CHAPITRE IX
Les préliminaires du procès. — Nombreux prévenus. — Méchancetés de Colbert. — Les commissaires ne se trouvent pas être tous à la dévotion de la Cour. — Longueurs dans Vinstruclion de la cause de Fouquet. — L'opinion publique revient en sa faveur. — Irritation du roi et de ses mifiistî^es sur ces longueurs. — Changements apportés au personnel de la Chambre. — La Cour cherche à se rendre favorables les commissaires, notamment Roquesante.
Avant d'en arriver au rôle plus particulier que Roquesante joua à la Chambre de justice, nous croyons devoir donner encore quelques renseigneuienls sur cette assemblée et examiner d'autre part l'altitude de Fouquet en présence de ses juges.
De la salle de l'arsenal, où s'étaient tenues les premières séances de la Chambre, les commissaires s'installèrent ensuite dans une autre pièce du Palais de justice plus commode au point de vue matériel ^^•. Pour relever l'impor-
(I) «../.. Dès le 12 décembre i66l, la chambre de justice avait abandonné la salle de l'arsenal pour s'installer dans celle de la monnaie, qui était, il est vrai, à l'étage supérieur, mais qui offrait de grands avantages pour l'ampleur, le greffe, le parquet cl la buvette .., » nous disent les mémoires de d'Ormesson; ce qui prouve que déjà à celle époque ce dernier accessoire n'était pas négligé.
lance des magistrats choisis, le roi avait voulu trancher luimême certaines questions de préséance qui s'étaient soulevées entre eux.
Les commissaires ne s'étaient d'abord occupé que de la recherche des financiers, anciens aides ou commis du surintendant, enveloppés dans son procès et de l'examen des nombreux papiers qui de province leur étaient adressés par les intendants ou leurs subdélégués chargés de l'instruction préalable des dossiers.
C'est alors que l'on avait vu bon nombre de gens de finance, leurs veuves ou leurs héritiers, obligés d'établir l'état de leurs comptes depuis trente ans. Les listes que l'on trouvera plus bas donneront une idée du nombre considérable de personnes qui furent impliquées dans ces recherches. Les incarcérations se multipliaient de tous côtés pendant que d'autres inculpés, plus effrayés ou plus coupables, passaient à l'étranger malgré la surveillance établie.
Il avait fallu d'autre part plusieurs semaines à Colbert, aidé d'intelligents subalternes dévoués, vendus même à son animosilé, pour faire l'examen des papiers innombrables du surintendant, en dresser un inventaire que Fouquet et ses amis accuseront plus tard de mensonger, et faire le choix des documents nécessaires pour la preuve des crimes de l'accusé. Poussé par son inimitié Colbert ne sut pas en celte circonstance conserver l'équité qu'il devait à sa haute situation, la disparition des pièces qui pouvaient servir à la défense de son ennemi, leur substitution et remplacement par d'autres falsifiées ne laissent plus de doute aujourd'hui à l'historien sérieux, comme le prouvent les dernières recherches de M. Lair.
Le roi, clans le choix qu'il avait fait dos commissaires, avait cru ne trouver que des magistrats hostiles au suriulendant et disposés à suivre de tous points sa royale volonté, c'était ainsi du moins que ses ministres le lui avaient fait entendre. Mais dés l'ouverture des séances de la Chambre deux partis sans être bien tranchés, semblèrent se former dans son sein, nous dit M. Chéruel : l'un qui paraissait n'obéir qu'à sa conscience et à la justice, l'autre, dirigé par le chancelier et le procureur général, tout à la dévotion de la Cour. Pendant que le premier, mû par une indépendance relative, tenait encore à respecter les formalités établies par les lois et l'usage, quoique longues et défectueuses peut-être, le second voulait que l'on hâtât l'instruction de l'affaire de Fouquet, ne tenant aucun compte de ces formalités. Ce parti le souhaitait d'autant plus qu'il était sous la volonté de Colbert, lequel espérait que le jugement à intervenir s'inspirerait de l'indignation causée par les prétendues découvertes, faites dans les papiers du surintendant, de projets et de documents contre le roi et l'État.
Cependant le prisonnier toujours sous la sévère garde de d'Artagnan, transféré de prison en prison, sans aucun soulagement à la cruelle solitude qui lui était imposée, souffrant du supplice de l'oisiveté, dit encore M. Chéruel, avait fini par être amené à Vincennes. C'est là que la Chambre venant enfin de donner l'ordre d'informer, lui envoya dans les premiers jours de mars 1 662 deux de ses commissaires assistés du greffier Foucault, pour commencer les interrogatoires.
