‹ Rops-- ianaChapitre 30 sur 40 · AS SD STE · texte numérisé non relu

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LETTRES DE ROPS

comme tout. Nos lettres se sont croisées. J’avais éprouvé le besoin de te dire la conversation de Daudet, qui te la répétera à l’occasion, et c’est dommage que tu n’aies pas continué à le voir; je crois qu’il aurait pu avoir une influence salutaire | sur ton esprit parce qu’il voit « juste, clair et net ».

Mon cher vieux, ta lettre est parfaite et sincère, mais je n’y crois plus. Il y a neuf ans que tu me le dis! Oui, ton monsieur Edmond Duillant, le médecin de ton livre, pourrait m'intituler « agité, passionné, agitant ». Mais il devrait ajouter agissant! — Il y a neuf ans que tu me dis ta petite idée, et que tu me racontes ton « genre de travail ». Nous verrons le résultat. Je crois, te connaissant, que tu aurais pu arriver au même résultat plus tôt de quelques années. Tu me cites des mots faux : Fromentin, comme moi d’ailleurs, n’aimait que les quatre murs et la table nue, mais il les a toujours eus en pleine vie de Paris. C’est ici qu’il a fait Dominique, c’est ici qu’il a fait le Sahel. Puis Fromentin avait un métier de peintre qui le faisait vivre richement. Même jeu pour le Bernardin. Il habitait le faubourg Saint-Marceau et n’était grincheux et misanthrope que les jours où le gouvernement lui refusait les gratifications qu’il réclamait tous les huit jours. C’était un modèle du genre, « vivant des puissants ». Et Corbeil, l’été, lorsqu'il avait « touché » ! Mais cela, c’est un hors-d’œuvre. Tu me dis que tu veux que ton livre soit « d’un homme ». Comprends pas ! — C’est encore de ta philosophie spéciale. Les œuvres sont toujours d’un homme : qu’il soit bon, l’homme, ou mauvais, cela importe peu! Beaumarchais était une canaille au fond, et sa morale douteuse. Il a fait le Mariage de Figaro ! Du reste, je ne comprends pas ton mot. Il faudrait des développements inutiles, et exhiber des vérités vieilles comme Dieu.

Tu connais si peu les gens — philosophiquement — que tu crois à « un besoin littéraire » lorsque je te secoue. D’abord il n’y a pas de littérature là dedans. Si tu buvais de l’absinthe, je t’écrirais comme je t’écris : « Il y a neuf ans, mettons dix, que tu bois de l’absinthe, tu vas en crever. Il est temps de faire comme tous ceux qui ont du bon sens, et de boire ce que tout le monde boit, et tu t’en trouveras bien. » Pas littéraire cela ! Note que la seule chose que tu aies produite : ton unique roman, tu l’as produit dans « l’agitation » dont tu as si peur. Mais rien ne produit l'agitation comme l'inquiétude de la vie! Et cette inquiétude tu te la donnes, bien plus qu’en produisant normalement ! C’est cela qui touche moralement, les inquiétudes d’argent! Et note bien qu’à toi la campagne n’est pas la campagne des autres qui ne la prennent que comme repos

et comme tranquillité pour le travail. Toi, « tu étudies l’homme! » et tu passes ton temps à te retarder dans l’accomplissement de l’œuvre à faire en « piquant des papillons agrestes » et en silhouettant des brutes, dont on a son soûl.

Ah! X... est un bon modèle à suivre! Sa pièce faisait 300 francs à la troisième ; et elle ne lui a pas rapporté de quoi payer son copiste. Le deuxième jour on donnait des loges de faveur. C’est une injustice d’ailleurs, mais c’est le public des théâtres ! puis X... est un bourgeois argenté et il a une place!

Ton raisonnement : « mon travail doit être ainsi », « c’est cela qui me convient » est exactement le propos de ce pauvre Chien-Caillou qui disait : « Vous ne savez pas toût ce que je mets dans les feuilles de cet arbre? Il y a un an de ma vie là dedans. » Puis j’admets tous les genres de travail, à la campagne, au bord de la mer, à Paris, où l’on veut, pourvu qu’on ne s’enlize pas, et Paris, pris de certaine façon, enlize comme le reste. Travail minutieux, travail rapide, tout cela dépend des tempéraments, des habitudes. Les uns produisent un roman par an ou tous les deux ans; les autres le font en deux mois et il est peut-être aussi bon que celui qui est pioché avec ienteur. Mais ton cas, je le répète, est spécial. Il n’est pas vrai que l’on vit toujours avec un bon livre! Et puis est-il bon ton livre? Tu n’en sais rien, tant qu’il n’a pas paru, qu’il n’a pas vu le feu des vitrines. C’est là surtout le fond du raisonnement de Daudet sur la production nécessaire.

