‹ Rops-- ianaChapitre 31 sur 40 · A BOYER D'AGEN · texte numérisé non relu

A BOYER D'AGEN

2 décembre 1887.

Je reçois à l’instant, Monsieur, à la fois votre remarquable livre que je connaissais déjà et que je trouve un des plus curieux de ces derniers temps, et votre article initial. Je vous remercie de l’honneur que vous voulez me faire et je vous en suis grandement et très sincèrement reconnaissant. Mais, mes amis le savent, je fais très peu de cas de ce que j’ai produit jusqu’à ce jour. Et cela sans modestie feinte, l’hypocrisie de vanité me semblant le pire des vices. Il a fallu, pour que le gros Catalogue de l’'OEuvre de Rops vienne en lumière, que toutes les manies et les enthousiasmes du collectionneur se trouvent réunis dans lJ’âme de Rodrigue. J’en ris dans mon « moi ». Il n’y a pas d'œuvre. Il n’y a là que des spermatozoaires glissés le long des cuisses de la muse dans de mièvres tentatives d’accouplement. Il n’y a qu’à passer l’éponge sur tout cela.

Voulez-vous venir en causer avec moi, demain ? De 9 à 11 du matin et de 1 à 4 heures je serai chez moi, demain 3 décembre. Je vis aux champs, presque toute l’année. Je n’ai à Paris qu’un grenier pour y recevoir mes modèles et pour

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LETTRES DE ROPS

y imprimer mes eaux-fortes. Votre livre et votre lettre sont venus m’y rejoindre. Voilà pourquoi je n’ai pu vous répondre par retour du courrier. Puis, j’arrive du Canada, et je suis en plein déballage. Vous m’excuserez de ce manque d’exactitude et de politesse.

Acceptez, Monsieur, mes affectueuses civilités.

Félicien Rops.

Au même.

La Roche-Claire, 14 décembre 1887.

Je connais Salis, j’ai vu l’Épopée et j’ai serré la main à Caran d’Ache. Salis est un joyeux garçon d'esprit, l’Épopée est digne d’applaudissements et Caran d'Ache est un artiste de beaucoup, — beaucoup de talent. Vous devriez plutôt parler de lui, en vos Revues, que de moi — un « saige » peut-être, un sauvage à coup sûr, et du Danube encore!

J'ai donc le regret de vous refuser. Je serai, vendredi, aux champs. Je suis en train de planter les arbres que j’ai rapportés du Haut-Canada et des bords de la rivière Saint-Clair, dont le « Rhus Toxicodendron » et le « Rhus radicans », deux ineffables Thérébinthacées très vénéneuses que j’importe pour la joie de nos petits-neveux qui ne mériteront pas mieux, à en juger par leurs oncles, dont nous sommes.

Acceptez, cher Monsieur, l’expression de mes affectueuses civilités.

Félicien Rops.

P.-S. — A propos, ne m’appelez plus « Maître », s’il vous plaît! Je ne suis et ne serai jamais qu’un « compaignon » jusqu’à l’âge du vétérantisme. J’ai en horreur ce mot-là. C’est bon pour M. Meissonnier (sic) ou pour ce fort chevaucheur de Muse qui s’appelait Rembrandt, quoique le premier n’ait guère la queue de l'emploi! Mais c’est reconnu, M. Meissonnier est un « maître ». Ah ! « Magister artis roseæ ! » à la bonne heure! comme on vous couronnait dans votre T'oulouse, au temps de Clémence Isaure. Une grue à musique, celle-là, et bien coupable! Donc, c’est entendu, n'est-ce pas? Appelez-moi Bouguereau tout de suite, plutôt! (Racine : Bulgre, Bulgare, Bougre, Bouguereau..., etc.)

Au même.

27 avril 1888.

Vous n’y êtes pas, il n’y a rien du tout que les résultantes de mes propres travers cérébraux, plus impardonnables que des vices! A certaines saisons, je me sens pris de nostalgies indéfinissables, de besoins irraisonnés de fuir plus loin, du dégoût de tous les êtres et de moi, en chef. Une clairvoyance sinistre de notre noire bêtise me fait rêver des œuvres plus sinistres encore et je me fuis moi-même, comme un reflet des actuelles humanités. Je me sens sans force, sans puissance et sans talent pour rendre les laideurs d’aujourd’hui, et je souffre de mon inanité et de mes anéantissements. Pendant ces heures tristes, relégué dans quelque coin perdu, ou errant comme un chien mordu dans des paysages mornes, je n’ai souci de rien. Je ne réponds plus aux lettres, et les vibrations dans l’air des paroles humaines me sont cruelles ou odieuses. J’ai ma menstruation morale. Je change de peau comme les lézardes et j’attends ma résurrection. Elle est venue : et je me sens meilleur et consolé de toutes sortes de douleurs anonymes et d’amorphes désespoirs.

Je n’ai, mon cher Monsieur, qu’à vous remercier de votre persistance à vouloir m'être agréable; et vous y apportez un courage dont je suis quelque peu confus, mais reconnaissant vraiment. C’est à moi, à vous prier d’excuser mes sauvageries danubiennes. Vous avez été devers moi plus qu’aimable, et je n’ai pas même eu cure de vous remercier de votre délicieux envoi qui fait la joie de ma fille.

Donc, me voilà à peu près revenu de la « Dissolving Country du Black Castle », perdu dans les brouillards où m’enlèvent parfois les mauvais génies que les fées, mes marraines, n’ont pu conjurer à ma naissance et qui me font payer leurs dons et les bonheurs passés. Votre affabilité me pardonnera ces infirmités périodiques et inéluctables que le printemps guérit souvent. Dans l’Inde, dit Xavier Marmier, il existe un oiseau dont la voix est si douce au cœur qu’elle fait oublier toutes les douleurs. Pour moi, le chant de l’alouette montant dans les premniers ciels bleus chasse les peines d’antan et me rend aux éternelles et trompeuses espérances qui nous bercent jusqu’à la mort, doucement.

Je vous serre la main bien affectueusement. — F. Rops.

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