‹ Rops-- ianaChapitre 8 sur 40 · UN DOCUMENT SUR L'IMPUISSANCE D'AIMER · texte numérisé non relu

UN DOCUMENT SUR L'IMPUISSANCE D'AIMER

(Frontispice pour de Tinan)

re ” 4 « 54 s EU er Le Sn — me dr Eu E 14 N 0 > * . * #

Jde —

\ Eve hr :

+ * qe ‘ Se ed mu s ve 7 L 7” CS ï uv LL de C2 ae : de

FÉLICIEN ROPS À SON ATELIER

— Et vous voulez, ajouta Rops presque goguenard en se cambrant contre le marbre de la cheminée moins froide que cet homme, vous voulez que je vous aide à étudier mon œuvre? Mais il n’y a pas d'œuvre. Il n’y a que les résultantes de mes propres travers cérébraux, plus impardonnables que des vices. A certaines saisons, Je me sens pris de nostalgies indéfinissables, de besoins irraisonnés de fuir « plus loin », du dégoût de tous les êtres, — et de moi, en chef! Une clairvoyance sinistre de notre noire bêtise me fait rêver des œuvres plus sinistres encore; et je me fuis moi-même, comme un reflet des actuelles humanités. Je me sens sans force, sans puissance et sans talent, pour rendre les laideurs d’aujourd’hui; et je souffre de mon inanité et de mes anéantissements. Pendant ces heures tristes, relégué dans quelque coin perdu, ou errant comme un chien mordu dans des paysages mornes, Je n’ai souci de rien. Je ne réponds plus à personne, et les vibrations dans l’air des paroles humaines me sont cruelles et odieuses. J’ai ma menstruation morale. Je change de peau, comme les lézards, et j'attends ma résurrection. Elle est venue, et je me sens meilleur et consolé de toutes sortes de douleurs anonymes et d’amorphes désespoirs. Je n’ai qu’à vous remercier de votre attention à vouloir m'être agréable, et vous y apportez un courage dont je suis quelque peu confus, mais reconnaissant vraiment. C’est à moi, à vous prier d’excuser ces sauvageries danubiennes. Donc, me voilà à peu près revenu de la dissolving country du Black-Castle, perdu dans les brouillards où m’enlèvent parfois les mauvais génies que les fées, mes marraines, n’ont pu conjurer à ma naissance, et qui me font payer leurs dons et les bonheurs passés. « Dans l’Inde, dit Xavier Marmier, il

existe un oiseau dont la voix est si douce au cœur, qu'elle fait oublier toutes les douleurs. » Pour moi, le chant de l’alouette montant dans les premiers ciels bleus, chasse les peines d’antan et me rend aux éternelles et trompeuses espérances qui nous bercent jusqu’à la mort, doucement.

Quand Rops parlait, il fallait écouter sans l’interrompre, ce pur Parisien de Namur qui connaissait le Danube, l’Inde et le Diable, aussi bien que lui-même. Arriverais-je aussi à connaître cet homme en étudiant l'artiste, et à pénétrer la bonhomie interne de cet externe abstracteur de satanisme à l’aqua toffana, — ce Cagliostro de l’eau-forte qui y eût aussi bien employé l’eau bénite, ne cherchant à puiser dans sa maîtrise de pontife du burin qu’une malsaine originalité de prestolet des mauvais lieux, en mariant, — chose digne d'un Belge parisianisé! — M. Prudhomme avec M”: Pornokrates ?

