CHAPITRE Vr
Mariage de Roquesanle. — Les familles de Cardebat et de Bot. — Roquesante acquiert une maison dans la ville d'Aix et une chapelle pour la sépulture de sa famille. — Monographie de cette maison. — Mort de Sébastien de Raffélisson père. — Arrangements domestiques avec M. de Saint-Martin son frère.
Revenant de quelques années en arriére sur les événements de la vie de Roquesante, nous raconterons que le 1 4 décembre 1 647 il avait épousé au château de Saignon, dans le diocèse d'Apt, noble demoiselle Hélène de Cardebat de Bot. Le 1 3 janvier suivant le contrat de mariage fut passé devant Claude Sollier, notaire dudit Saignon. On y lit que la future était fille d'illustre seigneur messire Esprit de Cardebat de Bot, co seigneur d" Aurib eau et dudit Saig7ion^*\ (appelé communément Mons. d'Auribeau) et de noble dame Marguerite de Gautier daine de Grambois.
Le futur recevait par ce contrat de Sébastien de Raffélis son père, qui n'avait pu assister au mariage et avait donné
(I) Auribeau et SaigQori sont deux petites communes de l'arrondissement d'Apt. Il y a en Provence deux autres villages du nom d'Auribeau, l'un près de Digne, l'autre à côté de Grasse. Le môme nom porté par trois familles différentes est bien fait pour embrouiller les généalogistes ou historiens.
ses pouvoirs à Albert Esprit Esbérard notaire et greffier de l'évêché de Carpentras, donation d'une somme de 1 00,000 livres sur laquelle on lui tenait compte des 54,000 déjà payés pour l'acquisition de sa charge. La future était dotée de 25,500 livres dont 19,500 du chef paternel et 6,000 données par sa mère. Les témoins du mariage, désignés par le notaire, étaient : Sauveur Mille ^^ % écuyer de Saignon ; François Rigollet, écuyer d'Apt, et Maître Jean Bertet, notaire de Grambois, sur la famille duquel nous reviendrons plus tard à l'histoire de ce village.
Cette alliance rattachait le conseiller de Roquesante à un grand nombre de familles des plus marquantes de la Provence et du parlement même. Nous parlerons plus tard des Gautier qui avaient joué un rôle important dans le pays lors des troubles de la Ligue. Nous dirons seulement ici que la jeune épouse avait pour aïeule Honorade de Piolenc, dont le nom rappelait une des maisons les plus en vue de ce parlement et de l'ordre de Malte.
Les Cardebat de Bot représentaient deux familles fort nobles et anciennes aussi, fondues l'une en l'autre au XVI*' siècle. Les Bot, disent tous les historiens provençaux, avaient eu à Apt, leur patrie, dés les temps les plus reculés, une situation des plus importantes : ils avaient donné à
[i) C'est assurément à la même famille qu'apparlenail noble Jean Mille, juge royal de Saignon, père de Dauphine, mariée en <655 à noble Antoine Gondon. Celui-ci était par sa mère petit-fils d'Honorade de Cardebat de Bot, fille do Pierre appelé le cadet de Saignon, et de Françoise du Canet. D'autre part ledit Gondon fut l'aïeul de Dauphine de Monier, mariée en 4723 à Augustin de Berlue, "Hisaïeul de notre savant ami M. Léon de Berluc-Pérussis qui par cette alliance se rallie à l'ancienne maison de Cardebat de Bot et à notre Roquesante.
celle ville quatre évêques de l^/o à 1382 cl Remerville, dans ses manuscrits, leur attribue comme aux Simiane, aux d'AgouIt, aux Castellane une origine royale ; il faut dire que cet auteur par des alliances de sa famille descendait de celte maison '^.
Nous donnerons dans notre supplément des notes intéressantes, aimons-nous à espérer, mais dans tous les cas inédites sur ces deux familles, leur jonction, leur extinction, leurs alliances. Nous ferons remarquer que c'est à tort que plusieurs commentateurs ou généalogistes, nommant la femme du conseiller de Roquesante, lui ont donné le nom de Cardebat de Tertulle ; nous* expliquerons que c'est là une erreur et que celte dame ne se rattachait pas à la branche des Bot de Cardebat qui ajoutait cet autre nom aux siens.
Par les obligations de sa charge d'abord, par son mariage ensuite, Roquesante était devenu tout à fait provençal ; il ne lui restait plus qu'à posséder dans la ville d'Aix une maison pour avoir les droits les plus complets au litre de citoyen de cette ville, qualité qui n'était pas un vain nom.
Si la ville d'Aix conserve de nos jours le cachet qu'elle avait aux siècles passés, c'est que l'ampleur de ses rues, leur alignement et le confortable des maisons qui les ornent
(i) Piganiol de la Force, dans son voyage en Provence à l'article Seignon, va jusqu'à dire que Saint Marlia» ^ii<<I(^x.f*r«*»t appartenait à la maison de Bot.
