CHAPITRE IV
Puissance et autorité du Parlement en Provence. — Époques difficiles et troublées. — La guerre civile continue à Aix : ses causes multiples. — Les édils royaux et la Chambre des requêtes. — Liaison de Roquesante avec le président de Grimaldi de Bégusse. Tous deux soutie7inent chaudement les intérêts de leur compagnie. — Interdiction de Roquesante dans r exercice de sa charge.
A peine investi de ses fonctions de conseiller, Roquesante fut aux prises avec de nouvelles et bien plus grandes diffî- .^
cultes que celles qu'il avait déjà eu à subir et que les évé- ^
nements vinrent créer aux membres du Parlement. Cette j[
compagnie qui, par ses fonctions, semblait devoir être l'image de la sagesse et de la tranquillité, qualités si nécessaires pour rendre une bonne justice, donna elle-même l'exemple de la discorde et des troubles les plus violents et les plus regrettables, indignes des prêtres de la déesse Thémis.
Il est vrai que ce Parlement n'était pas seulement un simple corps de haute magistrature, semblable à ce que sont de nos jours nos Cours d'appel, mais qu'il se regardait aussi comme appelé aux fondions administratives et politiques les plus importantes de la province ; car depuis sa création en 1501 il avait vu, jusqu'au moment de l'arrivée
de Roquesante, ia prépondérance dont il jouissait s'élever de plus en plus, malgré quelques atteintes passagères à ses prérogatives ^K A l'importance de ses fonctions judiciaires si étendues, à sa puissance dans une province dont les habitants flers, difficiles et remuants, sortaient à peine de leur autonomie et jouissaient encore de tous leurs anciens privilèges, le Parlement de Provence joignait l'orgueil et la force résultant de sa composition. Toutes les familles, en effet, de l'ancienne noblesse chevaleresque du pays : les Castellane, les Villeneuve, les Glandevés, les Simiane, les Pontevés, les Sabran, les Vintimille, les Forbin et bien d'autres, tenaient à honneur, tout autant que les petits-fils des financiers ou des riches armateurs de Marseille, de faire partie de la Cour souveraine de Provence. De même qu'en plein moyen-âge les membres de ces vieilles maisons avaient tenu à joindre à leurs éperons dorés le titre de chevalier és-lois, afin de pouvoir remplir les hautes charges de magistralure de la Provence ^^K
D'autre part, gardien des libertés du pays, le corps s'était maintes fois montré très ferme, comme nous l'avons déjà dit, à l'égard de certains empiétements de l'autorité royale : fermeté qui ajoutait toujours beaucoup d'éclat à son importance réelle. Toutes ces considérations donnaient à ses membres et à leurs partisans une force telle qu'à diverses reprises et grcâce aux troubles de la Fronde, ils
[i] Parmi ces prérogatives, le Parlement comptait celle de faire publier la paix, les événements des nouveaux règnes, les édils royaux ; il recevait les serments des habitants de Marseille et d'Arles, était exempt de certains impôts, etc.
(2) L'ancien barreau du Parlement de Provence,, p 48, 106, déjà cité.
contrebalancèrent l'autorité royale en Provence, levèrent des troupes à leur solde et ne craignirent pas de se mesurer les armes à la main avec le pouvoir.
C'est ce qui s'était vu maintes fois et en dernier lieu lors d'un édit du roi qu'on appela ïédil des élus et que Richelieu avait imaginé autant pour arracher de nouveaux impôts à la Provence, qu'en haine de son gouverneur. Le duc de Guise était mis, en effet, dans l'alternative ou de déplaire à la Cour en ne pas appuyant l'exécution de cet édit contraire aux libertés des Provençaux, ou de se brouiller avec ceux-ci en soutenant son application. L'édit consistait à enlever au pays ses antiques privilèges que nous mentionnions plus haut, de fixer lui-même annuellement ses impôts et à les soumettre à la volonté d'un certain nombre de fonctionnaires élus par le roi.
