CHAPITRE VIL
Roquesante est nommé commissaire à la Chambre de justice qui doit juger le surintendant Fouquet. — Opposition que le premier président d'Oppède avait mis à ce choix fait par le roi.
Nous avons raconté comment Fouquet avait été arrêté à
Nantes et mis en prison en septembre 1661 « Celte
nouvelle avait grandement surpris M. d'Oppède qui avait eu avec lui de particuliers attachements, et l'on trouva dans ses papiers beaucoup de dépêches siennes, w dit le président de Régusse ^'^
Le roi, disions-nous aussi, avait institué un tribunal spécial pour juger le surintendant et désigné le membre de chaque parlement du royaume qui devait en faire partie et c'était Roquesante qui allait représenter celui de Provence.
Celte faveur avait été fort prisée et enviée. Le président de Régusse nous raconte encore que le premier président d'Oppède avait voulu la faire accorder pour son parlement à son ami et partisan dévoué le conseiller de Thomassin ^^',
(1) Mémoires chap. V, p. 69.
(2) François de Thomassin d'Aynac, seigneur de Sainl-Paul, magistrat fort important par sa personnalité, sa fortune, sa famille et en plus gendre du
et il ajoute « qu'il avait été fort contrarié de voir que son crédit n'avait pas été considéré et que, quelques instances qu'il eût faites en celte circonstance, on avait fait choix de M. de Roquesante. » Les lettres suivantes, qu'il échangea à ce sujet avec la Cour, témoignent en effet de la contrariété qu'il ressentit '*\
Aix, le 5 décembre 1661 . De M. d'Oppéde à Colbcrt.
« Monsieur, ce dernier courrier m'ayant apporté un « paquet de M. le comte de Brienne'^^ où était joint l'édit « portant l'établissement de la Chambre de justice, j'ai M dés aussitôt fait procéder à l'enregistrement d'icelui, en « sorte que la volonté du roi a été pleinement exécutée « sur ce point.
« Ayant eu l'honneur, Monsieur, de vous écrire il y a « huit jours, ce que j'avais cru nécessaire pour le service « du roi touchant le choix qu'on a fait du sieur de Roque- « santé, conseiller en ce parlement, pour être l'un des « juges de celle Chambre, j'ai différé exprés jusqu'à ce « que j'aie vostre réponse de lui rendre la letlre du roi « que M. le duc de Mercœur m'a adressée, dans la croyance « qu'il était delà bienséance pour moi, étant de ma com- « pagnie, qu'il la reçut de ma main ; il sera aisé d'en en- « voyer une autre, si mes raisons vous paraissent bonnes,
président du Chaîne. Les noies secrètes sur le personnel du Parlement que nous indiquions plus haut disent de lui : capable, agissant, fort attaché au premier président.
'A) Ravaisson, archives de la Bastille, 1. 1, pages /«05-408.
(2) Louis-Henri de Loménie, comte de Brlennc, secrétaire d'Etat, auquel peu après succéda le célèbre Lionne.
(f et si elles ne le sont pas, sur votre première lettre, je « rendrai au dit s'" de Roqnesantc celle du roi qui est « entre mes mains. »
Le 15 décembre suivant le premier président s'adressait encore à Colberl dans ces termes :
a Monsieur ('^ en même temps que j'ai reçu celle dont « il vous a plu m'honorer en date du 9 du courant, j'en- « voyai quérir le conseiller de Roquesante pour lui dire « qu'ayant été choisi pour être un des commissaires de « la Chambre de justice, la lettre du roi à cet effet m'avait « été adressée il y a environ quinze jours ; mais que vous « ayant déjà écrit, Monsieur, lorsque je la reçus, sur V quelques observations que j'estimais devoir être faites « sur cette affaire qu'il pouvait lui-même assez bien péné- « trer et en juger encore mieux par l'éclat que le bruit « du choix de sa personne fait ici-bas. j'avais cru en devoir « attendre l'honneur de votre réponse et que par icelle « venant d'apprendre que l'on s'en tenait à la première « résolution, je lui remettais la lettre du roi en mjains et « qu'il se disposât à partir au plus tôt et sans retarde- « ment ; nous nous séparâmes avec beaucoup de civilités « de ma part et conviction entière de la sienne que je n'avais « pas agi comme j'ai fait sans fondements. »
Non content de s'adresser à Colbert, le premier président avait aussi porté ses plaintes à Louvois sur le choix
(I) On romarquera que le premier président, selon Tusage, ne donnait pas la qualiflcalion de monseigneur à Colbert ; il avait appelé me-iseigyieurs ses collègues du Parlement, leur annonçant sa nomination à la première présidence, comme nous l'avons vu plus haut.
fait par la Cour. Si on n'a plus la lettre de M. d'Oppède, on connaît la réponse de ce ministre, et par elle un point particulier d'histoire est éclairci, à savoir que le roi n'avait tenu aucun compte des présentations faites par les chefs des diverses cours souveraines du royaume pour le choix des membres de la chambre de justice. L'amour-propre blessé du premier président d'Oppéde, dont parle M. de Régusse, dut être bien atténué par conséquent.
