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(Frontispice pour Mallarmé)
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de ses livres, ces fidèles amis qui le reçoivent toujours de mesme visage »P? Cette étude des goûts de chacun de nos maîtres stylistes permettrait, en tout cas, d’écrire un Essai curieux, et il semble bien, à en juger par ces quelques exemples, qu'elle ne serait pas sans donner des résultats concluants.
« Moi, je ne suis pas un bibliophile. J’ai le goût vulgaire des livres fatigués par l'usage, las d’être lus, toujours chauds de la passion qu’on a pour eux; et j'aime pouvoir les emporter dans ma poche, sans crainte de les abimer; et je ne les quitte qu’en lambeaux, comme ces vieux vêtements où l’on est si à l'aise. Mais, si c’est là un goût de travailleur, je suis très sensible aussi aux belles choses. », écrivait Zola dans la préface d’une édition de luxe des Contes à Ninon. Et cette phrase n'est-elle pas bien à sa place, sous la plume du chef de l’école naturaliste? N'est-ce point là le langage que l’on peut attendre de l'écrivain puissant de Germinal, du travailleur infatigable qui réussit à mettre sur pied cette œuvre colossale, les Rougon-Macquart ?
Dans une lettre à son ami Trébutien, celui-là même qu’il appelait le « Benvenuto Cellini des Éditeurs », Barbey d’Aurevilly lui confessait : « Cette science hermétique de l'édition affinée n’est pas appréciée dans ses nuances et subtilités par un Ostrogoth de ma sorte. » Au fond, tous les goûts de l'auteur des Diaboliques « en matière livresque » peuvent se résumer en cet aveu qu’il « a horreur de tout ce qui se fait généralement ». Sans doute, il parle quelque part d’un merveilleux papier, « tapis de sultan pour la pensée »; mais surtout, « il affectionne le tirage sur papier de couleurs. Si bien que, chez lui, l'hommage de l’un de ces exemplaires de choix est une marque d'affection toute
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spéciale et dont il ne se montra point prodigue. C’est tout l’ancien dandy qui reparaïît dans ce détail, le « gant jaune » aux rafinements d’un goût parfois un peu douteux, mais toujours parfaitement original; bref, l’homme qui imagine, pour se faire une sortie de bal, de prendre « une limousine de roulier, blanche, « à larges raies rousses, et de la doubler de velours ou de « Soie ».
« Quant aux Goncourt, ces artistes nés, il eût été bien surprenant qu’à l’amour des estampes et des japonaiseries dont ils surent former de si précieuses collections, ils ne joignissent point celui des livres. Tous les bibliophiles connaissent les cartonnages dont ils avaient coutume de revêtir leurs volumes et sur le plat intérieur desquels se voyait l’ex-libris gravé par Gavarni. Mais s’il en était besoin, ce billet d’'Edmond de Goncourt achèverait de dissiper tous les doutes : « Si vous étiez gentil, écrivait-il un «jour à René Maizeroy, vous devriez bien tâcher de m'avoir « un exemplaire des Deux Amies sur hollande, et à cet exemplaire « joindre une page de votre manuscrit. C’est une petite collection « que je fais dans ces conditions, une petite collection des livres « de gens dont j'estime la valeur... »
On peut ajouter l'alinéa qui manque à ce chapitre que son auteur voulait dédier à « Huysmans, bibliophile », à celui qui termine un autre chapitre écrit sur la beauté dédaignée de la plus vieille église de Paris, Saint-Julien-le-Pauvre, et que j'ai déjà publié dans la Revue Française du 27 mars 1910 : « Dans ses belles pages sur le Quartier Saint-Séverin, Huysmans a longuement célébré le cachet pittoresque que possèdent ces vieilles rues de l’ancien Paris. Sans doute, depuis une dizaine d’années, leur
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aspect a bien changé; mais il importait qu'avant de disparaitre, il fût fixé d’une manière inaltérable; et seul ce grand maître de la mâle prose d’art au xx° siècle était capable de ciseler, de son style rutilant, une monture qui fût digne de sertir ces dernières gemmes bientôt introuvables du Paris d’autrefois. »
Ceci dit pour faire état des caprices de Jean de Roiïig en matière livresque, il faut en venir à ses préférences pour un cuivre de Rops ou pour un vernis mou de Legrand qui, aux yeux de cet amant du beau si pressé de vivre et d’épuiser la mesure de ses jours trop courts, lui résumaient plus synthétiquement que des livres qu’il n'allait plus avoir le temps de lire, l’implacable analyse de cette comédie de la vie que d’autres joueraient à sa place. Comme la couleur des tableaux et la forme des statues attirent plus visiblement à elles que l’encre des livres et des gravures, son œil d’observateur semble d’abord s'être arrêté sur certaines œuvres de peintres et de sculpteurs dont l’audace et la nouveauté étaient faites pour séduire cet amateur d’art à créations inattendues, plutôt que d’art à conventions surannées. Quand il apprit l'exposition au Pavillon de Marsan d’un buste remarquable de M Récamier par un sculpteur lyonnais comme elle, Joseph Chinard, il m’apporta, sur ce maître trop ignoré pour sa rare maîtrise, une étude si érudite et si définitive qu’un critique maître en son métier ne l'eût pas plus savamment cataloguée ni plus habilement écrite. De même, quand il fut question d’ériger un monument commémoratif à Alfred Sisley dans sa petite ville adoptive de Moret, à l’orée de Fontainebleau et de sa forêt préférée, Jean de Roig improvisa, de verve, sur cet émule de la valeureuse école de
Monet, de Pissaro et de Renoir, un chapitre que la remise de cette inauguration nous obligerait à ne publier que plus tard.