A l'annonce d'une pareille atteinte à ses franchises, le peuple s'était révolté ; soutenu chaudement par le Parlement, il avait pris les armes et battu les troupes royales. La Cour avait offert la paix en échange d'une somme qui lui serait votée par l'assemblée provinciale, le pays y avait consenti pour voir la fin d'une guerre civile qui le ruinait. Cette dernière lutte était éteinte, il est vrai, quand Roquesante entra au Parlement, mais les souvenirs en étaient pleins de vie et d'autres luttes d'ailleurs se préparaient liées à celle-ci, qui devaient agiter encore la Provence et se faire vivement sentir aussi dans le sein de sa compagnie souveraine.
Un autre édit royal avait créé les experts jurés, nouveaux magistrats dont les seules fonctions consistaient à ouïr les comptes de tutelle et à faire l'estime des biens des
mineurs. Cet édil avait été à grand peine accepté par le Parlement, grâce à la forte pression du premier président Bernet sur ses officiers. Le public le tolérait malgré ses inconvénients pour éviter de plus grandes charges ; mais il avait fini par lui devenir si odieux, par suite des dépenses qu'il occasionnait, que le pouvoir, sur les remontrances réitérées qui lui avaient été faites, avait consenti à sa suppression ^'^. Mais ne voulant rien perdre du profit que ces nouvelles fondions procuraient au Trésor, S. M. avait créé à la place de ces experts-jurés une nouvelle chambre dans le Parlement qui prit le nom de Chambre des requêtes ^^^ et dont les titulaires avaient pour attributions, comme au Parlement de Paris, de juger en premier ressort les causes des privilégiés dans les rangs de la société. Ces nouveaux magistrats, regardant moins directement, par leurs fonctions, la classe du peuple, pouvaient plus facilement être acceptés par lui, avait-il semblé.
Le comte d'Alais ^^\ gouverneur de Provence, ennemi juré du Parlement, fît placer de suite à la tête de ce nouveau corps on avocat distingué et fort habile qui lui était tout dévoué, l'assesseur Jacques de Gauffridy ^^\ Celui-ci s'en-
(1) Par privilège des anciens comies de Provence, c'étaient les consuls sortant qui étaient les juges des comptes de tutelle des enfants mineurs, sous le nom déjuges tutélaires.
(2) Celte chambre devait se composer de deux présidents à mortier et de quatorze conseillers.
(3) Louis Emmanuel de Valois comte d'Alais, appelé aussi le duc d'Angoulème.
ii) Le second des quatre consuls ûWix était toujours un avocat distingué qui prenait le titre d'assesseur et sur lequel reposait presque tout le fardeau du
loura d'un certain nombre de ses amis choisis, soit dans la Cour des comptes toujours en lutte avec le Parlement, soit parmi les cadets de familles nobles, jaloux de leurs aînés.
Le Parlement n'ayant pas voulu consentir à l'enregistrement de l'édit sur la création de cette chambre, se mit de suite en rébellion contre le gouverneur. Par un coup hardi, celui-ci fît arrêter quatorze conseillers et enregistrer ensuite par violence et surprise la volonté du roi. Il leva de nouveau des troupes ; une lutte acharnée s'ensuivit comme par le passé : l'exil, le pillage, l'incendie, l'assassinat en pleine ville d'Aix, furent les premiers résultats de celle nouvelle brouille.
En vain Mazarin, informé de ce qui se passait en Provence, avait fait rendre arrêts sur arrêts par le conseil du > roi, soit pour faire accepter la nouvelle chambre, soit pour punir les conseillers en révolte contre son autorité. Rien n'avait pu arrêter ni Tanimosité des belligérants, ni la haine des anciens parlementaires, surtout contre leurs nouveaux collègues. C'est ce que cherche à expliquer le président de Régusse dans ses mémoires ^^K
« La création des experts jurés estoit bien moins
nuisible à la compagnie que ce nouvel eslablissement qui tendoit à ravaler entièrement le prix de nos charges par le
consulat. Le premier consul ôlail gentilhomme possédant fief, le troisième chaperon était l'apanage des nobles sans Cef, le quatrième',élait réservé ,aux bourgeois, notaires ou avocats Tous étaient devant les assemblées de la Provence procureurs du pays.
(1; Mémoires pour servir ù l'histoire de la Fronde en Provence, par le président dcGrimoIdi marciuis de Régusse. Imprimés à Aix par les soins delà Société historique de Provence, Makyire, 1870, p. 16.