‹ Roquesante, 1619-1707Chapitre 25 sur 40 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Râle de Roquesante à la Chambre de justice, d'après les mémoires de d'Ormesson et de Foucault. — Détails divers.

Nous n'avons jusqu'ici parlé des incidents de la Chambre de justice que d'une façon un peu générale, sans signaler le rôle plus spécial de Roquesante qui fait cependant l'objet de ce travail et auquel nous attachons quelque importance. Nous indiquions précédemment que nous pourrions, au moyen des mémoires de d'Ormesson et du greffier Foucault et suivant plus particulièrement les travaux de la Chambre, citer les passages de ces auteurs qui font mention de lui. Ce sera le sujet de ce chapitre où nous relèverons ses opinions émises en diverses circonstances, ainsi que son jugement sur certains faits avant d'arriver ensuite à son discours final concluant contre la mort.

Nous ferons remarquer que le nom de notre provençal, tout en revenant assez souvent sous la plume de ces auteurs, y apparaît moins que celui de certains de ses collègues. Nous avons dit que Roquesante parlait peu, qu'il n'émettait son avis que quand son tour d'opiner arrivait et « n'interpellait qu'à bon escient, après avoir bien compris et interprété ce qu'il avait à dire. » Foucault l'indique comme assis entre M. de Sainte-Hélène, le second rapporteur, et le conseiller du parlement de Rennes, Hérault.

« Le G avril 1G63, contrairement à l'avis du procureur « général sur la requête présentée par Fouquel, afin que « les pièces par lui cotées lui soient remises pour établir « sa défense, le chancelier, après que chaque commissaire « eut donné son avis, suivit l'opinion de M. de Roquesante, « qui avait été aussi la mienne, » dit d'Ormesson, tome 2, p. 41 , de ses mémoires.

Au mois d'août de la même année Roquesante avait été chargé du rapport important sur les procès-verbaux de

l'épargne contre les trésoriers de r épargne. « Il ne

se départit pas dans ce rap[)ort de son esprit très droit

et très judicieux » nous dit le même auteur quelques

pages plus bas.

Un peu plus tard, dans l'affaire du marc d''or^^\ ajoute encore d'Ormesson, « M. de Roquesante opina, entendant et expliquant fort bien la difficulté.... » Continuant ses réflexions, cet auteur ajoute que MM. de Gizaucourt, Noguez et Hérault jugèrent sans entendre ni comprendre la question et ses difficultés ; que Pussort, conseiller d'état, avait à son ordinaire opiné avec emportement et que le chancelier lui-même, changeant plusieurs fois d'avis, n'avait jamais bien su ce qu'il voulait dire.

A la date du 22 octobre 1663 le greffier Foucault, dans son journal, donne un discours de Roquesante lors de l'affaire « de la requête de Fouquet tendant à avoir commu-

(1 ) On sait que le marc d'or était un certain impôt, appelé communément la finance^ que le titulaire d'une nouvelle fonction payait au roi avant d'en obtenir les provisions. On sait aussi que Fouquet étaitaccusé de s'être approprié^ces revenus de l'F.tat on diverses circonstances.

nication des registres de l'épargne » pour l'appui de sa défense. Il ajoute que le procureur général, après avoir déposé par écrit ses conclusions, avait demandé ensuite à les expliquer verbalement ; que, s'étant ensuite retiré, l'affaire avait été mise en délibéré et que M. de Raffélis « avait fortement pris la parole contre ces conclusions, qu'il s'était fort bien expliqué et qu'on avait accordé à Fouquel la majeure partie du contenu de sa requête '*K »

Au mois de juin 1664 la chambre avait jugé l'affaire du financier Dumont, ancien receveur des tailles de Crespy. Ce fut, après celle du surintendant , la plus importante sur laquelle avait eu à se prononcer la Chambre de justice ou une des plus remarquées, car l'accusé fut condamné à mort.

Dumont était accusé de péculat, c'est-à-dire de vol de deniers publics. D'Ormesson ^'^^dit « que Roquesante insista sur ce que ce crime par lui-même ne méritait pas la mort ; mais, s'appuyant sur des ordonnances qu'il lut, il ajouta que ces exactions sur le peuple étaient capitales et, citant les textes, il tourna la majeure partie des juges à son avis et le malheureux Dumont fut condamné à mort. » f

M. Lair, dans son travail sur Fouquel que nous avons eu si souvent l'occasion de citer, trouve ^^^ que Roquesante fut très sévère dans ce vote, qu'il s'y montra un des plus ardents par la condamnation à la peine capitale de ce malheu-

(1) Nous donnerons au supplément le discours de Roquesante en celte circonstance.

