‹ Rops-- ianaChapitre 35 sur 40 · ATrEt ere Var eo A ee ec · texte numérisé non relu

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LETTRES DE ROPS

Mon pauvre Bailly, je viens de passer une bien terrible année, moralement et physiquement. Mon défaut — et peut-être ce défaut est-il une distinguée et noble qualité, — c’est d’avoir la plainte pénible. La mort clamée et célébrée des Anciens me semble préférable au gémissement. Il m’est souvenir que j’ai, quelque part, dit que « pour intéresser les autres à ses peines, il fallait être très riche ». La plainte fatigue les amitiés agréables et ne les intéresse plus. Enfin, je me parais guéri, et je désire l’être; car je sens renaître en moi mes insolences envers la Vie et mes ingratitudes envers Dieu. Peut-être pourrai-je faire quelques-unes des choses que j’ai rêvé de faire avant de mourir, d’une façon nette et concluante.

A bientôt, mon cher Bailly. Tous les jeudis, de 1 à 5, je serai place Boïeldieu.

Je vous serre la main bien affectueusement.

Félicien Rops (Belge libéré).

Pendant que l'éditeur recueille la dernière feuille de ces trop sommaires Rops..iana, le Figaro du 9 février 1924 fait lire, sous le titre Un Saint de l’Art, une chronique, où M. Talmeyr rappelle la mémoire respectée de ce même peintre Degas, dont nous nous rappelions une anecdote en commençant ce chapitre sur Rops écrivain. Nous le terminerons par une autre anecdote que nous emprunterons encore à Degas, en cette circonstance improvisée.

Et d’abord, pourquoi un saint, cet artiste que Rops tenait en exceptionnelle considération, si l'Art, qui paraissait avoir sanctifié ce maître indifférent à tout ce qui n’était pas l’idéal qu'il avait conçu, n'avait pas consacré Rops au même titre que Degas pour la conception de beauté à laquelle l’un avait voué son burin

implacablement sarcastique, comme l’autre son naturaliste autant que magistral pinceau? Tous deux s'étaient inspirés de la même formule : In naturalibus veritas; tous deux avaient emprunté leurs modèles préférés aux filles du théâtre ou d’ailleurs, pour cette vérité du fond également humain et vicieux que présentent plus apparémment, semble-t-il, ces formes où la beauté matérielle qui en reste ne fait regretter que plus profondément la vertu idéale qui en est disparue. Qui accusera ces vengeurs courageux de la vertu absente de leurs œuvres, au nom du vice qu’ils ont représenté de toutes les forces supérieures de leur art réaliste, pour en stigmatiser plus violemment l'insolente croyance? Leur sainteté d'artistes de l’Index ne paraît-elle pas égale à celle de ce moine Vital dont la Légende dorée célèbre en ces termes l’héroïque courage : « Il se rendit à Alexandrie et se fit donner la liste de toutes les courtisanes. Puis, entrant chez elles tour à tour, il leur disait : « Donne-moi cette nuit et, en échange de l’argent que je « t’offrirai, consens à t’abstenir, jusqu’à demain, de toute forni- «cation. » Et il passait toutes les nuits chez ces courtisanes... »

Je n’ai, pour ma faible part, osé refuser l'hommage public de ma trop modeste admiration envers le plus audacieux satirique et le moderniste le plus effréné de son époque malade, ce Rops si génial dans ses créations que Phidias semblait l’attendre aux frises du Parthénon pour y faire marcher Pornokratès rivale de la plus merveilleuse Anadyomène. C’est pour ce même inventeur de la Tentation de saint Antoine et des Épaves pour les Fleurs du Mal, que l’auréole des saints artistes peut, au même titre qu’à Degas, s’il l’obtient, être revendiquée pour cet autre artiste exemplaire qui sacrifa tout à son art redoutablement satirique, sa vie

