‹ Rops-- ianaChapitre 5 sur 40 · HUIT · texte numérisé non relu

HUIT

Depuis cette première visite, Jean de Roïig n’a mis qu’un an à dépêcher ses écritures qu'il vient de laisser sur sa table pour s’en aller, lui aussi, au rendez-vous de la Mort, cette amante fatale des plus fertiles espoirs que la Divinité jalouse aime à cueillir en premières fleurs de jeunesse, au dire du proverbe antique. L'étude incomplète de Rops, qu’on va lire ici, semblait s'être arrêtée à dessein sur la ligne inachevée du valeureux adolescent, afin que la continuât son triste aîné, qui l’aimait déjà comme un frère. Et maintenant que, dans ce petit atelier d’étude où ne reviendra plus l’absent, je relis ces manuscrits si pleins d’une intelligence troublante et d’une vie achevée à vingt ans, je me demande, avec une émotion plus grande qu’à sa première visite, si j'eus raison de prêter mes souvenirs et mes livres à ce passionné téméraire des choses et des poètes de la mort. Les choses et les poètes de la vie qu'il allait épuiser si vite, le laissaient si indifférent et si froid comme des choses déjà sues et

des poètes déjà lus! Un jour qu’il semblait souffrir plus qu’à ses Jours ordinaires de douleurs continues et de crises incessantes, sans espoir d’une dernière qui lemporterait enfin, comme j'avais mis dans ses pauvres mains blanches de squelette vivant encore et toujours souriant, un petit volume des poésies du Leopardi, il me le rapporta bientôt, comme l'ouvrage d'un génie douloureux qui n’avait rien appris de nouveau à sa tristesse d’avoir déjà vécu et de n'avoir plus qu’à mourir. J’allais lui conseiller la lecture de la Consolation de Boëce et de l’Imitation du sage auteur inconnu quand, repris de pitié pour ces livres où la douleur humaine ne sait répéter que les mêmes paroles, il s'enflamma de curiosité plus intense pour ces images gravées où des artistes, aussi pénétrants que les acides mordant leurs cuivres, représentent la vie et la mort si amoureusement unies ensemble qu’il semble qu’en dehors d’elles on ne trouvera aucune réalité plus exacte du grand mystère de ce qui commence une fois ici-bas, pour ne jamais plus finir ailleurs. Ce monde connu est si limité à nos faibles yeux, et l’autre inconnu est si grand ouvert à la spéculation des âmes idéales! Quelles connaissances nous restent d’une vie si courte qui sembla commencer au berceau et dont la tombe continuera à nous faire entrevoir les infinis inexplorés? Pour si infime que soit le nombre des visages connus dont la mort voile aux yeux de leurs contemporains vivants les fugitives images, quelles foules s’attendent encore et se pénétreront de sympathies plus durables et d’immortelles amours, sur l’autre bord du fleuve inconnu où les heureux trépassés qui s’attendent continueront, hors du temps fugace et de ses fragiles atteintes, une vie qui n’avait commencé dans les

UN DISCIPLE DE ROPS

ronces du chemin et les angoisses de la laideur humaine que pour se reprendre dans les parfums des asphodèles et les extases des divines beautés P Et ces visions de l’inconnu où la mort idéale baise au front la vie réelle, comme une grande et forte sœur ainée sa petite et timide cadette, ont leurs rares artistes qui possèdent le don et le courage de les représenter, comme ils les voient ou les devinent? Et pour quelques images audacieuses que des esprits timorés ne sauraient comprendre et stigmatisent de leurs ridicules scrupules, il faudrait condamner à l'enfer des badauds ces poètes maudits de la terrestre Vérité, sœur dolente de la Beauté céleste qui aime et prend sur ses épaules l’éternelle blessée et la porte, en ses bras, au Dieu glorifié par qui ces artistes du beau réel reçoivent leur génie et l'inspiration même de leurs impérissables ouvrages?

— Voyez-vous, ces bourgeois m'horripilent avec leurs vertus de confessionnal! Ils se permettent de pratiquer en cachette les dix vices de l’Antidécalogue. Mais qu’un Rops ou un Legrand leur en représentent un seul, au plein jour des albums publics, pour les faire rougir de honte, dont ils devraient se corriger plutôt que de s’en faire absoudre, et il n’y aura pas de traits assez aiguisés et de croix assez hautes pour fixer au pilori de la honte ces autres prêtres d’un art régénérateur, à son audacieuse et morale manière, ces maîtres incompris, que la race héritière des hypocrites cryptogames de l’art honnête n'auront à connaître jamais, si ce n'est pour les maudire toujours.

Ainsi parti « en rogne », — c'était son expression favorite, — contre ces Philistins de la pudeur estampillée et ces Homais de la vertu centigrade, Jean de Roig, à la recherche de ses artistes

et de ses poètes préférés pour en constituer la rare bibliothèque où il confinera ses exclusives études, ne s'arrêtera que devant les eaux-fortes de Rops et les pointes sèches de Legrand pour ses dessinateurs de la seule âpre et sincère vie qu'il préfère et, pour ses écrivains favoris, devant les livres de Huysmans et de Barbey d’Aurevilly qui, de tous ses contemporains, semblent lui avoir suffi. Dans ses papiers posthumes que je compulse, je lis, entre autres impressions livresques, celle-ci qu’il n’a pas eu le temps d’achever, sous le titre Huysmans bibliophile que porte le manuscrit :

« Des esprits distingués ont admis qu’il était possible d’arriver à connaitre le caractère des hommes par l’étude de leur écriture. Sans vouloir faire de comparaison entre la science que peut réellement être la graphologie et la douce manie à laquelle aboutit parfois la bibliophilie, j'ai toujours été curieux de savoir si les écrivains, pour qui je professe de l’admiration ou de la sympathie, aimaient, oui ou non, leurs livres.

« Après avoir longuement énuméré dans un chapitre des Essais les plaisirs ou les avantages que procurent la société des hommes et l’amitié des femmes, Montaigne en arrive au commerce des livres et il conclut que « celuy-ci est bien plus sûr et « plus à nous. Il a la constance et la facilité de son service... »; puis, enfin, il n’est pas comme les deux autres « fortuit et despendant d’aultruy ».

N’a-t-on pas coutume, pour connaître le caractère de quelqu'un, de rechercher comment il se comporte vis-à-vis de ceux qui l'entourent? Dès lors, pourquoi ne pas attacher aussi quelque importance à la « manière d’être de l'écrivain vis-à-vis

FROPS,del.

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