(2) Tome 2, p. ir>Q.

(3) Tome 2, p. 389.

reux Gnancier rendu comme idiot par une longue détention. Il nous serait difficile aujourd'hui de juger si Roquesanle eut raison ou tort de condamner Dumonl : on doit croire qu'il jugea selon sa conscience. D'Ormesson fait remarquer que, comme il s'agissait d'un vote entraînant la peine de mort, le chancelier, recueillant les voix des commissaires, commença par celles des provinciaux de peur qu'ils ne suivissent les avis de leurs collègues de Paris ; cet auteur ajoute que cette condamnation enchanta Colbert et la Cour parce qu'elle semblait faire préjuger pour l'avenir celle du surintendant.

D'Ormesson encore, continuante faire de fort judicieuses remarques et réflexions, dit une autre fois que le roi se faisait tenir au courant des plus minimes détails du procès du surintendant, cherchant à connaître le fond de la pensée de chacun des commissaires.

« De lui-même le roi était bon, dit cet auteur, il

voulait la justice avant la sévérité, mais ses conseillers voulaient au contraire la sévérité avant la justice, et malgré son inimitié contre le surintendant il avait toujours agi d'une manière noble et élevée, au contraire de ceux qui sont dans son conseil » Autre part il s'exprime encore ainsi : « Il ne faudrait pas qu'on se persuade

que les conseillers de S. M. puissent toute chose sur lui, dans le cabinet ils sont bas et petits^') »

Le roi ne faisait rien à la légère, dit toujours d'Ormesson. Un jour au sujet de la requête que M. Fouquet avait

reniis à la chambre pour qu'il lui fûl peruils de continuer à conférer avec ses avocats chaque jour au lieu de deux fois la semaine, la Chambre ayant trouvé que le roi seul devait décider la question, on transmit le placet à S. xM. En ayant pris connaissance, elle dit à l'auteur lui-même des mémoires qui fut savoir sa réponse, « qu'elle laissait Tappréciation de la demande du surintendant à MM. les commissaires, ajoutant : J'aurais bien pu vous donner dés

hier ma réponse, Monsieur, mais on est bien aise de savoir ce que l'on a à dire. » Et M. d'Ormesson de raconter encore que le roi, dans un moment de sa conversation, perdit le fil de sa parole et qu'il lui dit alors : « J'ai perdu ce que je voulais vous dire ; c'est fâcheux quand cela arrive, car en ces affaires il est bon de ne rien dire que ce que Ton a pensé. »

Sur cette demande de Fouquet la Chambre décida avec assez d'animation. En renvoyant celte requête à l'appréciation de ses membres, le roi faisait connaître, nous dit toujours d'Ormesson, qu'il préférait la règle delà justice à ses ordres, et que M. Fouquet avait pour lui l'arrêt et la faveur à laquelle ont droit les accusés.

Roquesante opina pour que le surintendant eut tous les jours son conseil, mais en présence de d'Artagnan, son gardien. Foucault, p. 256 de son journal, résume avec éloge le discours de notre provençal en cette circonstance, et d'Ormesson termine quelques citations de ce discours en disant encore élogieusement de lui : « il émettait toujours son avis selon sa conscience, tantôt pour, tantôt contre le rapporteur »

Le 23 août 1661 on donna lecture à la chambre de deux lettres de Mazarin qui déchargeaient Fouquet de cer-

laines accusations. « .... A la sorlie de la réunion (écrit toujours d'Ormesson), M. de Roquesante me dit que ces lettres l'avaient én:iu et que Ferréol en avait les larmes aux

yeux On revenait peu à peu en faveur de Fouquet ;

Pussoi t lui-même, qui lui était toujours si hostile, se laissait attendrir, mais à la fin la question de plaire au roi l'emporta, surtout pour quelques-uns des commissaires »

Ce ne fut que dans le milieu de novembre 1664, c'està-dire après une instruction qui avait duré deux ans et huit mois, que l'examen de toutes les questions étant terminé, la comparution de l'accusé en personne eut lieu devant la Chambre de justice. Dans ses lettres à son cousin M. de Pompone, M'^^^ de Sévigné nous a fait connaître les spirituelles et adroites réponses de son ami ; le style, l'esprit, la tournure qu'elle sait donner aux incidents si divers du procès impriment à sa correspondance du moment un intérêt qui saisit le lecteur et l'entraîne comme malgré lui.