LETTRES DE ROPS

entière qu'il voulut laisser croire toujours jeune, sa fortune dont la médiocrité ne le découragea jamais, sa robuste santé enfin qui s'y épuisa tout entière. Le dernier billet de ce maître écrivain porte la date d’octobre 1895 et dit :

Mon vieux,

« Les doux soleils d’octobre reviennent sur les coteaux de Florian qu'ils brülaient, naguère, de tous les feux de la canicule. » Voilà comment doit s’exprimer, en ces temps troublés, un enfant des Muses. Donc viens : nous goûterons à l’austérité si douce des choses de l’automne, comme disait en l’Uylenspiegel Pétrange et oublié poète Jacques Desrosiers.

J’ai perdu mon vieux Verwée. Cela m’a fait grand’peine. Il est passé par Paris pour aller au Mont d'Or (sic) et, un instant, je l’ai cru guéri. C’estle dernier de la pléiade Dubois-Rops-Artan, le plus solide et le moins souple, mais celui qui gardait le mieux les primordiales qualités de la race. Artan, Dubois, Verwée : ils vont vite, ceux de Burger.

A toi et à bientôt.

FÉLy.

Félicien Rops, né à Namur en 1833, de parents flamands négociants en toiles peintes, mourut, un soir de l’automne de 1898, à la Demi-Lune de la vallée d’'Essonnes près Corbeil, en regardant s’effeuiller une dernière rose de la saison. Au grand jardin de l’'humanité mystérieuse, son burin viril autant que téméraire avait cherché à découvrir la femme d’Éleusis à l’homme de l’Éden, comme deux fleurs également mortelles du même paradis perdu. Dans un petit jardin d’Ile-de-France, les fleurs naturelles qu’il cultiva moins péniblement furent aussi sa plus consolante récompense. — B. D’A.

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ROPS ET LES TRIBUNAUX

ANS ses Sensations d’art (1886, page 229), le rare et impétueux maître que fut J. Barbey d’Aurevilly écrit :

« L'Art, au plus vrai de sa notion, a le droit de mettre sur tout la main du génie. Les danseuses à fond de train de Carpeaux, le déchevelé de leurs personnes, le mouvement qui les emporte, tout cela est puissant et vrai, quoi qu’on en ait dit. Hein? Vérité et puissance! Avec quoi fait-on du beau, si ce n’est avec cela? L'Art, le hardi compère, n’est tenu qu’à exprimer ce qu’il voit. Qui donc a jamais reproché aux vieux artistes du Moyen Age d’avoir sculpté, sur le portail de la Cathédrale de Rouen, Salomé dansant la tête en bas, les jupes relevées, devant Hérode! C’est un peu plus fort, cependant, ce cancan-là, que le cancan de Carpeaux! »

Comme il aurait rugi, le vieux lion des lettres, s’il avait vécu quelques années de plus et s’il avait assisté à ce sacrilège : l’œuvre de Rops, traînée sur les bancs de la correctionnelle dans son propre pays (!) sous l'accusation hypocrite d’outrages aux bonnes mœurs!

Cela se passait en 1899, Rops venait de mourir. Depuis des années un éditeur indépendant de Bruxelles était en butte à une inqualifiable persécution de la part de quelques macabres robins, sans cesse aiguillonnés par la filiation d’un Bérengisme outrancier et conduits à la Croisade par un Pierre l’Ermite caricatural et falot au cri de : Dieu le veut! Mort à l’art sous toutes ses formes! On s'était cru arrivé à l’Age du muflisme prédit par le prophète Flaubert, et il s’en fallut de peu que le sculpteur belge, Jef Lambeaux, auteur du bas-relief des Passions humaines, après s’être vu expulser du Salon de Liège avec son groupe du Faune mordu, ne fût poursuivi, lui aussi, sous l’inculpation d’obscénité et ne devint leur victime. Rops, même mort, ne trouva pas grâce auprès de ces cuistres grotesques.

