisées. Tu reconnaîtras cela un jour! Un mot à travers tout cela, et ne me parle littérature que pour me dire : Je porte mon livre à Lemerre demain. Et je n’y croirai qu’après ton arrivée. À toi, malgré les tristesses que je voudrais t’épargner.

FH. Rors.

P.-S. — J’oubliais : Si tu te décides à venir à Paris, je pourrai très facilement m’entendre avec toi pour te réinstaller un petit logement, car rien n’est plus niais que de rester dans un constant éloignement du seul milieu, où, de l’avis de tous ceux qui ont quelque souci de faire bien, il est possible de faire œuvre littéraire et surtout d’en vivre. — Si tu étais resté ici, tu vivrais au même prix qu’à Chooz, — car Hennequin, par exemple, vit avec 5 francs à Neuilly, et parfaitement, tout compris. — Le même Hennequin, qui est Suisse, froid et méthodique par-dessus le marché, me répétait : « Jamais je n’ai pu obtenir d’aucune revue qu’elle publiât un article de moi, lorsque j’habitais la Suisse. » Et je

LETTRES DE ROPS

l’ai vu et éprouvé par moi-même. J’ai proposé — très audacieusement! — un conte de toi à la Revue illustrée. On m’a répondu : « Non, il faut envoyer les épreuves autre part qu’à Paris, écrire lettres sur lettres, ne pas pouvoir causer avec l’auteur. Nous ferions cela pour Taine ou Renan; pour un inconnu, non! Nous en avons énormément ici des inconnus, prêts à accourir ici, qui ont probablement autant de talent que votre ami, et qui demeurent là, à côté. » Puis on réussit surtout matériellement par des relations. Et les plus forts (je sais surtout cela depuis un an que je fréquente beaucoup le monde des lettres) les plus forts y ont recours. Surtout Daudet et Zola. Tu pars de cette bonne bêtise avec laquelle j’ai vu tant d’honnêtes garçons mourir de faim : « Quand j’arriverai avec une œuvre forte, là, forte! je ferai mon trou et je réussirai d'emblée. » C'est l’histoire de quarante misères que je connais et de dix morts, dont celle de Dubois, que nous connaissons. Ici, où il y a tant de gens de beaucoup de talent, cela ne se compte plus. Je relis depuis deux jours le Crépuscule des Dieux, une merveille de passion, de langue, et d’un moderne! L’auteur meurt de faim et ne vit que par la famille de sa femme qui l’aide. Cela m’a été raconté par un de ses amis intimes. Et il a eu un succès! Et un beau succès « littéraire ». [1 n’est pas vrai qu’en un temps où les choses les plus graves sont forcément traitées légèrement parce que les grands intérêts de la vie sociale préoccupent toutes les forces et tous les esprits, il n’est pas vrai que la littérature ait encore une grande importance. Le théâtre seul vit. Dans un très bel article dernièrement, Lavedan expliquait le succès du théâtre qui remplace de plus en plus le roman parce que les gens surmenés ne peuvent plus apporter que des distractions à leurs occupations journalières. La peinture « d’art » disparaît pour ces causes. On s’américanise de plus en plus. L'Amérique n’a qu’un art et n’aime qu’un art : le théâtre. Il y a 50 millions d'hommes qui vivent très bien ainsi en bonne santé. Quant à la nécessité de faire paraître ce que l’on fait fout de suite, elle est indéniable, absolue et de première nécessité. Il en est de cela comme de la gestation humaine. Tous les grands hommes le reconnaissent. « Mon roman a trop vieilli », disait Flaubert en parlant de l'Éducation sentimentale. Flaubert pourra toujours être considéré comme un excellent écrivain, jamais comme un grand écrivain. C’était un tripoteur d'œuvres à satiété. Si tu veux une preuve en plus de la nécessité de faire lire aux autres hommes l’œuvre écrite par vous au moment de sa conception, ou plutôt de sa venue, je te dirai que l’autre soir, aux Bons Cosaques, il y avait réunis trente hommes de lettres, la fleur des intelligences

actuelles ; tous ont été d’accord que si Madame Bovary apparaissait sur l’heure, elle n’aurait qu’un succès de « rétrospectivité », tellement les idées subissent de transformations en trente, vingt, dix et même cinq ans. Les chefs-d’œuvre reviennent sur l’eau toujours après un ou deux siècles, lorsqu'ils deviennent de l’histoire. Le style très pur, mais impersonnel, ne touche personne. On ne frappe que par la langue et les défauts de son temps. D’où le succès du livre de Flaubert qui était de son temps. Il reviendra, mais les jeunes, jeunes (j’ai deux ou trois petits amis très lettrés) vous disent : « Au temps de la langue de Madame Bovarsy ! » Je crois bien, ils ont vingt ans! Ils avaient trois ans à la guerre! Et cela a toujours été ainsi, et cela sera toujours de même. Il ne faut pas tant aimer et tant respecter ses propres œuvres, que tu le fais. Il faut faire comme tous les forts, forts, les jeter au vent, en vivre, ne pas les couver, parce qu’on n’est jamais sûr que le poussin qui est dans cet œuf est viable. Puis il n’y a rien de si intéressant que cela dans toutes les œuvres humaines. Il faut les porter, et les laisser pousser, et les laisser tomber, comme les arbres laissent tomber leurs feuilles au printemps et à l’automne. Si l’arbre n’est pas sans belle sève, il reverdit deux mois après et il recommence. Voilà le vrai!

A toi. FÉLy.

Mercredi 8 décembre 1889.

Mon vieux,

Je t’écris au galop pour la question d’argent parce que ces choses-là, il faut y répondre tout de suite, elles sont toujours embêtantes. Je travaille depuis le 1 novembre pour mon échéance de décembre : 31 décembre ! Le 1° janvier, je n’aurai pas cinq centimes dans ma poche! Si j'arrive à payer ce que je dois, ce sera miracle. Donc, mon vieux. impossibilité pour les 80 francs! Encore une fois, je ne me plains pas de ces misères : elles me font produire. Ce que je ne ferais pas sans cela. Maintenant tu dois avoir besoin de quelque argent de poche en ces vilains jours du nouvel an, charmants, n'étaient les étrennes ! et si un billet de 20 francs peut te servir à quelque chose, il est à ta disposition, de cœur,

De van

Page 1