Le Tellier à M. d'Oppéde, 6 janvier 1 662, de Paris.
a Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de « m'écrire le 27 du mois passé m'a été rendue. Elle m'o- « blige à vous dire que vous n'avez aucun sujet de vous « plaindre de ce que le conseiller de votre compagnie, qui « a été nommé pour travailler à la Chambre de justice, a « été choisi sans votre participation, puisque la réserve que « l'on a eue pour vous a été observée à l'égard de tous « MM. les premiers présidents des compagnies souveraines « et que S. M. a tenu celte conduite pour rendre la chose « extrêmement secrète. »
Que s'étail-il passé au Parlement d'Aix? Quelles étaient les raisons données contre le choix de S. M. et par conséquent contre Roquesante, choix qui avait si fort surpris les membres du Parlement et que M. de Roquesante connaissait si bien lui-même, si nous en croyons la lettre ci-dessus?
Malgré nos propres recherches et celles que nous avons fait faire dans divers fonds publics, nous n'avons jamais pu découvrir la première lettre de M. d'Oppéde qui donnait l'explication de ses raisons. La correspondance du premier président avec la Cour n'existe pas complète ; nous ne
pouvons par suite nous livrer qu'à des conjectures. Nous avons vu que Roquesante était Tarai du président de Régusse et celui-ci l'antagoniste ancien de M . d'Oppéde à la première présidence et l'auteur secret de tous les ennuis éprouvés par ce magistrat depuis plusieurs années : donc, en première ligne, peu de sympathie de la part du premier président pour Roquesante.
Si, d'autre part, nous envisageons que, malgré son mérite personnel, noire conseiller n'était pas tellement supérieur à ses collègues qu'il dût à son seul mérite l'honneur d'avoir été, à rencontre de l'opinion de son chef, l'objet d'une attention toute spéciale, on en déduira qu'il devait avoir à la Cour des recommandations qui l'avaient fait désigner au choix du roi. Nous ne serions donc pas surpris que cette faveur lui fut venue de sa parente, la dame de Raffélis de Rus, femme fort intrigante qui, si nous en croyons certaines notes du temps, avait été attachée à la maison de la duchesse de Mazarin, à celle de la reine-mére après et par suite devait avoir de puissants aboutissants à la Cour. Le premier président n'ignorait pas les relations amicales du surintendant avec les nièces de Mazarin, avec la comtesse de Soisson notamment. Ces relations pouvaient faire craindre que, par sa liaison avec l'entourage de cette princesse, M™® de Rus n'en vint à solliciter un jour son parent en faveur de Fouquet. Pourquoi alors, dira-t-on, le roi avait-il fait choix de Roquesante, quand son but était de mettre à la Chambre de justice des magistrats hostiles au surintendant? L'observation est très juste; mais avec une femme telle que M""^ de Rus tout était ruse et machiavélisme, toutes les suppositions, en apparence les moins admissibles, peu-
vent être atloplées, si elles devaient avoir une suite profitable à ses propres intérêts ; on en jugera quand nous aurons été amenés à raconter sa vie extraordinaire.
Quoiqu'il en fût des regrets de M. d'Oppéde, il dut remettre à Roquesante la lettre du roi. Elle était ainsi conçue :
a A notre amé et féal le sieur de Roquesante, conseiller c( en nostre Cour de Parlement d'Aix :
« De par le roy, nostre amé et féal, les grands abus et « malversations qui ont esté commis au faict de nos finan- « ces despuis plusieurs années nous ayant obligé d'ordonner « par nos lettres-patentes en forme d'édict du présent mois, « i'establissement d'une Chambre de justice pour la recher- « che, jugement et punition de ceux qui s'en trouveront « autheurs et coupables, nous avons au mesme temps « résolu de composer celte Chambre d'officiers de nos cours « souveraines dont la capacité et probité nous soient con- « nues, et sachant que vous avez toutes les qualités néces- « saires pour servir dignement et utilement en ladicle Cham- « bre, nous vous avons choisi pour l'un des juges d'icelle « et nous vous faisons cette lettre par laquelle nous vous « mandons très expressément, qu'aussi tôt que vous l'aurez « reçue, vous ayez à partir pour vous acheminer à Paris « où arrivant nous vous fairons savoir plus parliculiéreft ment nos intentions ; n'y faicles donc faute, car tel est « nostre plaisir.
« Donné à Fontainebleau le vingt-un novembre mil six « cent soixante -et-un.
« Signé : Louis et plus bas De I.oménie. »