La Revue est encore de moitié sous la direction de M"° Adam. L’autre moitié, c’est de Lyon, l’ancien directeur du Gaulois, qui la rédige. Si ton roman est fait, j’y ai des accointances, et je pourrai t’y présenter. Mais il devrait être fait, que veux-tu ! Généralement il faut que les romans soient faits. Tu vois où cela va te mener, ton système. Tu escompteras Lemerre, puis quand tu auras mangé ton roman d'avance, tu resteras dix ans pour en faire un autre. Enfin ! tu es juge dans ta propre vie, mais depuis dix ans, tantôt pour une raison, tantôt pour une autre, tu as vécu la vie contraire à celle que tu aurais dû vivre. Et cela par ton manque absolu — pour tous ceux qui te connaissent — de réelle vision de toi et des autres. Parce que la vision artistique (la seule qui importe d’ailleurs, toutes les autres, au point de vue littéraire, étant discutables), la vision artistique doit te suffire, et que chaque fois que tu en sors, pratiquement tu erres, et philosophiquement aussi. Tu dis « que l’art n’est que la faculté de formuler un sentiment naturel ». Comprends pas! Le goinfre qui me dit : « Je viens de bien bouffer », formule un sentiment naturel. Il ne fait pas d’art. L’art me semble le

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contraire de ce que tu dis. Je dis que tu es artiste, parce que par ton œil, par une façon, qui t’est personnelle, de présenter les sensations ou les sentiments, tu peux produire une œuvre qui fera passer ces sensations ou ces sentiments dans l’âme ou dans l’esprit ou dans l’œil de ceux qui ont un esprit, une âme ou un œil! Le reste, je m’en fous et le public s’en fout ! Je parle du public qui est «notre pair ». Voilà tout. Choses naturelles ou pas naturelles ou antinaturelles, dites-les-moi, tout est bien si c’est de l’art. Ah! mon ami, vide donc ta cervelle de tout ce fatras.

Et un bon coup de courage ! Achève et publie. Nous discuterons après. Je ne sais qu’une chose, c’est qu’en octobre tu me disais : « Il n’y a plus que pour six semaines de travail. » Et que tu dis cela depuis trois ans que durent ces six semaines. Et que pendant ce temps-là tu « piques des papillons » qui redeviennent chenilles au lieu de voler dans l’air ambiant de notre temps. Tu leur refais des cocons!

Et nous voilà plus chenus, à chaque renouveau! Et il faut produire et toujours produire, si nous ne voulons pas passer mornes et inaperçus.

Finis, finis quelque chose, et on placera ce « quelque chose »! Tu ne me dis rien d’Edmond. Que devint-il? Encore un qui ne produit rien. Pas d’autres causes que toi, mais enfin, n... d. D... ! le résultat est le même!

Voyons, tu me disais tout ce que tu me dis il y a quatre ans. Tu t’es laissé acculer sottement — héroïquement, si tu veux — par la vie, à un point formidable ! et tu veux qu’un ami véritable, ce qui est rare dans la vie, se taise et ne te dise pas son sentiment sur cette espèce de folie qui consiste à ne pas faire ce que l’on doit faire pour « piquer des papillons » qui se dessécheront dans tes boîtes à insectes et qui sont inutiles pour l'instant ! Crois bien que tout ce que je te dis là n’est pas si amusant à dire, même à un ami de vingt ans, et puis j'ai Paris pour assouvir mes goûts littéraires et mes besoins d’écrire ce qui me frappe. Somme toute, depuis que le monde existe, depuis que moi, j’ai âge d’observation, une chose est absolue, je l’ai constaté : Aucun homme ne peut faire plus qu’il ne peut. Votre organisation vous marque au degré des intelligences 42, vous n’atteindrez pas 43 sur la tête de Turc de la production! On perfectionne sa technique : rien de plus. On peut devenir plus savant, mais cette science ne vous fait donner que ce que vous pouvez donner. Tu aurais publié tous les ans un roman comme ton premier avec la même « étourderie », que tu serais arrivé au même point qu’où tu arriveras par d’autres voies plus pénibles; cela, c’est inéluctable ! Et personne ne me contredira. On ne donne pas toujours tout de suite