Le nobiliaire et l'histoire d'Apt dudit Remerville sont à la bibliothèque Mazarine. Voir aussi les évêques d'Apt, de Jules de Terris ; les nobiliaires, de PilhonCurl, l. 1. p. 268, et de Robert de Briançon, t. 3., odditions,p. 12.
répondent encore aux besoins et aux modes luxueuses du jour et qu'il n'a pas été nécessaire d'élargir ni d'embellir ces mêmes rues et ces maisons, quoique datant des agrandissements successifs de la ville commencés il y a plusieurs siècles.
La maison que pendant près de cent ans habitèrent Roquesante et ses descendants, n'ayant subi que des transformations intérieures, est du nombre de celles qui, de nos jours encore, conservent leur physionomie des siècles passés. Bien des amateurs s'y arrêtent devant pour jeter un coup d'œil à la vitrine toujours si bien garnie de livres attrayants par les soins de son propriétaire actuel M. Makaire, ou pour chercher à déchiffrer et à interpréter les monogrammes qui ornent encore sa façade.
En effet l'érudit et intéressant historien moderne d'Aix, M. Roux- Alphéran, dans son travail sur les rues de cette ville ^'\ a raconté, dans son article sur celle du Pont- Moreau ^^\ que la dernière maison de cette importante artère du côté du midi en venant du Cours, donnant aussi sur la place du Palais et la rue Petit-Saint- Jean, était celle habitée au XYII^ siècle par Roquesante. Il le qualifie « d'u7i des magistrats les plus estimables et considérables de son temps, dont les historiens du pays n'ont pas fait cependant une mention assez étendue, » ce qui l'oblige, ajoute-t-il, à publier lui-même une petite notice sur lui. Et alors cet auteur donne une courte biographie de notre conseiller.
(1) Les Rues d'Aix, t. I, p. 605. Le Mémorial d'Aicc avait publié le même article dans son numéro du 31 janvier 18i1.
i'2) Aujourd'hui rue Thiers.
Quanta la maison, nos documents nous indiquent en effet que le 9 octobre 1656 Roquesante acquit ^'^ au prix de 15,000 livres de noble Jean-Baptiste de Gautier sieur de Grambois ^-^ « une maison sise à la grande rue Saint- Jean (^) toute de haut en bas confinant au levant du côté de ladite rue la maison de M. le greffier Estienne sieur du Bourguet ^^\ celle aussi de M. de Puyloubier et par derrière du coté de la petite rue, celles encore de M. Estienne, avocat à la Cour, et des hoirs Jacques Verdiére, huissier, au couchant le fossé des anciens remparts ou la place du Palais. » Quelques années plus tard, Roquesante acquérait aussi cette petite maison Verdiére de Françoise de Meaux, sa veuve.
De nos jours l'ancienne maison de Roquesante agrandie d'une nouvelle construction au couchant est la propriété, avons-nous dit, de M. Makaire, libraire et imprimeur d'Aix. La porte présente encore des motifs d'architecture et d'ornementation qui se retrouvent dans ceux de l'hôtel-deville que nous croyons néanmoins être de construction moins ancienne. Les quatre fenêtres de chacun de ses étages sont encore ornées de monogrammes auxquels, malgré nos recherches, il ne nous a pas été possible de donner ici une interprétation, bien qu'avec de l'attention nous soyons par-
(1) Ecrivant Jean Darbès, notaire d'Aix.
(2) Cousin germain de la belle-mère de Roquesante el beau-frère de celuici. (Voir le tableau, p.*|JO )
(3) Nom que portail jadis la rue Thiers avant de s'appeler encore rue Pont- Moreau.
(4) Paul Estienne seigneur du Bourguct, greflîcr civil des présentations au Parlement, Qls de Jean.
venu à décliilTrer et distinguer toutes les lettres entrelacées qui les composent. Les initiales D. G. M. R. y sont plus souvent répétées ; pourrait-on en déduire qu'elles rappellent les noms de Jean de Gautier seigneur de Grambois et de Madeleine de Ricci, son épouse, et que c'est lui qui aurait fait construire la maison à la fin du XVI^ ou au commencement du XVIl« siècle?
Cette maison fut revendue le 25 avril Î7i0, par Michel Jules de Roquesanle, petit-fils de l'acquéreur, et au prix dé 14,000 livres à M. Esprit David, marchand libraire et imprimeur ^^^.
On sait qu'aujourd'hui M. Makaire est le successeur direct de ce David et que celui-ci l'était d'Etienne David, un de ses aïeux, qui, en 1616, avait épousé la fille de l'imprimeur Tholozan que la ville d'Aix avait autorisé à s'établir dans ses murs en 1598.
