CHAPITRE XI
Portrait de Roqucsatile. — Anecdote au sujet de la couleur de ses cheveux. — Mariage du marquis de Baffélis de La Roque à Paris. — Noies généalogiques sur cette branche des Raffélis.
« L'importance qui s'attachait chaque jour et de plus en « plus, à mesure que la fin du procès de Fouquet s'ap- « prêchait, aux diverses personnalités appelées par la « volonté royale à juger le surintendant, avait fait porter « l'attention publique, soit en ville soit à la Cour, sur les « commissaires de la Chambre de justice, » nous dit d'Ormesson dans ses mémoires.
Roquesante avec son caractère froid, concentré, peu communicatif, parlant rarement, mais se faisant écouter quand il prenait la parole dans une conversation ou un discours, racontaient de lui ses contemporains^*^ tranchait tellement avec les habitudes ordinaires des méridionaux, qu'il n'avait pas tardé à être remarqué plus particulièrement parmi les membres de la Chambre de justice venus de la province. Par goût il vivait assez retiré, lisant et travaillant beaucoup ; ses allures un peu taciturnes l'avaient fait surnommer
(I) M. Tliiers a dit quelque pari daus son histoire de la Révolution que le fait de l'homme concentre en lui-môme était d'ôlrc spirituel et original.
le rêveur provençal. A l'esprit très fin il joignait des réparties humourisliques toujours si pleines d'à-propos et de ce que nous appelons de nos jours le mol heureux qu'il s'était acquis une réputation qui l'avait rendu comme l'objet d'une sorte de curiosité publique.
Nous tenons de la tradition et en particulier de notre aïeule qui vécut longtemps avec la dernière dame de Roquesante fort au courant de toutes ces historiettes de famille, le détail anecdolique suivant sur le fait de celte curiosité à son sujet.
La reine-mére se trouvant un jour au Louvre, on parlait devant elle du procès du surintendant, de ses juges et de Roquesante. Parmi les gentilshommes qui entouraient cette princesse, les uns disaient que le provençal avait les cheveux rouges ^^^ et qu'il était gros ; d'autres plus affîrmalifs assuraient qu'au contraire il était brun et de haute taille. Chacun soutenait avec énergie son opinion lorsqu'un des courtisans présents, qui se tenait devant une fenêtre, et qui connaissait le conseiller, s'écria : voilà M. de Roquesante qui passe dans la rue, il sera facile de vérifier s'il a le poil rouge ou noir. La reine envoya de suite prier Roquesante de monter auprès d'elle.
Fort surpris Roquesante vint et se jeta aux pieds de Sa Majesté qui lui raconta elle-même la petite vérification que chacun avait à faire de sa personne. Se relevant ensuite, les courtisans purent voir quelle était sa belle taille et
(I) On lit dans des mémoires du XVII° siècle que Louis XIV dôleslait en général cette couleur de cheveux, et que, bien souvent cette aversion lui avait fait prendre en grippe des personnes qui avaient le mallieur de posséder une chevelure ou le teint de cette couleur.
la noire couleur de ses cheveux ; il remercia la reine de l'honneur qu'elle lui faisait, et celle-ci prenant à son doigt un brillant qu'elle y portait, le lui remit en lui disant qu'elle avait entendu parler de son profond savoir.
Nous verrons plus tard le roi d'Espagne donner aussi une bague au fils du conseiller, député auprès de lui par les Etats de la province.
Ces souvenirs précieux qui, durant des siècles, avaient été conservés pieusement par les descendants des Roquesante, furent aliénés à vil prix il y a quelques années. La tradition domestique, maintenue de génération en génération, donnaitseule, il est vrai, une valeur à ces objets, mais celle tradition non soutenue par des preuves est peu de chose pour les orfèvres ou les antiquaires ; c'est ce qui est arrivé pour ces bagues quand l'héritier de cette famille a été dans la nécessité de les aliéner.
En 1 664 l'amour-propre de Roquesante au point de vue de sa maison dût être flatté par le mariage que vint contracter à Paris son parent le marquis de la Roque. Celui-ci d'autre part trouvait dans son cousin, le conseiller du parlement d'Aix, membre de la Chambre de justice, un magistral qui lui faisait aussi honneur par son esprit, son savoir et la réputation qu'il s'était acquise à la Cour.
L'alliance d'un Rafïélis avec une petite-nièce du grand Sully, proche parente elle-même des duchesses de Rohan et de Lévis-Mirepoix, du comte de Charost, mari de la fille aînée du surintendant, était bien faite pour aider à la notoriété qui s'attachait à notre héros. Joseph-François de Raffélis de Tertulle, appelé le marquis de la Roque, du nom d'une de ses seigneuries dans le Comté-Venaissin, son pays,
épousait en elïel le 30 avril IGGî- Catherine de Bélliiine- Sully, fille d'Hippolyte, comte de Selles, marquis de Chabris, chevalier des Ordres du roi, chevalier d'honneur de la reine Marie-Thérèse d'Autriche, (Ils d'un frère du grand Sully et un des seigneurs de Paris qu'affectionnait particulièrement Louis XIV ; la mère de la mariée était Anne- Marie de Beauvillers deSaint-Aignan, damed'atour de la reine-mère.