Le public avait attendu avec une certaine émotion le moment où le surintendant comparaîtrait devant la Chambre de justice ; il savait que la défense personnelle de Fouquet serait vive, adroite et bien difficile à réfuter, écrit M. Pijolat^'^ qui ajoute que « pour tenir tête à un accusé de cette valeur il eut fallu un président hors ligne et bien maître de lui-même. Le chancelier n'était pas ce président. A la pensée

H) Le procès du surintendant Fouquet. Discours prononcé le 7 janvier 1882 à la séance de rentrée de la conférence des avocats de Marseille, par M. Georges Pijolat, avocat. Marseille. 1882, p. 39 et suiv.

Remarquable résumé de toutes les questions de celle grande affaire : L'auteur les analyse 1res clairement au point de vue de l'histoire et du droit; nous ne saurions trop recommander la lecture de ce travail.

qu'il allait interroger Fouquet, Séguier se troublait,» ajoute cet auteur. A la séance qui précéda la comparution du surintendant devant la Chambre et dans la question du remboursement de toute la finance de l'accusé, M. deRoquesanle, nous dit d'Ormesson, ayant signalé au chancelier un fait sur lequel il fallait demander des explications au dit accusé, reçut cette réponse : « Interrogez-le vousmême, je ne prétends pas entrer dans ce détail....,» laissant comprendre qu'il ne se sentait pas capable de soutenir une discussion. Roquesante avait appuyé l'avocat de Fouquet en disant que ce n'était pas un crime de la part de l'accusé de chercher à se faire rembourser toute sa finance, et d'Ormesson après avoir raconté cet incident de dire encore : « chacun attendait avec fièvre l'événement de la grande affaire »

Nous passons sans les mentionner bon nombre d'autres citations de Roquesante données par nos auteurs pour nous arrêter à cette dernière, puisée encore aux mémoires de d'Ormesson : le vendredi 25 novembre 1664, sur la question de serment que la Chambre voulait exiger du surintendant et que celui-ci, on le sait, ne voulait pas prêter, cet auteur résume ainsi l'avis du conseiller au parlement

de Provence ^'^ « M. de Roquesante a dit qu'il estoit

d'obligation au juge de demander le serment, mais qu'on

[i) Le journal de Foucault, t. X, p. 8, donne lout le discours de Roquesante dans celle question de serment ; nous avons préféré ne citer ici que l'appréciation qu'en fil d'Ormesson lui-même (l. 2, p. 2i4i, de ses mémoires), ne voulant pas étendre nos ci talions qui n'offrent pas toujours beaucoup d'intérêt.

ne pouvait pas contraindre l'accusé à le prêter ; qu'en ce cas on ne laissait pas de l'interroger, car la juridiction du juge ne despendait pas de l'accusé, et que si celui-ci répondait on l'écoutait, etc., etc. » Et d'Ormesson terminant son

court résumé ne peut s'empêcher d'ajouter : « Roque-

sante a bien parlé et conclu en déclarant que si M. Fouquet ne prêtait pas le serment, on devait procéder au jugement à la manière accoutumée, à savoir qu'on l'interrogerait. »

CHAPITKE XIII.

La Chambre ayant achevé le procès de Fouquet, chaque commissaire donne son opinion. — Inquiétude des amis du Surintendant avant que Roquesante ait pris la parole. — Citations de i/'"® de Sévigné et d- autres auteurs. — Influence du discours de Roquesante. — Fouquet a la vie sauve.

L'interrogatoire de Fouquet étant terminé la Chambre n'eut plus qu'à entendre les opinions motivées des divers rapporteurs et commissaires : c'était le mardi 9 décembre 1664. M. d'Ormesson parla le premier ce même jour et il continua à prendre la parole les trois jours suivants, sans même donner ses conclusions. Son discours longtenips médité, basé sur les raisonnements les plus solides et les plus judicieux, avait été préparé dans le calme et le recueillement le plus sévère. « M. d'Ormesson s'est enfermé chez lui comme un conclaviste, » écrivait W''^ de Sévigné. Ce ne fut que le samedi matin qu'il formula ses conclusions pour le bannissement et la confiscation des biens ^^K

(<) Le 13 décembre M°>e de Sévigaé écrivait à ce sujet à M. de Pompone : a On a voulu après avoir bien changé et rechangé que M. d'Ormesson donna sou avis ce jour-là afin que le dimanche passa dessus et que Sainle-Hélène recommençant le lundi sur nouveaux frais, fit plus d'impression. M. d'Ormesson a donc opiné au bannissement perpétuel ; l'avis est un peu sévère, mais prions Dieu qu'il soil suivi ; il est beau d'aller le premier à l'assaut » Lettre du 13 décembre 1664.