— « Je cherche votre axe! » avait coutume de dire Sainte- Beuve aux écrivains dont il essayait de dégager, à travers leurs multiples ouvrages, l’idée primordiale et la personnalité de leur talent. Rops, lui, fait graviter son œuvre obscure autour d’un pivot apparent, — la Femme —; et l'obscurité mystérieuse de l’une s’expliquera naturellement par la lumineuse nudité de l’autre. Quiconque s’éprend d’un amour noble pour tout art supérieur, pénétrera avec un esprit droit et sain sous cette obscurité que les corrompus et les ignares seuls appelleront obscénité; mais on reconnaîtra sans effort que tout l'hommage de ces ténèbres est à l’honneur de la Femme qui groupe ou disperse celles-ci autour d'elle, à certaines époques de Décadence ou de

FÉLICIEN ROPS A SON ATELIER

Renaissance historiques; comme, selon les récits génésiaques de Zoroastre et de Moïse, la nuit du monde gJlissa ainsi qu’un manteau noir sur l’orbe du soleil, quand celui-ci parut à l’horizon des mondes cahotiques. Le soleil de l'humanité est la Femme nue et radieuse dans sa nudité, comme le soleil même. Les miasmes d’une époque perverse pourront monter en fumée autour d’elle, obscurcir et souiller même ses formes idéales ; l’éternel féminin n’en gardera pas moins intact son type adoré, à deux genoux, par ses divins artistes et par ses chevaliers servants ; et il ne suffira que d’un jour meilleur pour que les brouillards se déchirent et que la Femme rayonne encore pardessus ces éléments malsains, féconde de la vie qu’elle engendre et inspiratrice des arts qu’elle produit.

Une critique impartiale de Félicien Rops étudiera, d’abord, l'époque décadente où cet artiste eut l’infortune de vivre; ensuite, l'œil offusqué par tant de nuit satanique, elle contemplera plus radieuse et plus immarcessible cette Femme géante et séductrice que, ni l’art grec d’un Zeuxis, ni l’art italien d’un Sodoma n’ont conçue chacun totalement, et que Rops incarne chaque fois dans toutes ses eaux-fortes, comme la copie encore faible du simulacre colossal qui trône en divinité supérieure, au fond de son concept. Une robustesse si primitive et une déliquescence si moderne ne laisseront pas de poser un abîme, entre ce double caractère. Les pusillanimes reculeront d'horreur ; les mâles seuls, qui oseront se risquer sur le câble pour enjamber le gouffre, pourront aussi mesurer celui-ci, d’un pic à l’autre pic. A ces derniers seulement l’'excursion est proposée. Et qu'ils écoutent Rops lui-même donner de l’âme à leurs entrailles, avant le départ, par ces

paroles : « Je crois, je sens qu'il va venir un grand artiste, un grand décorateur, qui secouera et jettera au chiffon toutes ces friperies et qui, du bout de sa botte, renverra d’un coup la feuille d’acanthe au tombeau de cet imbécile de Callimaque. Il ouvrira les yeux et il regardera son époque. « Ils ont des yeux, «et ils ne voient point », dit l'Évangile. Ils ne voient point, ces infirmes, sortis de l’école avec cette curieuse cécité, cataracta academica, qui ne permet de voir les choses que dans l’éloignement du temps, avec deux ou trois siècles de recul. Et rien n'agit sur leur rétine glauque, à ces élèves des Quinze-Vingts! Depuis cinquante ans, une nouvelle flore et une nouvelle faune sont sorties du Japon et de l'Australie. Il y a de nouveaux animaux, de nouvelles fleurs, de nouveaux métaux. Eux passent, plongés dans leur hypnotisme du passé. Les orchidées étalent leurs tabliers soyeux, les fougères arborescentes lancent leurs frondes, les arums fantastiques sortent des rives du Fleuve Bleu, les kangourous de la Nouvelle-Hollande allongent leurs têtes fines, les grands papillons et les oiseaux bizarres apportent sur leurs ailes la flamme des soleils océaniens : rien ne les émeut! Ils regardent la feuille d’acanthe de Callimaque, et ils en restent au paon de Junon et à l'aigle de Jupin! » Aïnsi, nous voilà prévenus : pas plus de feuilles aux vignes qu'aux colonnes, et le Pandemonium où Rops nous convie n’aura de voiles que ceux que nos paupières sauront donner discrètement à nos yeux.