Il n'entre pas dans notre sujet de parler ici des moyens que le talent de l'accusé et sa grande connaissance des affaires et de la procédure lui suggérèrent pour embarrasser ses juges et faire traîner en longueur l'examen de sa cause. L'étude de plus de soixante mille pièces, l'audition de cent témoins, les réclamations de l'inculpé sans cesse renouvelées avec leur présentation sur requêtes, passant des mains d'un rapporteur à celles du procureur général pour être transmises au roi en personne qui voulait être au courant de tout, et cent autres formalités judiciaires prenaient toujours un temps infini.
Ces retards systématiquement calculés et amenés par Fouquet lui étaient au fond favorables, car pendant ce temps sa mère, sa femme, personnes fort habiles, aidées de ses proches parents et de quelques amis fidèles, faisaient secrètement imprimer et répandre à profusion ses défenses. Fort habilement rédigées par le surintendant lui-même, elles étaient lues avec intérêt par le pubHc qui ne tarda pas à compatir à la longue détention de leur auteur. La grande résignation de Fouquet, son abnégation, jointes à la haute piété dans laquelle il était tombé, achevèrent de ramener, en sa faveur, le pays en général et un certain nombre de grands seigneurs.
On sait que d'autre part les bons amis de l'accusé tels que La Fontaine, Racine, Corneille, Pelisson par des pièces de vers et des élégies demeurées célèbres joignaient leurs instances aux nombreuses pétitions adressées au roi par ses proches afin d'attirer sur le prisonnier quelque rayon de grâce.
Mais aucune démarche ne parvint, sait-on aussi, à fléchir Louis XIV que l'implacable Colbert, nous disent les historiens, entretenait sans cesse dans des idées de punition et de vengeance comme personnellement blessé par la démarche faite auprès de M"® de La Vallière, affirme encore M. Lair, à la suite de ses sérieuses recherches. Tout au contraire il s'étonnait de la lenteur des habitudes de justice employées, cependant selon les formes, qui éternisaient le jugement de l'accusé. Aussi Guy Patin écrivait-il «... Le roi, plus encore ceux qui poursuivent le Surintendant, veulent voir la fln du procès... » et à ce propos M. Lair d'écrire ^^^: Colbert homme au tempérament volontaire, n'ayant pas vécu dans les compagnies réglées où l'on apprend à déférer au sentiment des autres, prétendait tout euiporter par sa seule autorité, il accusa Lamoignon de lenteur et de dévotion exagérée et persuada à Sa Majesté de faire présider la Chambre par le chancelier de France luimême, espérant que la présence de ce haut dignitaire engagerait les commissaires à s'autoriser à passer sur certaines formes et à activer le jugement, et par là Colbert entendait la condamnation à mort.
Le chancelier Séguier vint en effet présider les séances de la Chambre de justice sur l'ordre formel du roi, mais le président de Lamoignon, froissé dans son honneur, prétextant les affaires multiples de sa compagnie qui l'absorbaient se retira « mais peu à peu pour ne pas trop montrer qu'il se sentait atteint par la mesure que l'on venait d'adopter », dit d'Ormesson dans ses mémoires.
(1) Tome 2. p. i7C
Sêguier Ini-meiiio, malgré son habileté, ne pui rien obtenir de la majorité des magistrats qui siégeaient avec lui, des provinciaux surtout qui ne voulaient ou ne savaient rien faire sans employer toutes les formalités de la justice ordinaire. D'Ormesson raconte dans plusieurs de ses passages les impressions de la Chambre à ce sujet ; parlant
ensuite de la Cour il ajoute : « Un jour après dîner je
« vis MM. d'Haligre et de Sève, j'appris qu'on disait « parmi les courtisans que lorsqu'on parlait de faire de la « justice en régie et selon les formes ordinaires c était du « vieux temps. C'est ce qui me paraît bien fâcheux que « pour faire ce qui est juste, l'on ne veuille ni forme ni « régie, car les conséquences en sont dangereuses... » Et
ailleurs : « Le chancelier ne faisait que s'impatienter et
« donner trop à connaître son empressement à plaire au « roi en toutes circonstances. Il aurait voulu faire con- « damner promptemenl Fouquet sans même garder tou- « jours la bienséance d'un juge qui doit écouter favorable- « ment un accusé et chercher plutôt à le soulager qu'à a l'accabler »
En présence du peu de succès du chancelier lui-même pour arrivera la solution de l'affaire, le roi s'irritait de plus en plus. Après avoir donné de nouveaux ordres pour que les séances ne fussent plus discontinues ^^\ qu'elles aient même lieu deux fois par jour, qu'elles se tinssent au besoin dans l'hùtel du chancelier si celui-ci était occupé
(1) ..«M. le chancelier va tous les jours à la Chambre de justice. ..» Guy Patin, lettre du 6 décembre 1662.