Après M. d'Ormesson, le second rapporteur M. de Sainte- Hélène, conseiller du parlenrient de Rouen, avait pris la parole le lundi 15 « .... reprenant tous les moyens d'ac- « cusalion, tournant les choses du mauvais côté contre 0 M. Fouquet et parlant languidement, il m'a paru, dit « d'Ormesson, que Messieurs de la Chambre n'en lémoi-

« gnaient pas grande satisfaction Le mardi il reprit son

« réquisitoire faiblement encore, sans rien marquer de « particulier et il conclut à condamner M. Fouquet à avoir « la tête tranchée »

Le conseiller Pussorl ''^ « parla avec chaleur mais avec la passion dont un esprit animé est capable, sans garder aucune modération du juge, opinant à la mort. »

A la séance du jeudi 18, M. de Gizaucourt, conseiller du grand conseil, prit le premier la parole : « 11 a parlé « sans ordre, sans force ni raisonnements, opinant comme M. de Sainte-Hélène. » Après lui le conseiller du parlement de Metz, M. de FerrioH^^ « a prononcé un discours bien « composé, rempli de doctrines et de citations, fort palhé- « tique, concluant aussi à la mort. »

Enfin M. de Noguéz du parlement de Pau « a opiné aussi comme eux, mais parlant faiblement et misérablement, de même que M. Hérault ^^^ qui a parlé peu et maU^l »

(1) l'ussorl de Fannn, oncle de Colberl, ci-devanl conseiller du grand conseil, ensuite conseiller d'Etat.

(2) Qui avait remplacé quelques mois auparavant Le Tellier de Louvois fils; par inadvertance !\1. Lair lui donne la qualité de Dauphinois ou conseiller de Grenoble.

(3) Nous avons vu quil était le commissaiie du i)arlcnienl de Bretagne. D'Ormesson orthographie ainsi son nom.

(/<) Toutes ces citations sont prises dans d'Ormesson.

Malgré les espérances que M"^^ de Sévigné exprimait dans sa lettre à M. de Pompone, l'avis de M. d'Ormesson n'avait guère été suivi ; tous les juges, après lui, avaient opiné à la mort ; aussi la plus vive inquiétude régnait-elle dans les cœurs des parents et auiis du surintendant présents à l'audience.

Enfin le tour de Roquesante était arrivé, il n'était pas encore 1 1 heures, le chancelier lui donna la parole, l'atlenllon du public se porta sur lui, « il parla une heure, opina « fort bien, sur de bonnes raisons avec de belles citations, « dit encore d'Ormesson, aussi bien, aussi fortement et « aussi savamment qu'il se puisse et a conclu au bannis- « sèment. 11 a été entendu avec une très grande attention « et grande satisfaction et il a parfaitement bien opiné ^*K »

(I) Qui ne peut s'entendre que par : a fort bien amené son opinion.

« Roquesante finit la matinée du 18, dit M^e de Sévigné, et après avoir

parlé une heure admirablement bien, a repris l'avis de M. d'Ormesson. »

M. Lair, t. 2. p. 359, a donné un résumé beaucoup plus détaillé du discours de Roquesante analysé sur les manuscrits du greffier de la chambre ; il le fait suivre de réflexions fort justes el fort à propos sur le caractère du conseiller provençal et le mérite de ses paroles.

Bien que nous donnions in extenso aux appendices le discours de Roquesante, transcrit des manuscrits eux-mêmes du greffier Foucault, nous avons jugé qu'il serait agréable au lecteur de connaître cette analyse même du savant M. Lair et de rapporter aussi toute la page qu'il consacre au conseiller du parlement de Provence.

« Raflfélis de Roquesante, conseiller au parlement d'Aix, dit-ii, esprit

très vif, avait fait preuve au cours des débals d'une certaine indépendance ; par contre, il s'était montré un des plus ardents lors de la condamnation à mort du demi idiot de Crespy-en- Valois. C'était un grand, bel homme, aux traits expressifs, parlant bien.