IT n’est pas croyable qu'avant d'entreprendre la satire obsédante de notre modernisme vicieux par la description même du vice, Rops, cet ancien étudiant diplômé de Malines et d’Upsal (lequel, à sa vingtième année, par passe-temps, traduisait du latin

FÉLICIEN ROPS À SON ATELIER

les poèmes et les épîtres du bon évêque de Clermont, Sidoine Apollinaire), il n’est pas croyable que ce parfait érudit de la Grèce et de Rome ne se soit pas rendu un compte exact du degré de notre actuelle décadence, par la comparaison avec les décadences antiques qui firent époque dans l’histoire des peuples. Et ceci, avant même que Rops eût mordu du premier trait le premier de ses cuivres. Je veux bien que lartiste soit cet animal grazioso e benigno dont Dante se qualifie si justement lui-même, ce sujet subjectif, ce tempérament d’impression, cette âme ou cette lyre aux sept cordes que font vibrer les douces brises et les vents violents, malgré elle; que dis-je, sans qu'elle y prenne même garde. Mais à cette âme, grande ouverte à l'impression première qui la va frapper, refuserez-vous une raison d’instinct ou d'éducation qui en mesurera les coups, comme une main habile de musicien veille de tous les doigts tendus sur les cordes, pendant que l’autre main rêve en courant sur elles?

Au cas particulier de Rops, ne nous méprenons pas sur l’inscription gracieusement folâtre qu'il grave, en nouveau Dante, au frontispice de cette seconde Divine Comédie où marche indolemment sa déesse Pornokratès aux yeux bandés que guide, sur la pure frise de son Parthénon érotique, un cochon rose au groin spiritualisé à sa manière, comme le visage d’un ange. Sa lèvre inférieure s’allonge dans le marbre, comme pour dédaigner les hommes qui, voulant polluer ses membres blancs, montrent par là qu’ils n’ont ni senti sa beauté ni compris sa grandeur de femme féconde ou de muse inspiratrice.

Musa, mihi causas memora.….

ci,

C’est ainsi que nous aimons à contempler, au frontispice du Catalogue de l'œuvre, cette femme aussi majestueuse que Vénus de Milo, parce que toutes deux, en similitude de leurs grands corps, apparaissent sœurs. La première reste superficiellement plus sereine et plus belle, parce que son sculpteur la créa dans une période d'art classique et religieux. La seconde se trahit par une beauté plus profonde et plus troublée, parce qu’elle est le type d'une décadence sceptique et tourmentée dont le burin de Rops voudrait marquer indélébilement les traits pervers. L’une et l’autre n’en sont pas moins calmes ni moins nobles, dans leur idéal visage ou leur masque infernal.

Ce frontispice et ce type général de femme étant considérés, il faudra pénétrer dans l’œuvre et y chercher d’abord l'élément grec qu'elle renferme. Car pourquoi, dans l’argument des civilisations qui nous occupe, n’ajouter pas à chaque prémisse théorique la preuve technique dont est fourni l’album de Rops? Entr'ouvrir toute grande et partant toute simple cette âme d'artiste, comme un beau fruit mûri sous le soleil irrité de deux zones contraires, et l’entr'ouvrir d’un brusque coup de main, vaudrait peutêtre mieux que de forger patiemment à travers les âges des lentes civilisations cette clef, cette lame, qui risquera de pénétrer et de fendre à la fois l’âme de l'artiste et celle du lecteur. Je veux dire que, comme Rops qui, sans passer par Athènes et par Rome, eut plus tôt fait de naître dans la froide Belgique, d’un sang hongrois, il serait plus facile et plus court de pénétrer de plain-pied dans les prétendus « arcanes » de son art. Mais, encore que cet art des « rares » aurait besoin d’une initiation, il ne paraîtra aussi que plus grandiose par l'étude des deux civilisations qui l’ont produit.