Le Mercure de France (n° CLX VI, du 15 septembre 1923) a publié un humoristique chapitre des Souvenirs d’un éditeur, dont nous extrayons le savoureux article concernant les poursuites dirigées contre deux des plus délicieuses compositions de Félicien Rops, article signé par le regretté écrivain belge Jean d’Ardenne, et qui parut dans la Chronique, de Bruxelles, le 13 janvier 1900.

— Est-ce qu’on va encore s’amuser P répétait à tout propos un personnage de la vieille farce, Un chapeau de paille d'Italie.

La justice de mon pays semblait avoir rompu avec l'habitude récréative, jadis contractée par elle, d’entreprendre des excursions périodiques, dans le

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domaine littéraire, — excursions dont elle revenait inévitablement sans en mener large, mais non sans égayer la société ; l'emploi de récidiviste de l’acquittement, honorablement tenu durant tant d’années par l’éditeur Kistemaeckers, menaçait de devenir une sinécure ; la rigolade nationale allait perdre un de ses précieux éléments. Bigre !.…

Heureusement, à la Pentecôte dernière, quelques imbéciles, — suprême ressource des pays où l’on est enclin à s’embéter, — reçurent du ciel l’inspiration folâtre de constituer entre eux, selon notre patriotique devise, une association du genre de la ligue française contre la licence des rues. Il s’agissait de faire la chasse aux images et publications indécentes exposées dans les kiosques (les « aubettes », comme ils disent en leur iroquois de Jandrain-Jandrenouille) et aux étalages des libraires, et de dénoncer à la vindicte des lois ces criminels produits.

Mais une difficulté primordiale surgissait : la « vindicte », tant de fois échaudée, ne voulait plus marcher; cette pauvre Thémis, lasse du rôle ridicule que lui faisaient jouer des paillasses déguisés en vengeurs de la morale outragée, était devenue extrêmement réfractaire à ce genre de sport.

En effet, le plus clair des résultats obtenus se résumait en une éclatante constatation d’ignorance crasse et de bêtise amère à l’actif de ceux qui compromirent la femme aux balances dans de pareilles aventures.

À Bruxelles, par exemple, inutile d’essayer encore; ça ne collait plus du tout. La société des mouches à m...iel pornographiques, ayant acquis la décevante certitude de cette inutilité, se rejeta sur la province, laquelle, toutefois, ne paraissait pas très allante non plus; les chefs-lieux les plus arriérés avaient la puce à l'oreille, — s’il m’est permis d'employer une image aussi hardie ; ils se méfiaient, les chefs-lieux, et la difficulté était d’en trouver un que n’eût pas encore atteint cette fâcheuse méfiance, un pur, où se fussent conservés suffisamment intacts la candeur primitive, le crétinisme immaculé des anciens jours.

Bruges s’offrit.

On n’attendait pas moins de sa bonne volonté.

Bruges, en somme, est une ville gaie, qu’on a toujours méconnue en lui attribuant cette sévérité macabre, cette mélancolie de nécropole, que le poète Rodenbach, habilement, fit gober au snobisme parisien.

La ligue belge contre la licence des kiosques et autres lieux avait son dernier espoir à Bruges : c’est là qu’on risquait encore de rencontrer des gens

susceptibles de mettre en branle l’appareil de la justice et une douzaïne de mollusques assez complète pour constituer un bon jury.

Nos ligueurs se mirent à fouiller l’arrondissement, tombant en arrêt chaque fois qu’un papier imprimé leur révélait quelque chose de suspect, un bout de ce sein que Tartuffe ne pouvait voir, ou n’importe quel autre objet capable de blesser leurs pauvres âmes, de faire venir de coupables pensées à leurs pauvres esprits.

C’est ainsi que, sur la digue de Heyst, la saison dernière, ces limiers au flair heureux firent une jolie trouvaille : la reproduction, dans un journal illustré, d’une des compositions les plus connues de Rops, La Foire aux amours, délicieuse fantaisie du génial artiste, et où personne, depuis quinze ans qu’elle existe, n’a jamais songé à voir autre chose qu’une exquise œuvre d’art.