Mais à chacune des visites que mon souffreteux ami faisait à mon petit atelier, — trop fréquentes pour la fatigue qu'il y prenait et trop espacées pour le plaisir que j’y trouvais, — je sentais bien que ses préférences allaient à ces maîtres implacables de la vie démasquée et à ces apologistes des vertus viriles par l’exposition même des vices émasculés, à ce Rops musculeux du snobisme à rebours, à ce Legrand de la pointe sèche équivalant à un scalpel de chirurgien dans un chancre. L'étude de ce Rops disparu l’obligeant à des recherches plus difficiles, il commença par une esquisse de ce Legrand, qui survivait à son maître; et il profita d’une exposition, chez l'éditeur Pellet, et de quelques sujets pris par ce maître dans les Bars, pour m’en faire lire un chapitre que je publiai à la Wie Illustrée du 28 mai 1909. Ces notes d’art frappèrent Legrand qui voulut connaître leur auteur et qui le rencontra dans la salle de son Exposition pour lier aussitôt, entre le maître et l'élève, une de ces amitiés que la cruelle mort devait rompre trop tôt. Dans les papiers de Jean de Roïg, je lis cette impression :
« Ma première rencontre avec Legrand date de fin mai 1900. À propos d’une Exposition de ses dernières œuvres, chez Pellet, j'avais écrit sur lui un article qu’il avait lu. C’était mon premier. Il m’en remercia chaleureusement et me dit qu'il me ferait un profil. Nous parlâmes un peu littérature. Nous nous entendimes vite, ayant les mêmes admirations. Il me parla de Gautier et des Chants de Maldoror qu’il trouve « excessivement lyriques » (je ne les connaissais pas auparavant), et de Huysmans et particulière-
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ment de M. Folantin. A ce propos, il me dit, — ce que je conteste, — que la peinture est inférieure à la littérature, car elle ne pourrait rester aussi longtemps dans ces demi-teintes dont est fait tout le livre. Une illustration de cet ouvrage serait brutale et n'aurait pas le charme ironique et discret de la narration. Il me cita aussi la correspondance de Flaubert. »
Le portrait proposé nécessitait la présence du modèle chez l'artiste; et comme l'atelier de celui-ci est à Brie-sur-Marne, à quelques kilomètres près de Jossigny où la famille de Roig a son petit château, les deux nouveaux amis profiteront des vacances prochaines pour se rejoindre et occuper, en causeries utiles, les loisirs des villégiatures estivales. Mais Jean de Roiïig est trop gentilhomme pour permettre à leur première entrevue villageoise la fatigue d’un travail qu’il a scrupule d’accepter aussi facilement que le lui a proposé son nouvel hôte; et voici, à la date d’août 1909, le croquis écrit par le visiteur, avant que ne soit commencé le fidèle portrait pour lequel Legrand prépare un de ses meilleurs crayons.
« Petite villa, plus ombragée que ses voisines. De chaque côté de la grille d'entrée, un petit pavillon, composé d’une seule pièce à peu près carrée. Il me reçoit dans celui de droite qui lui sert d'atelier. Les murs sont nus : seules, trois ou quatre eaux-fortes des Petites du Ballet. Un vieux divan, une presse à imprimer, une armoire où sont serrés des livres. En
ouvrant le battant (il est plein), on voit, fixée à l’intérieur, par une punaise, une reproduction du tableau de Botticelli (le même que le mien). Enfin un chevalet, sur lequel sont un certain nombre de feuilles de papier, et un casier contenant des pastels. Legrand est vêtu d’un complet cheviote marron, molletières cuir fauve, chapeau mou.
« I me parle d’un article que j'avais voulu écrire à l’ Humanité et me dit que le monde socialiste n’est pas intéressant, pas artiste surtout. Lui, il comprend que l’on soit anarchiste, mais pas socialiste.
« Il me parle ensuite d’un livre auquel il s'intéresse et qu’il est en train de composer pour Barthou, le ministre bibliophile. Le volume sera constitué de morceaux de Gautier, Baudelaire et peut-être Flaubert, Huysmans, Barbey d’Aurevilly, Leblond, des Chants de Maldoror, etc., choisis par lui et qu'il illustrera. Il me montre la composition exécutée pour l’Hymne à la Beauté et l'étude qu'il à faite auparavant, d’après le même modèle qui lui a posé Odette de Chamdhiver dans son Charles VI, puis plusieurs pastels faits dernièrement.