FÉLICIEN ROPS À SON ATELIER

Pénétrons donc dans l’intime d’un atelier pris trop longtemps pour un de ces sommets de l’Ida, où Jupiter ne déposait les foudres que pour perpètrer des incestes. Non, Rops n’est pas un Grec. Non, Rops n’est pas un Romain. Non, Rops n’est pas même un de ces quintessenciels Parisiens qu’il abhorre. Rops n’est qu'un artiste dont la science et le goût supérieurs peuvent n'être peut-être pas compris par tout le monde, mais qui ne refusera d'introduire dans son art aucun de ceux qui souhaiteront de le connaître. Lisez ce qu'il écrit à la première page de ce Catalogue qui sert de guide à son étude : « Comme on luy demandoit, emprunte-t-il de Montaigne, à quoy faire il peinoit si fort en un art qui ne pouvoit venir à la cognoissance que de peu de gens : « J’en ai assez de peu, répondit-il : j’en ai assez d’un; j'en ai assez de pas un. » Et lisez encore, dans cette prose musculeuse et libre où Rops affirmait aussi énergiquement que sur un cuivre ses allures héracléennes, ces lignes qu'il adressait un jour à un critique : « Je ne lis guère les journaux, non pas par le mépris affecté que beaucoup de gens professent pour cette forme de littérature, la plus vivante de notre temps, mais pour ne pas nuire à mes énormes repos et à mes rêévasseries qui me sont chères. Et puis, je ne vous remercierais que des lèvres et par courtoisie rudimentaire. J’ai en horreur toute popularité, et les baisers de la grande « Fama », si doux aux lèvres des « Ohnètes Gens » ne m'inspirent que du dégoût et le haut-le-cœur.

« Mon art n’est pas, n'existe pas. Je ne vois là que de lesprit facile, et cette forme d’art m'est en répugnance. Il n’y a donc pas à en parler, je crois. Je le disais à Gaston Bérardi, il y a quelques jours : je chéris mon obscurité; j’en ai fait un dilettantisme et, par

ce temps où tous les peintres triquent à la toile comme queuesrouges en foire, n'être pas su constitue une enviable distinction. Je n’expose pas, pour ne pas m’exposer à recevoir une mention honorable, dèécernée par des messieurs qui n’ont souvent pas trop d'honneur pour leurs besoins personnels; puis, je ne reconnais à personne le droit de m’ « honorer », cette reconnaissance me paraissant être le comble de l’humilité.

« Je ne sais si je ferai quelque chose qui me plaise; quant à plaire aux autres, je m’en moque, comme de mes gants de l'an dernier. Je suis, ce me semble, dans la position de ces femmes qui sont grosses d'êtres singuliers, procréés par Démonialité, peutêtre étonnants, peut-être simplement hydrocéphales, mais qui ne peuvent sortir par des vagins normaux. Dussé-je m'ouvrir le ventre comme un Japonais, il faudra bien que cette « pansée » isse à la vie et que ce monde, que je sens s’agiter en moi, livré aux colères des nationalités opposées qui m'ont passé leur sang, vienne en bonne lumière. Et si tout cela n'est qu’une souris, ce ne sera pas la souris de tout le monde : « Non hic mus omnium », comme nous disions au temps où, épris de langues non pas mortes, mais mourantes, je traduisais, pour ma seule joie, l’aimable évêque Sidoine Apollinaire. Je n’ai qu’une qualité : un idéal mépris du public; et certains de mes dessins n'ont été qu’une façon d’abaisser ma fesse au niveau de sa face. Si le reste, Le haut de mon moi, produit quoi qui vaille, cela ne le regarde pas!... Et quand, d'aventure, j'arrive à me « gober », pour parler comme M. Droz quasi de l'Académie Française, j'ouvre un vieux portefeuille, je regarde la Melancolia et le Chevalier de la Mort de Dürrer, l’estampe aux Cent Florins de Rembrandt, ou le vieux Breughel

FROPS, del.

Page 1