Poursuivant leurs intelligentes investigations, ils trouvèrent dans un autre numéro du même journal une de ces compositions d’une grivoiserie pas méchante, qui sont habituelles dans les publications de l’espèce ; l’auteur de celle-ci est M. Vallet, un dessinateur de la Vie parisienne.

Et c’est pour cela que Kistemaeckers (toujours lui!), l’éditeur de l’illustré en question, comparaît aujourd’hui même devant le tribunal correctionnel de

Bruges.

Mais la correctionnelle ne suffit pas à des moralistes d’une aussi extraordinaire envergure ; il leur fallait la Cour d’assises. Ils y arrivèrent par cette subtile combinaison : en feuilletant un almanach suspect (annexe du journal susdit et, plus que jamais, publié par Kistemaeckers), on trouva un second Rops, depuis longtemps connu, comme le premier, Le Maillot, — vous savez : une danseuse, dans le plus simple appareil, en train de s’habiller; debout, elle lève la jambe gauche pour l’introduire dans le maillot et se présente ainsi, — pas de face, — à un monsieur âgé, grave et raide comme la justice, correctement assis, le gibus à la main; ce vénérable aréopagite, devant un tableau avec lequel il semble on ne peut plus familiarisé, a plutôt l’air d’un académicien écoutant un discours sur les prix de vertu ou d’un juge intègre en proie à quelque filandreux réquisitoire.

Telle est l’image également poursuivie sous la rubrique « pornographie ». Et comme une image ne suffit pas à justifier des poursuites en Cour d'assises, qu'il faut un texte, on a scrupuleusement examiné ledit almanach et l’on y a

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découvert, dans une nouvelle de trente pages, dix lignes qui, même isolées, séparées de leur contexte, n’ont absolument rien qui soit de nature à motiver une intervention quelconque de la police des mœurs; à plus forte raison si, au lieu de les extraire selon le vieux procédé canaille, démodé depuis le procès de Madame Bovary, on les laisse dans l’encadrement où l’auteur les a mises.

Et voilà comment Bruges-la-Rigolante, l’urbs hilarissima des anciens, va voir sa gaieté habituelle rehaussée par deux affaires du plus haut intérêt artistique et littéraire : l’une correctionnelle, qui se déroulera aujourd’hui même (ce qui, j’en ai peur, va produire l’effet contraire chez les auditeurs : ceux-ci se rouleront), l’autre devant le jury de la Flandre extrêmement occidental, pas encore assez, cependant, pour obtenir, en fait de jury, le banc d’huîtres qu’on eût désiré.

Cette dernière est celle du Maillot et des dix lignes de texte que l’on a été forcé d’y joindre, bien qu’elles ne s’y rapportent point.

Et, comme entrée de jeu, il s’est produit un incident qui promet : l’éditeur poursuivi a reçu l’autre jour la visite d’un commissaire de police chargé télégraphiquement, par le parquet de Bruges, de vérifier l’identité et de s’enquérir du domicile actuel d’un nommé Rops, auteur du dessin incriminé : La Foire aux amours...

Après celle-là, ne tirons pas l'échelle, s’il vous plaît : nous risquerions de manquer de nouvelles aubaines.

Jean D'ARDENNE.

Mais, si en première instance le tribunal de Bruges condamna Félicien Rops, sur appel la Cour à Gand l’acquitta (°)!

Mieux encore : la Chambre des mises en accusation, saisie de l'affaire de l’Almanacb, rendit un arrêt de non-lieu.

(1) Ce fut Me Gaston de Leval, le distingué avocat-conseil de la Légation britannique, qui accepta de défendre devant le tribunal de Bruges les dessins du génial artiste. Il eut un mot cruel, mais de circonstance : « On ne discute pas art avec un Parquet qui poursuit Rops... Je ne plaiderai que la question de droit! »

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