CHAPITRE XV
Vengeance des ennemis de Fouquet sur quelques membres de la Chambre. — Faveurs accordées à certains autres. — Roquesante est exilé à Quimper^Corentin . — Détails sur les causes de sa disgrâce. — Ses faiblesses pour M^^^ de Rus. — Les prévisions du président d'Oppède. — Appréciations de Colbert, de Voltaire et d'autres auteurs.
Les ennemis du Surintendant, tout puissants, ne pouvant plus rien contre leur victime sauvée de la mort, trouvèrent le moyen de satisfaire ailleurs leurs sentiments de vengeance, comme si la punition infligée à Fouquet ne les avait pas contentés.
Les commissaires de la Chambre de justice qui dans leur vote n'avaient pas été obéissants à la cour furent tôt ou tard plus ou moins maltraités. On enleva à M. d'Ormesson ses intendances de Picardie et de Soissonais ; il ne put jamais, dans la suite, malgré un talent que ses ennemis euxmêmes lui reconnaissaient, succéder à son père au conseil d'État ^'^ bien qu'il en ait toujours eu la promesse, et il
(I) André Lefèbvre d'Ormesson, célèbre magistral comme son flls, et mon en 1663 âgé de 88 ans, depuis longtemps doyen du Conseil d'Etat. Ses mémoires particuliers ont été joints à ceux de son fils Olivier dans la publication qu'en a fait faire le gouvernement en i861.
fut condamné à une retraite prématurée. Quelques mois d'ailleurs après le jugement sur Fouquet, la Cour avait trouvé un prétexte pour l'enlever de la Chambre de justice et on renvoyait aussi en même temps que lui ses confrères Le Féron, Masseneau, Brillac et Regnard qui n'avaient pas
voté pour la mort. « J'ai beaucoup de joie à sortir de
cette Chambre en si bonne compagnie, » écrit-il dans ses mémoires, sans témoigner plus d'aigreur.
Cette honorable disgrâce, dit à son propos M . Chéruel ^'\ lui a assuré dans le souvenir de la postérité une place que ses vertus seules n'auraient pu lui donner.
M. de Ponlchartrain à son tour, dit quelque part aussi Saint-Simon dans ses mémoires, fut puni en la personne de son fils qu'on ne voulut jamais laisser succéder à son père dans la direction de la cour des Comptes.
Par opposition les juges qui avaient montré leur animosité contre le condamné furent pour la plupart honorés de certaines faveurs de la cour, il n'y eut pas jusqu'au greffier Foucault qui n'obtint sa récompense : il entra dans la magistrature et son fils fut plus tard procureur général et intendant de province.
Mais il advint aussi que plusieurs d'entre eux devinrent l'objet d'une sorte de mépris général pendant que d'autres n'eurent de repos qu'après avoir cru devoir justifier leur vote devant leurs amis et la rumeur publique à Paris fut jusqu'à raconter que plusieurs moururent dans le désespoir, lit-on
dans des mémoires du temps: « M. de Sainte-Hélène
mourut subitement d'une attaque en carrosse devant la
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Bastille quelques mois après le jugement, pendant que le décès de son collègue Hérault, frappé comme d'un coup du ciel, défrayait les conversations de la capitale et que d'autre part M. de Ferréol s'éteignait comme d'un mal de languitude , raconte d'Ormesson ^^\ »
Roquesante à son tour ne pouvait manquer d'être victime de son opinion dans le jugement et surtout de l'enthousiasme soulevé autour de lui et dont, avons-nous dit, Guy Patin s'était fait l'écho.
Les ennemis qu'il s'était créés à la Cour, autant peutêtre par le mépris, sans formes, qu'il mettait à refuser les avances qui avaient pu lui être faites que par son vote, surent bientôt le perdre dans l'esprit du roi. On obtint non seulement son renvoi de la Chambre de justice, mais son exil en plus au fond de la Bretagne, à Quimper-Corenlin, ^^^ et la confiscation de ses biens et de sa charge de conseiller.