ce que l’on doit donner; mais si on doit le donner, on le donnera, même malgré soi! Si tu avais fait ce que tu devais faire : donner un frère à ton premier livre dans l’année suivante, tu aurais dix volumes bons ou faibles ou meilleurs, comme tout le monde ! et tu serais arrivé peut-être plus loin, au point de vue artistique, qu’où tu arriveras après la publication de ton livre, et certainement dix fois plus loin au point de vue matériel de la réputation, de l’argent, et par conséquent du repos pour faire les fortes choses de la maturité. Tu as pris, de gaieté de cœur, le sentier le plus long et le plus rocailleux et le plus embêtant, quand il n’y avait qu’à suivre la bonne route où ton instinct et ton tempérament t’avaient fait entrer. Tout simplement ! A la bonne franquette ! Voilà mon sentiment, mon vieux! Je te l’ai rabâché parce que je crois absolument tout ce que je dis, et que « personne n’est juge en sa cause ». Cette maxime est du temps du roi Salomon qui s’y connaissait. N’oublie pas mes suprêmes recommandations. Finis, finis, finis ta toile de Pénélope ! Si tu avais des ors, je te dirais : Ne finis pas si c’est pour toi un besoin de ne la point finir. — Viens lapporter toi-même à Paris. Les gens ici se fichent de vous quand on est loin et ils ont raison, puisqu'il y a cinquante individus ayant du talent dans leurs jambes. Tu as ici la table et je te procurerai le logement en attendant, pour tes pourparlers d’éditeurs. Maïntenant, mon vieux, à bientôt, j’espère, et songe que, quoi que tu fasses, tu as ici une bande de vrais amis, moi, et les chères et vaillantes femmes qui sont miennes. Ton vieux,

FÉLy.

Tu sais que je n’aime pas à geindre, mais j’ai passé un mois et demi atroce, depuis que nous ne nous sommes vus. J’ai cru perdre la vue. En gravant, je me suis flanqué du bichlorate de potasse dans l’œil; et, sans Camuset, je crois que je devenais aveugle comme Homère, car je ne voyais plus ni de l’un ni de l’autre

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œil, ce qui me paraît remplir les conditions d’une bonne cécité. J’en souris maintenant, mais j'ai passé de vilains quarts d'heure; puis, pas de travail possible! Enfin cela est parti. J’ai pu revoir les beaux verts des bouleaux du grand rocher à Montigny. Je travaille beaucoup et je crois faire quelque chose de mieux, cette année. J’ai bon courage et mes yeux sont revenus. J'irai te voir, un de ces soirs. Je t’enverrai une carte postale pour ne pas monter « impunément » chez toi. Car je suis très chargé de travail jusqu’au 30 mai. Je serai très heureux de lire ton livre après la lecture de l’autre soir. Dom m’a dit, le lendemain : « C’est singulièrement vivant ce qu’il fait là et c’est très châtié. C’est d’une langue débarrassée de ces enfantillages et de ces inutilités auxquelles les plus forts se laissent aller. » Il m’a parlé du roman deux ou trois fois, dans la journée. Je connais l’homme, c’est que cela l'avait pincé. J’ai écrit à Edmond. Pas de réponse ! Il est comme les phares et les clochers qui semblent encore près de vous, tout en étant très éloignés en réalité. J’ai une plume qui accroche au papier et le déchire. Pourras-tu lire P A toi.

FÉLY.

Enfin, mon vieux, voici cette année bête de 92 qui s’enfonce dans l’oubli et dans la nuit. Je ne la regrette pas! Elle m’a fait passer tout près de cette chose horrible : la cécité. Enfin me revoici debout, l’œil clair et la main prête au labeur.

Il me semble que j’ai encore quelque chose à redire aux autres des étranges rêves que la bonne nature me ratonte. Est-ce une illusion de l’âge mûr, fertile en mirages ? Nous verrons bien.

Je me suis remis au travail pour transmettre mes racontars aux jeunes, et effaroucher à nouveau les oreilles de cette honnête bourgeoisie qui nous à donné Panama. Enfin il n’y a que Dieu de parfait — à ce qu’il dit !

Viens mardi.

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30 septembre 1893.