0 Exorde un peu méridional : Ce procès est le plus fameux qu'on ail vu depuis plusieurs siècles ; mais il faul qu'on le sache, les commissaires ne sont pas les seuls juges de l'accusé. Le public juge avec eux, il importe donc de rendre un arrêt digne de l'allention universelle >

« Après que M. de Roquesanle eut parlé, reprend

« d'Ormesson dans son journal , l'opinion est restée à « M. de la Toison, du parlement de Dijon, mais M. le chan-

son feu une fois jeté, Roquesanle va droit au but.

« Les pensions n'appartiennent pas à l'accusé ; en tout cas l'ordonnance d'Orléans ne porte d'autre peine que la suspension de la charge.

« L'affaire des sucres et cires, celle des octrois ont été faites dans les formes. Fouquet n'en a pas été le traitant. Quant à celle du marc d'or, Roquesanle dit qu'il en a été d'abord mal impressionné ; mais la lettre de Mazarin au surintendant « innocente » ce dernier. Y a-t-il eu vente du droit à vil prix ? Alors affaire civile, à fin de restitution ; rien de plus.

« Dans la suite donnée à l'ordonnance de six millions, on a pris une forme vicieuse ; mais un vice déforme ne fait pas un péculat. On aurait dû juger Jeanin avec Fouquet. Fouquet, d'ailleurs, a justifié de plus de six millions de bonnes dépenses.

<i Certes il est sorti du trésor beaucoup d'argent, mais, ingens illa pecunia latet in tenebris. Sans ce procès aurait-on jamais su que Fouquet donnait vingt millions par an au cardinal ? Sans quelques billets de ce dernier qui ont été retrouvés, on aurait pu imputer toutes les consommations d'argent au surintendant.

« Fouquet n'a donc pas été si coupable. Est-ce à dire qu'il soit innocent? Non pas et alors Roquesanle exagère les fautes de l'accusé, sa profusion, son ambition, ses négligences ; il lui reproche jusqu'à son avarice en certaines circonstances 11 faut le condamner au bannissement, à errer comme un bandit !

« Dans sa fougue le méridional, avait presqueoublié le projet {*), il y revient, c'est un projet, mais sans portée ; en tout cas le crime est aboli par l'amnistie. Est-ce même un crime ? Le procureur général ne l'a pas seulement relevé contre Gourville. La simple communication n'aurait pas constitué un crime. Qui sait si Gourville n'a pas déconseillé Fouquet ?

« Roquesanle ne croyait pas si bien dire, il reprend son avis : bannissement, confiscation des biens, etc. Et ne pouvant finir simplement, en manière de péroraison il présente un grand tableau, un tableau terrible delà misère du banni, sans maison, presque sans asile, sans amis, repoussé partout, toujours errant.

<c Malgré cette affectation d'éloquence, Roquesante fut écouté avec attention. On trouva ses avis bien motivés en fait cl en droit. >

M. Lair, répétant ce qu'avait dit M^e deSévlgné, ajoute : pouvait-il mieux parler ?

{") Lo fameux projet de résistance en fortifiant Belle-Isle, au cas où le surintendant se fut brouillé avec le roi et Mazorin, pièce qui avait été découverte dans les papiers de Fouquet.

« celier se leva il était midi.... Chacun 1res attentif, ajoule- M t-il , raisonne sur révènemenl de cette affaire et l'on compte « sur ceux qui restent à opiner. »

Quelques jours avant, M™^ de Sévigné écrivant à M. de Pompone avait dit :

(( Foucault, le greffier de la Chambre, va sollicitant partout, fesanl voir un écrit du roi où on fait dire à S. M. qu'elle trouverait mauvais que l'on cherchât pour juger le surintendant des excuses dans la soustraction des

papiers Nos ennemis ne gardent plus aucune excuse,

ils vont bride abattue. Si nous avons Dieu pour nous, nous

serons les plus forts Si nous avons de bonnes nouvelles

je vous le manderai par un homme exprès à toute bride. Je ne saurai dire ce que je ferai si cela n'est pas, je ne comprends pas même ce que je deviendrai une autre fois:

M. Colbert est tellement enragé qu'on attend quelque chose d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir »

A cette dernière phrase qui ne se réalisa que trop, puisque ce ministre obtint la détention du surintendant au lieu du bannissement , ajoutez ce que d'Ormesson dit aussi de Colbert, qu'ayant demandé au roi une sévère punition contre lui d'Ormesson, S. M. lui avait répondu : « Colbert, ne me rompez plus la tête de cela ; quoi ! parce que d'Ormesson ne veut pas pendre Fouquet, est-ce qu'il faut que je fasse pendre ce magistrat. » On a par ces citations une idée de l'animosité de ce ministre.