Celle longue série d'imprimeurs, se succédant durant prés de trois siècles, est instructivement rappelée dans les entêtes de lettres et quittances qui, de nos jours, sortent de la maison Makaire. C'est avec une sorte d'orgueil local qu'on y lit tout d'abord cette suscription : Maison Makaire fondée en 1598. Nous félicitons grandement de son excellente idée
(\) En i7-42 le nouvel acquéreur, pour agrandir ses ateliers, achetait de MM. de Puyloubier, comiiie colloques sur le sieur Forloul, commis au greffe delà Cour, et au prix de 1,200 livres, la partie basse d'une petite maison à côté de la sienne et donnant sur la petite rue Saint-Jean ; dix ans plus tard il faisait d'un sieur Rolland, Tacquisition du restant de celte maison Dans la disposition intérieure des ateliers de M. Makaire on retrouve de nos jours ces acquisitions successives.
cel érudit et intelligent praticien qui honore la ville d'Aix ^'^. Les écuries et remises de la maison de Roquesanle s'étendaient au couchant sur remplacement de la seconde maisou construite il y a quelques années et allaient jusqu'à la place du Palais, avons-nous dit.
Le 11 mai 1655, Roquesanle avait acheté, au prix de 1 ,000 livres, des Pérès de l'Oratoire d'Aix ^'-^ la chapelle de leur église appelée du Crucifix, qui était la seconde à gauche en entrant, pour en faire sa sépulture et celle de sa famille. Il prenait à ses frais l'installation de l'autel et de son rétable et pouvait faire mettre ses armoiries dans ladite chapelle.
Nous ne savons ni quand ni à qui cette chapelle fut plus
lard cédée, nous verrons que Roquesante n'y sera même pas mis après sa mort.
Sébastien de Raiïélis, père de notre conseiller, que nous avons indiqué comme ayant été durant longues années procureur général des Etats du Venaissin et qui n'avait cessé
(<} M. Makaire avail cru que c'était aussi dans les mêmes locaux que les ateliers étaient installés depuis celle époque reculée; dans la correspondance du savant Peiresc avec les frères du Puy, M. Tamizey de Larroque, sur une indication fautive, a reproduit celle erreur. Ce n'est que depuis la vente à M. David en 1740 que l'on doit faire dater celte installation, ce qui est déjà bien joli.
(2) Ecrivant Jean Pierre de Régina, notaire d'Aix. Les membres qui composèrent alors la maison de l'Oratoire de celle ville étaient les Pères André Bayon, Jean Jauberl, Joseph Dupuis, Henri Bérardi, Barlhélemy Raynaud, Joan-Baplislc de Riant; ; le supérieur cluil le Père Mathieu Arnaud, chanoine de Sainl-Sauveur.
il,
d'habiter Carpenlras, était mort dans cette ville le 29 décembre 1652, entouré de la considération générale, par le souvenir de sa personne, de sa situation et des services rendus par lui à son pays.
Le sommaire des délibérations des Etats du Comtat relate les nombreuses missions qu'il eut à remplir à Rome, à Aix pour une question de gabelle, à Paris pour un projet de reconstruction du vieux pont d'Avignon, que souhaitait le roi Louis XIII, mais qui chargeait d'un lourd impôt les habitants du Comtat. Les détails de ses services en ces diverses circonstances, sonténumérés dans ce volume, nous en parlerons plus longuement dans notre supplément.
Il laissait trois enfants : une fille religieuse Ursuline à Carpentras, Roquesanle qui nous occupe et un autre fils, l'aîné de tous, Emmanuel appelé communément M. de Saint- Martin ^^K
Par son testament codicile du 8 août 1651 , Sébastien de Raffélis avait laissé à son fils cadet, M. de Roquesante, en sus des 100,000 livres assurées dans son contrat de mariage, son grand moulin à blé et à foulon dit des Crottes situé aux environs de Carpentras sur la rivière del'Auzon ^^\ Mais M. de Saint-Martin n'ayant accepté la succession paternelle que sous bénéfice d'inventaire, des difficultés se soulevèrent entre les deux frères, qui ne furent aplanies qu'en 1653, par une
(i) Du nom d'un domaine aujourd'hui château de Sainl-Marlin, appartenant au comte de Sobirats.
(2) C'est ce moulin « Bladier et Paradou » marqué dans les cartes deCassini sous le nom de Roquesante qui a laissé croire que ce nom, pris par celte branche des Ralïélis, venait de là, tandis que ce moulin prenait ce nom de son propriétaire.
Iransaclion du 8 février, passée devant le notaire Esbérard, et par laquelle Roquesante cédait son moulin à son frère pour 24,000 livres mais renonçait aux 46,000 qui lui revenaient d'autre part encore dans sa succession paternelle.
Quant à ce frère M. de Saint-Martin, il resta à Carpentras dans la maison paternelle. H avait épousé en 1654, Françoise de Villeneuve, d'une noble famille du bourg de Monteux, et mourut en 1689 ayant eu huit enfants, dont un seul Jean Sébastien se maria. De son alliance contractée en 1 695 avec une demoiselle Baculard de Saint-Hilaire, celui-ci n'eut qu'une fille carmélite ^^\
{i)Le lecteur trouvera des noies plus d<^.taillées sur celte branche des Roquesante dans la seconde partie de notre travail.