Le mariage, nous dit l'auteur delà noblesse du Comté- Venaissin, article Rafïélis '^ fut passé en présence des plus grands seigneurs du royaume et du roi lui-même qui honora le contrat de sa signature, comme le fesait d'ailleurs Sa Majesté quand il s'agissait d'un ancien officier de sa maison, du descendant d'un ancien minisire, d'un de ses anciens pages, ce qui était le cas de M. de la Roque -^
Par l'acte du contrat nous voyons que plusieurs représentants de familles de Provence se trouvèrent à Paris pour
(1) Pilhûn Curl dil que le marquis de la Roque avait été marié une première fois à une fille du premier président de Forbin d'Oppède. M. le marquis de Boisgelin, auquel toutes ces questions de généalogies ancionnes sont familières, croit que ce premier mariage fut cassé, car il retrouve celle dame remariée plus tard à un au ire gentilhomme.
Nous devons dire que le P. Anselme, dans son histoire de la maison royale de France et des grands officiers du royaume à l'article Béthune, omet de signaler celle alliance. (T. 3, p. 577, nouvelle édilion de M. de Courcy.)
(2) Cette mention, mise jadis sur certains contrats, que le rot honorait de sa présence et de sa signature tel mariage n'était très souvent qu'une pure formule. Leurs majestés se contentaient de faire dire qu'elles signeraient au contrat, le notaire rédigeait l'acte avec les formules en conséquence et l'envoyait ensuite aux signatures royales. C'est ainsi que le raconte dans ses mémoires à propos de son mariage avec D"e Marthe Julie de Mannoury en 1786 Jean- Pierre deColonia, provençal, qui fut conseiller d'Etat sous Louis XVlll et était mailre de requêtes ue l'hôtel du roi sous Louis XVI ; mémoires restés manuscrits et que possèdent ses petits-enfants M. le comte de Giry et la marquise d'Alauzier sa sœur.
la cérémonie, notamment Pierre d'Alberlas seigneur de Gémenos, conseiller à la Cour des comptes de cette ville^*^ qui avait été un des magistrats désignés par Colbert pour procéder, après l'arrestation du surintendant, à l'inventaire de ses papiers. Nous citons ici ce nom parce que nous savons qu'il demeura à Paris un des amis de Roquesante, et nous verrons plus tard l'alliance qui eut lieu entre leurs deux familles. Sans entrer dans beaucoup de détails, inutiles ici, sur ce parent de Roquesante et sur les siens, détails que nous réservons pour nos notes au supplément, nous dirons néanmoins qu'il était le chef d'une des branches des Raffélis de Carpentras. Peiresc dans sa correspondance avec les frères Dupuy et à propos de l'enlèvement de W^° de Vaiernes par M. de Guibeville, l'un des gentilshommes du cardinal Bichi , parle à diverses reprises d'une dame de Raffélis de la Roque qu'il dit tenir le premier rang dans Carpentras ^-^ Il ajoute qu'il a reconnu que M. de la Roque était d'un mauvais conseil pour son neveu, le baron de Rians, et en partie cause, semble-t-il conclure, des fredaines de celui-ci qui s'était désisté de son office de conseiller au parlement de Provence, fonctions qu'il occupa plus tard encore néanmoins.
(1) Ce d'Albcrlas est ains^i dépeint dans les portraits des magistrats de Paris : « Hardi et entreprenant, esprilif vif, juge dangereux et provençal. » M, d'Ormesson le cite souvent dans ses mémoires et raconte, page 564, qu'il n'avait qu'un fils unique, Thomas, conseiller au Parlement de Melz, qui fut assassiné en 1GG9 par des voleurs un jour qu'il était sorti de cette ville porteur d'une forte somme d'argent. D'Ormesson ajoute que M. d'Alberlas qui avait été aussi maître de requêtes au conseil du roi, fut exilé pour avoir mal parlé de Colbert.
(2) Publications du savant M. Tamizey de Larroque. Lettres aux frères Dupuy, tome 3, lettres 173, 174 et autres, et lettres du cardinal Bichi, évéque de Carpentras, p. 8 et suivantes.
Le marquis do la Roque qui venait de se marier, était fils de celui que mentionne Peiresc ; il avait clé dans sa jeunesse page du roi, puis officier, et plus tard conseiller au parlement d'Aix. Mais peu fait pour ces fonctions demandant de l'étude et de l'assiduité, il avait revendu sa charge et s'était retiré à Avignon où le roi l'avait pourvu plus tard du titre honorifique de gouverneur du château et fort de Saint-André de Villeneuve, sinécure qui donnait au milieu des sujets du pape un certain relief au gentilhomme que le roi de France honorait de cette distinction.
M. de la Roque n'eut pas de suite de son mariage, ce furent les enfants de ses sœurs. M^^^ de la Baume-Pluvinel et des Rollands de Réauville qui, à sa mort, en 1 6J)>4, héritèrent de sa riche succession.
Un siècle plus tard cette dernière famille s'éteignit à son tour, laissant ses titres et les biens considérables qu'elle avait à Carpentras et ailleurs à la maison de Vento, qui quitta alors Marseille et dont le chef épousa la fille aînée du comte de Suze. La fille de celui-ci se mariera plus tard au marquis de Laincel, d'Arles.