Cependant M. de la Toison qui n'avait pas donné son avis le jeudi, le formula le lendemain vendredi 19, et conclut comme Roquesante et d'Ormesson.

Plus le moment décisif approchait plus le public préjugeait de l'opinion des commissaires qui restaient à donner leur avis.

« Tout le monde s'intéresse à celte affaire, avait

raison de dire encore M"^° de Sévigné, on ne parle pas d'autre chose, on raisonne, on tire des conséquences, on compte sur ses doigts, on s'attendrit, on espère, on craint, on souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé. Enfin, mon pauvre ami, écrivait-elle à M. de Pompone, c'est une chose extraordinaire que la résignation et la fermeté de noire cher malheureux ■*) »

D'Ormesson consulté par les amis de Fouquel était fort hésitant lui-même dans son appréciation. Le président de Pontcharlrain, Câlinai, La Baulme paraissaient douteux et la plus vive incertitude, mêlée à la plus grande inquiétude, étaient partout répandues.

« Je suis transie quand jo pense à cejour-lâ »

disait encore M^^ de Sévigné ^^.

Les juges continuèrent à opiner le 19. Il sembla tout-àcoup que Roquesanle eût communiqué son avis à ses collègues, ce que M. d'Ormesson malgré son talent et son habileté et s'appuyant sur les mêmes raisons, n'avait pu obtenir des six qui avaient parlé après lui et qui tous avaient été pour la mort, bien que l'hoslililé de quelques-uns d'entre eux contre Fouquet n'eut jamais été notoire.

En effet après Roquesanle, à l'exception des commissaires Poncet et Voisin ^'^^ et tout naturellement du chancelier,

(1) Lettre du M décembre à M. de Pompone.

(2' M. Lair nous dit que quand vint le tour de ce magistrat, beau-frère du

dont l'opinion si hostile à l'accusé n'avait jamais fait de doute pour personne, et qui conclurent tous trois à la mort, La Toison et tous les autres : du Verdier, du parlement de Bordeaux, Massenau, de celui de Toulouse ^^\ La Baulme, de la cour de Grenoble, Le Féron, Catinat ^'^^ Besnard de Bezé, Moussy, Brillac et Reynard, des Comptes, du parlement de Paris ou du conseil du roi, ainsi que le président de Ponlcharlrain, sur le vole duquel en particulier les amis du surintendant avaient longtemps été dans l'inquiétude, tous, disons-nous, avaient opiné contre la peine de mort ^^\

Le 20 décembre le chancelier réunit les votes, en donna trois fois lecture, neuf pour la mort, treize pour le bannissement et prononça devant un très nombreux auditoire où se trouvait d'une part toute la Cour et de l'autre les proches parents et amis du surintendant, la condamnation de Fouquet au bannissement et à la confiscation des biens.

Voici maintenant comment les mémoires du chevalier de Rochefort résument à leur tour le discours de Roquesante, ' donnant à ce magistrat l'honneur exclusif d'avoir sauvé le

procureur-général Denis Talon, la décision sur le surintendant semblait con- ;

nue et que, colère, il insulta ses collègues qui ne pensaient pas comme lui. \

{\) M. Reynier, le grand éditeur des lettres de la marquise de Sévigné, dans \

ses notes aux pages 472, 474 du 4er vol.; commet une inattention en indiquant \

ce magistrat comme conseiller du parlement de Metz, d'autant que quelques "^

lignes plus bas il donne cette qualité à M. de Ferriol. ]

(2) M. Chéruel a omis le nom de ce magistrat, conseiller du parlement de r

Paris, parmi ceux qui votèrent contre la mort. Ce magistrat n'était pas, comme î

on l'a dit, le père du maréchal, mais son frère aîné René. j

(3) Le journal de d'Ormesson et après lui M. Lair ont résumé les discours :

de tous ces commissaires.

surintendant de la noort. Bien que ces mémoires ne jouissent d'aucune notoriété sérieuse, nous croyons devoir répéter ici, à cause de leur ton d'originalité, les lignes qui sont consacrées à notre provençal ^''.