Nous sommes au 30. Tu as jusqu’au mercredi 4 octobre matin. Viens 1, place Boiéldieu, à 1° 30, avec le dessin si tu ne l’as pas vendu, et avec les 350 francs si tu as trouvé ton Pugno. J’ai besoin d’argent le 4, à 3 heures. Si Nys n’a pas d’amateur sous la main, je le passerai à Rebout qui en a un. N’y manque pas, je te prie, et aie grand soin du dessin surtout. Finis ton roman vite; sans cela, mon vieux, sans exécution rapide il n’y a qu’à crever de faim à Paris. Ne compte que sur toi et encore défie-toi de toi-même. Tu es au fond très bohème comme goûts et comme faiblesse vis-à-vis de toi-même, sans avoir du bohème l'esprit de ressources et d’économie que possèdent tous ceux qui vivent au hasard et du hasard. Donc tu te coûtes cher, et cette absence d’esprit pratique fait que tu n’en sors jamais. Tu te coûtes plus cher que tu ne gagnes, d’où l’impossibilité d’arriver à l’équilibre. Tu t’emballes au premier carrefour que tu trouves, sans lire le poteau indicateur et sans savoir où tu vas, et tu aboutis à l'impasse. Tu ne fais que cela depuis vingt ans. C’est un stage de la vie artistique qui me paraît prolongé. Ta caractéristique que tu ne connais pas est et a toujours été : l’emballement dans le faux et cela en y apportant, ce qui est très rare, un entétement idéal! Ce n’est que lorsque tu t’es crevé les naseaux contre le mur du fond de l’impasse que tu sens ton erreur; alors tu tombes dans l’exagération contraire et, au lieu de t’en prendre tout simplement à toi-même, tu maudis les amis, les femmes, le temps, etc., toutes choses qui ont toujours été comme elles sont, — au lieu d’en accuser ton œil qui te fait voir et juger faux et te tromper de chemin, sans regarder le poteau. Ce que je te dis là, je le pense, et avec conviction. Il est donc temps, maintenant que la vieillesse chenue te touche du doigt, de voir, si tu veux finir dans un asile artistique quelconque, ou chez toi, les pieds sur d’honnêtes chenets, et même malhonnétes si tu veux! Tout vaut mieux que la vie que tu mènes depuis ton départ pour les Ardennes, où tu t’en allais finir en trois mois le fameux roman (l’œuvre !) qui est toujours sur le chantier, ce fameux chantier que tout artiste devrait commencer par brüler à fond,

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sans qu’il en reste une tuile, car ce n’est qu’un magasin à rêveries et à tromperies, où l’on empile les fausses espérances et les inhabiletés. Chaque fois que tu reprends, et je ne parle pas seulement pour toi, mais pour tous, et jen reste à l’axiome, chaque fois que l’on reprend le projet tiré du fameux chantier, on recommence tout. Donc chantier inutile! Daudet était un piqueur de notes à mettre sur chantier et toute son œuvre en pâtit. Zola qui exécute à l’instant sur ses notes prises dans le moment, dans le frais, dans l’impression immédiate, y gagne une force qui manque au Petit Chose. Quant à X..., ses couilles ne sont que des tétons qu’il porte bas. C’est une femme, et même une petite fille. Je ne peux m'empêcher, mon vieux, à cause de l’intérêt que je te porte, de le dire : Fais vite, fais vite, fais vite. C’est là ton salut en cette vie et en l’autre, comme dit l’Église.

* À mercredi donc, à 1!30. Et surtout ne compte que sur toi, c’est la seule façon de sortir de tous ces chemins effondrés où tu t’enfiles incessamment. Ma lettre actuelle ressemble à toutes celles que j’ai écrites depuis dix ans. C’est que tu es toujours dans la même position et que mes lettres n’ont pas malheureusement à dire autre chose : Défie-toi de toi-même! Pour qu’un homme reste stationnaire pendant dix ans, et dans quelles stations! il faut qu’il ait en son organisation un défaut qu’il ferait bien d’étudier de près. Tu attribues cela à la pauvreté. Non, la pauvreté en est la conséquence. C’est bien différent! Donc, mon vieux, vite, vite ! Songe à ce que tu te coùûtes par journée littéraire. Il n’y a que cela : un compte de 2 et 2 — 4.

A toi, mon vieux, et bon courage, mais vite, sois vif, on se sauve de tout avec cela, mais, que veux-tu? tu es le monsieur qui pipaille, sachant que cela lui fait mal, sans avoir le bout d’énergie qu’il faut pour casser sa pipe! Casse-la moralement et physiquement et aie pour deux sous d’énergie. Fous tous les faiblotismes par la fenêtre. Il n’y a plus de place pour les faiblots en cette fin de siècle ! Ils ne sont que ridicules et n’inspirent plus rien du tout que le rire, ce que l’on ne doit jamais inspirer.

A bientôt, mon vieux.

Après les curieuses lettres qu’on vient de lire, si je verse encore ici le fond du portefeuille que je possède, c’est moins pour apporter aux amis de Rops un contingent littéraire dont sa mémoire peut se passer, que pour inviter à mieux faire ceux qui possèdent des documents plus utiles à la Correspondance de Rops dont l’étonnant et attendu volume ne manquera pas, tôt ou tard, d’être composé et de paraître.

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