« Je lui parle de mon projet de faire, sur lui, une étude et il me dit de faire quelque chose de plus intéressant que cela. Il me parle d’En Rade de Huysmans. Sur mes questions, il me dit que, mis au collège à Dijon, il s’en échappa, ne voulant faire que du dessin. Il obtint une bourse et il apprit ce qu’il me dit être « la Grammaire » de son art, ajoutant qu’ensuite il faut oublier une bonne partie de ce que l’on a appris.
« Il me dit que jamais il n’emploie ce qu’on appelle des « modèles ». Pour ses ballerines, seules les danseuses ayant
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étudié peuvent avoir les poses « professionnelles »; et pour les Bars ou autres, il va à la Taverne de l'Olympia, par exemple, et il fait poser des grues... »
L'étude que Jean de Roïig, au cours de cette première visite, avait proposée à Louis Legrand et dont le maître dissuadait si généreusement l'élève, je la trouve toute écrite et de l’encre la plus vive, dans les papiers de notre cher disparu. Mais elle ne doit pas être lue avant celle de Rops que, de si longue et si patiente main, Jean de Roig préparait et pour laquelle il était venu me demander mes souvenirs personnels. Je savais qu’il y travaillait ardemment et que, au prix d’inimaginables efforts qui lui faisaient oublier ses maux intolérables, il se traînait plutôt qu'il ne se portait chez les marchands de gravures et dans les bibliothèques publiques et privées, pour recueillir tous les documents qu'il croyait nécessaires à cette étude de l’homme et de son œuvre, marchant de front dans l'écrit qu’il s’en proposait. Cette méthode critique n'est-elle pas la meilleure, puisque l’homme et son œuvre restent inséparables? Mais quelles recherches minutieuses n’impose-t-elle pas, et quel écrivain moins consciencieux ne lui préférera l'improvisation plus commode de ses personnels et aventureux commentaires ?
Les jours passaient et je n’osais parler de Rops à Roig. Quand vint l'hiver et ses froides journées qui devaient rendre à mon souffrant ami les déplacements plus pénibles, je crus que son projet était tout à fait oublié et je me contentai d’aller, d’une
semaine à l’autre, prendre des nouvelles de celui dont je recevais de moins en moins les attachantes, mais trop pénibles visites. D’un mois à l’autre, nouvelles et visites se firent moins bonnes. Au premier jour de la nouvelle année, une crise plus forte abattit le malade dans son fauteuil qu’il dut garder des jours entiers, après de si longues périodes de nuits interminables où il n’avait connu, pour tout lit, que ce même fauteuil d’insomnies et de spasmes. Le dimanche du 20 février, il voulut encore approcher de sa main la petite table où les premières feuilles du bien-aimé manuscrit attendaient que la ligne suivante tombât, comme un fruit mûr, de ce cerveau si plein de son étude entièrement composée qui étendait, en branches et en feuilles, sa savante et harmonieuse ramure. Cette fois, la faiblesse des nerfs brisés trahit la force d’une énergie qui ne servirait plus son maître, et la main retomba impuissante. Jean de Roig comprit alors que la vie n’est qu’un songe et que les mystères de l’inconnu, qui ne continuent que pour ceux qui portent le bandeau de l'illusion sur leurs yeux aveuglés de fallacieuse lumière, allaient enfin se révéler à ses yeux. Il oublia l'illusion de l’art qu’il avait tant aimée sur des images incomplètes. Il rappela à sa pensée chrétienne le souvenir du plus divin des hommes et, s’oubliant pour toujours dans le baiser de l’Ami qui n’a jamais trahi les siens, Jean de Roiïig s’endormit, au matin du 23 février 1910, dans la paix infinie de son Dieu.
Quand, en compagnie de Legrand que je trouvai fidèle au dernier rendez-vous de notre ami dans la chapelle du petit château de Jossigny où Jean-Didace de Roïg allait dormir son sommeil éternel à côté de ses pères, et qu’ensuite, par cette pluvieuse et sombre après-midi, nous nous acheminâmes tristement
FROPS,del:
pour Péladan
(Front ispic.
UN WTA
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vers Paris, je ne sais par quelle illusion dernière d’une amitié qui voulait survivre à sa perte, je me rappelai, non plus une de ces cruelles images de l’implacable Rops que notre ami avait tant chéries, mais ce tableau un peu falot de couleurs peut-être où Ingres ramène du tombeau un autre jeune homme que la beauté du souvenir couronne et qui le rend aussi impérissable qu’une gloire immortelle dont il n’eut pas le temps de cueillir les incertains rameaux, aux yeux des siens en larmes, avec ces consolantes paroles du poète sensible à la jeunesse morte sans renommée, qui n’aura pas vécu sans labeur :
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