« Colbert tira de tous les parlements ceux qu'il

crût les plus dévoués pour en faire les juges du surintendant et les flattant tous en particulier de quelque avantage, s'ils lui voulaient vendre leurs voix. Il tint sa mort si assurée que celui qui avait coutume de fournir les échaffauds eut ordre d'en tenir un prêt pour lui.

« Cependant il avait si bien fait entendre au roi que M . Fouquet n'en pouvait jamais échapper que ce prince avait commandé sa garde à cheval pour l'escorter jusqu'à Chartres, voyage qu'il avait prémédité, non par dévotion, mais pour éviter les prières qu'il prévoyait qu'on lui pourrait faire en faveur de M. Fouquet. Car, quoique il ne fût pas d'une naissance extraordinairement illustre, il avait marié une de ses filles au fils aine du comte de Charost ^-^ et il avait peur que cette dame ne vînt se jeter à ses pieds.

« xMais pendant que le roi, tout botté, attendait

(<) Mémoires de M. L. G. D R , le chevalier et non \e cumte de Rochefort comme beaucoup de personnes écrivent de nos jours. On sait que ces mémoires sont l'œuvre d'un hâbleur Catien de Courtils, ils uni eu néanmoins plusieurs éditions à la Haye, à Cologne. Les citations que nous donnons sont prises à la page 212 de l'édition de la Haye en 1713.

(2) La fille aînée du surintendant et de son premier mariage avait en effet épousé en 1657 Louis Armand de Béthune, comte puis duc de Charost, petitneveu du grand Sully qui fut successivement capitaine des gardes du roi, gouverneur de Calais, lieutenant-général, cordon bleu, pair de France, en un jinot un des grands seigneurs du royaume.

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ponr partir qu'on vint lui dire que le bonhomme '^^ était condamné, tin des commissaires qui était conseiller au parlement d'Âix dit qu'il y avait des gens si prévenus dans la

chambre qu'ils eussent voulu conclure à la mort, que

elc »

L'auteur pari de là pour résumer le discours de Roquesante et il en donne ensuite l'appréciation suivante :

« La plupart des juges admirèrent non pas tant le

discours de cet homme quoiqu'il fût rempli de force, que le mépris qu'il fesait des puissances qu'il devait choquer par là, puisqu'elles souhaitaient la mort de M. Fouquet. Comme il ne faut qu'un bon exemple pour porter le prochain à bien faire, ceux qui avaient à parler après lui suivirent ses sentiments et ceux qui avaient conclu à la mort, ayant honte d'avoir prévariquéà leurs devoirs, se rétractèrent, de sorte que dans un moment on vit un si grand changement dans la Chambre qu'on eût dit que le Saint-Esprit les avait tous inspirés »

Nous compléterons dans nos appendices l'histoire du séjour de Roquesante à la Chambre de justice par le résumé de son discours tel que le donne le manuscrit de Foucault.

On sera peut-être surpris que Roquesante n'ait pas voté sinon en faveur d'un acquittement mais pour une peine inférieure à celle qu'il demanda ; les débats du procès ayant

(3; Au XVIÎe siècle l'expression de 6o?i/iomme était, on le sait, presque une qualification honorifique qui ne se donnait même qu'à des personnes d'une certaine distinction et âgées ; d'Ormesson en gratifie le vieux duc de Chaulnes en citant sa mort arrivée en 16^8 Le sens du mot n'est plus le même aujourd'hui.

prouvé que si le surintendant était coupable il l'était bien moins que ce que la Cour le présentait, la majeure partie des responsabilités, dans les chefs d'accusation dirigés contre lui, étant retombé sur Mazarin ; et ce que nous disons ici de Roquesante pouvant être appliqué aussi aux autres juges qui opinèrent comme lui. A cette observation, nous dirons qu'en présence de l'animosité de Louis XIV et de ses favoris contre Fouquet, on peut croire que seule la question de vie ou de mort était posée et que les juges, même favorables à l'accusé, n'eurent qu'un objectif, sauver sa vie et le soustraire à la haine de ses ennemis. Avec cette supposition on comprendra qu'aucun des commissaires n'ait osé formuler la demande d'une peine trop légère qui eut paru ironique en affrontant carrément l'opinion du roi, hardiesse dont les suites eussent pu être dangereuses pour lui.

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