À GEORGES CHARPENTIER
8 avril 1881.
Mon cher Éditeur,
Filbeau, qui sait mon désir de « réparer mes torts », m’a dit la conversation qu’il avait eue chez vous, avec vous et Daudet. Je suis, comme le Lesbos de Baudelaire :
Je tire mon pardon de l’excès de mes fautes!
Et puis, J'ai eu peu de chance, à parler franc. J’étais en train, à cette époque, de potasser des nouveaux procédés d’eau-forte qui me résistaient — que j’ai tués sous moi, d’ailleurs — et je luttais avec une obstination que vous ne soupçonneriez pas pouvoir se loger dans une cervelle qui paraît aussi fluctuante que la mienne. C’est ainsi, petit-fils de Hongrois, de Wallon et de Flamand, il y a en en moi du T’sigane, du Gaulois et du bœuf, même du « bœuf nature » devant le modèle!
Puis, naturellement aussi, j’étais dégoûté de tout ce que je faisais. Et, pour comble de guigne (guigne : cerise douce à longue queue, dit Larousse, 16 vol. in-f°), un beau soir, avec Filbeau, nous avons rencontré Dentu qui mangeait des choses malsaines en compagnie d’un gros membre de l’ancien Caveau, qui a le vin « moderne », m’a déclaré qu’après le 10 septembre, je n’aurais plus besoin de m'occuper de « Fromont jeune ». Or, nous étions le 9 septembre; et le chronomètre, qui ornait les parties basses de la Maison Dentu, devait marquer 10 heures du soir. Nous étions à Asnières, ce qui excuse bien des choses ; mais n'importe, Filbeau, lui-même porté, comme tous les hommes ronds, à supporter Pobésité farceuse, la trouvait un peu « avancée ».
Tout cela ne me donne pas raison. Mais, comme cela plaiderait l’atténuance, si j'avais meurtri la Maison Dentu ! Je sais bien que cela ne raffermira pas votre foi d’éditeur, plus ébranlée que l’ile de Chio où Homère ne vit pas le jour, et que vous dites avec droit que, si j’étais Marie Adrien, dessinateur honnête et tout à fait « constitutionnel », cela n’arriverait pas !! — Moi, à votre place, je ne veux pas vous donner de conseil, mais voilà ce que je ferais, mon cher Charpentier. Je confierais, j’essaierais encore de confier un volume de Daudet à ce travailleur prodigieux qui s’appelle Rops’ (avec une apostrophe, s’il vous plaît, pour embéter Muncaczi [sic] qui n’en a pas), le Nabab ou les Rois en exil par exemple.
Pour vous prouver que je suis ce travailleur prodigieux, je vous envoie une farde d’eaux-fortes nouvelles, semi-galantes et autres, faites pour me mettre en joie les jours où j’ai rencontré Bouguereau. Ah! je ne suis pas un « paresseux ». Seulement, vous comprenez, n'est-ce pas, le bonheur de ne pas être Adrien Marie — ni même sa femme ! Je trouve à cet artiste, qui unit pondérément la noblesse du crayon à la profondeur de la pensée, quelque chose d’un peu « Claretieux ».
Vous aussi, vous pensez cela, mais je ne le dirai pas aux abonnés de la Wie moderne.
Dysenterie enfin n’est pas fécondité !
Je crois que c’est encore un alexandrin! Chaque fois que je mange avec d'Hervilly, cela me dure huit jours.
A vous, tout empourpré de honte.
Félicien Rops.
Poussez vite ces eaux-fortes dans un carton et ne les montrez qu’aux dames qui ont une cataracte et des lunettes en verre dépoli.
Au même.
Lundi.
Mon cher Éditeur,
Vous m'avez laissé « un grand mois » pour tâcher de faire « bien ». — Difficile à illustrer, Daudet ! Il dit tout et le pauvre dessinateur ne sait plus qu’ajou-
LETTRES DE ROPS
ter! — Vous aurez sans faute les deux dessins, vous pouvez «absolument compter sur moi » pour le « 15 juin ». Du 12 mai au 15 juin, c’est mon grand mois. J'irai, dans quelques jours, vous porter l’essai que j’ai fait graver et que je « regrave » ; c’est très intéressant et neuf comme procédé.
Bien amicalement à vous.
Félicien Rops, 76, rue Richelieu.
P.-S. — Ne trouvez-vous pas que deux dessins par volume, cela n’est pas un compte? — Trois me paraîtrait plus volume sérieux. Ce n’est pas pour « pousser à la consommation » que je dis cela. C’est une simple observation de bibliomane.
Au Directeur de la Vie moderne (GEORGES CHARPENTIER).
Mon cher Directeur,
J’ai essayé, d’après le « Banville ». Horrible! Je manie la roulette comme un rhinocéros jouerait de l’ocarina. Mais je ne me tiens pas pour battu, en Ardennais que je suis. Et je vous flanquerai à travers les jambes, pour vous punir, un grand diable de dessin parisien, à la plume. Cette roulette donne un travail bébête et bourgeois, en diable! à ma petite jugeotte. Envoyez-moi, pour bien me persuader que je suis un maladroit, quelques crayons Wolf. Je veux n’avoir rien à me reprocher. — Je trouve votre premier numéro très bien. J’avais vu, la veille, M. Charpentier, et je lui disais que je croyais bien qu’il faudrait employer le bois, en dernière ressource. Eh bien! non. La plume rend très bien, et ces procédés donnent au journal un côté imprévu et albumesque. (Que l’ombre de Viennet me pardonne ce nécrologisme !)
Pour vous faire prendre patience et pour ôter un peu de la nudité des murs du bureau de la Vie moderne, je vous envoie et vous prie d’accepter une bonne épreuve de la Buveuse d’Absinthe. Je vous prie de l’accepter, non parce qu’elle est mienne, mais parce qu’elle est rare. Je joins à l’envoi un autre dessin que j'irai reprendre, ou que je ferai reprendre au bureau, après-demain. J’ai
horreur des dessins philosophiques et plaidoyants; mais ici, je trouvais le sujet « amusant ». Pourrait-on reproduire de grands dessins exécutés de cette façon, dans la Vie moderne, par le Gillot? C’est pour avoir votre avis à ce sujet, que je vous envoie cette florianerie.
Bien à vous, et bonne chance.
Félicien Rops.
P.-S. — Le dessin la Peine de Mort n’est pas fixé. Attention aux doigts ! Faites mettre un morceau de verre de dix sous sur la Buveuse. Cela grèvera la caisse du journal, mais il faut bien se meubler. Notez que je ne trouve pas cette Peine de Mort un fort dessin ; mais c’est uniquement pour savoir si on peut reproduire le crayon, que je vous expédie la chose.
F,ROPS;del.
D'OMCTIÉE:F