ou indisposé ^^\ Sa Majesté finit par exiger que la Chambre de justice se transportât à Fontainebleau pour le suivre dans cette résidence et cela afin que ses menabres plus à portée de la Cour fussent sous son influence plus directe. C'est ce qui eut lieu, dit d'Ormesson, les commissaires s'élant logé dans les auberges de la ville « comme ils avaient pu et fort étroitement. »
Le roi ne sachant plus quelles mesures prendre, on parla même un moment de transporter le prisonnier au château de Pierre-Encize à Lyon, afin que les commissaires éloignés de toute autre préoccupation eussent, loin de Paris, consacré tout leur temps à l'étude des dossiers du procès ; mais S. M. craignit de voir les juges se soustraire à l'influence de la Cour bien qu'il eut songé à venir lui-même dans celte ville avec sa maison.
Les mois s'écoulanl avaient amené des années et l'instruction du procès n'était pas terminée encore et le roi peu porté à la patience était dans un état d'exaspération continuelle, dit à nouveau d'Ormesson ; il s'en prit alors au procureur général qu'il accusa de ne pas savoir diriger les débats et le fît remplacer par deux avocats généraux Chamillard et Hotman, maîtres des requêtes de son conseil, qu'il jugeait plus jeunes, plus expédilifs et qu'il fit attacher l'un à la cause directe de Fouquet exclusivement, et l'autre à celle des autres financiers poursuivis aussi par la Chambre
(1) Les séances en effet se tinrent plusieurs fois chez le chancelier et dans la salle où ce haut magistral en qualité de prolecteur de l'Acadénaie française depuis la mort de Richelieu réunit cette assemblée de 1642 à 1673. (Mémoires de d'Ormesson, Note de M. Chéruel, introduction, p. cxui).
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« espérant par là que les affaires marcheraient pins rapidement. » Colbert fit remercier aussi quelques commissaires qui paraissaient trop licdes h ses yeux notamment Boucherai maître des requêtes, Bossu-le-Jau de la chambre des Comptes, celui-ci sous prétexte qu'il n'était pas gradué. Guy Paiin au sujet du premier dit avec esprit, que la vraie cause de son renvoi était qu'il n'avait pas assez crié : toile, toile, crucifige.
Louis XIV fut jusqu'à faire venir un jour au Louvre dans son cabinet tous les commissaires et leur dit « qu'il ne souhaitait que la justice, mais qu'il en désirait une prompte expédition. » D'Ormesson qui raconte le fait remarquâtes flatteries du roi à l'égard de ceux qui paraissaient « raides et âpres » envers le surintendant et le soin en même temps qu'il mit à le gagner lui-même à sa cause, le sachant très bien le chef du parti de l'accusé. Cet auteur raconte ensuite combien S. M. donnait sans cesse à comprendre clairement que chaque commissaire lui était nominativement connu pour son opinion et ses relations et qu'il était peu satisfait delà conduite de quelques-uns d'entre eux.
Le roi descendit jusqu'à chercher à gagner ces magistrats trop impartiaux, chacun d'eux devint adroitement l'objet de sollicitations particulières. Roquesante n'était pas riche et en outre accablé d'enfants. La supérieure de l'abbaye du Val-de-Grâce, à Paris, fut chargée par Colbert de- lui offrir deux places gratuites pour deux de ses filles dans le couvent du même ordre à Aix, connu dans cette ville sous le nom de Bénédictines de la Celle. M. Roux- Alphéran racontant ce fait dans ses Rues d'Aix, ajoute que
d'autres faveurs furent aussi promises au conseiller du parlement de Provence, mais que rien ne pût l'ébranler dans sa conscience. Nous parlerons plus bas encore et à propos de M™® de Beaumont, supérieure de cette maison d'Aix que cite M™^ de Sévigné, de cet incident auquel cet auteur fait allusion ^'^
(1) M. Roux-Alphéran tenait ces détails de la mère de son ami le marquis d'Olivari, Christine de Roquesante, morte en 1839, au propre père de laquelle ils avaient été narrés par le grand Roquesanle lui même. Le père de M"» d'Olivari n'ayant pas moins de vingt ans quand son aïeul mourut en 1707.