(1) Le même auteur dit encore ceci, t 2, p. 532 : « .. . Le 20 décembre 1667 je fus, après le diner, voir Mme Besnard (veuve d'un ancien commissaire de la chambre), laquelle me dit que M. de Ferréol esloit venu diner chez elle ; comme elle le trouvait fort changé, il lui dit « qu'il était saisi au cœur, qu'on lui avait manqué de parole, qu'il avait opiné au procès en sa conscience, il est vrai, mais qu'il voudrait qu'il lui en eût coulé un bras et n'avoir jamais opiné à la mort ; que M. de Sainte-Hélène, lui que s'y tôt qu'il eut achevé d'opiner, il s'était aussi senti frappé au cœur, avait perdu le goût et l'appétit et n'avait pu en revenir, qu'il estoit de même, car il n'avait plus d'appétit non plus »
Voir aussi ce que dit Guy Patin dans sa lellre du 23 avril i667.
(2) Quimper-Corentin, appelé aujourd'hui simplement Quimper, chef-lieu du Fmislère. Cette ville, très éloignée de la cour et encore plus du pays de Roquesante, était très souvent choisie par le roi pour lieu d'exil.
On sçait assez que le destin Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage. Peu d'années avant Roquesante la cour y avait envoyé le père Cousin, confesseur de Louis XIII, pour avoir mal parlé du cardinal de Richelieu.
Noire devoir d'iiislorien nous oblige à dire ici que Roquesanle s'attira, par ses faiblesses pour l'inlriganle M*"® de Rus, la peine qui lui fut infligée. Nous savons que lui enlever l'honneur d'avoir été exilé pour son seul vole en faveur de Fouquel c'est diminuer son mérite aux yeux de l'histoire, mais nous ne sommes pas ici son simple apologiste et nous n'hésitons nullement à signaler sa culpabilité. La renommer qui l'entourait ne fut pas ébranlée parce qu'elle était trop profonde et parce que, d'aulre part, la personne dont on se servit pour le compromettre jouissait de la plus détestable réputation.
L'adresse et le talent que M""® de Rus savait déployer « en tout et toujours » et qui la firent réussir dans les événements les plus difficiles et extraordinaires de sa vie, l'avaient fait surnommer la sorcière par M*"" de Sévigné et Saint-Simon qui parlent d'elle. Les lettres de M™° du Noyer que nous aurons à citer plus lard nous font connaître, avec les détails les plus curieux, l'existence romanesque de cette femme. Nous nous contenterons dans ce chapitre de raconter celles de ces intrigues qui compromirent son cousin Roquesante et amenèrent la disgrâce de ce magistrat.
Les agissements de M"^® de Rus consistèrent surtout à exploiter à son avantage la situation qu'avait M. de Roquesante, comme membre de la Chambre de justice, en vendant sa protection. Elle retirait de ce commerce peu avouable des sommes considérables à l'insu d'abord de son cousin et du public, puis presque ouvertement.
Nos documents privés racontent que les ennemis de Roquesante n'ignoraient pas les intrigues de M""^ de Rus, qui
ne pouvaicnl manquer de le comproniellre un jour ou l'autre ; mais que non seulement on la laissa faire, mais qu'elle fut aidée dans celle voie et qu'elle reçut la récompense de son exploitation.
Quelques mois déjà avant les événements dont nous allons parler, le roi, sur des rapports de police, avait dû exiler de Paris iM"^® de Rus, et Roquesante avait un jour exprimé au greffier de la Chambre sa mauvaise humeur et ses plaintes sur cet événement ^^\
Voici ensuite comment s'exprime d'Ormesson dans son journal ^^^' :
« 12 février 1665. M. Besnard médit que le jour
précédent M. le chancelier avait dit à la Chambre que M. de Roquesante avait reçu ordre de se retirer à Quimper-Corentin en Bretagne, et qu'il avait fait beaucoup de choses qui pouvaient obliger le roi à le traiter plus sévèrement et que le roi lui avait fait grâce. M. Besnard ajouta qu'il avoit ouy dire que le sujet de plainte contre lui esloit qu'il avoit demandé une place de commis dans les gabelles en faveur de M^^ du Rus sa parente ; que les fermiers l'ayant refusé, il avait tant fait qu'ils avaient donné deux mille livres de pension à celte dame et que M. de Roquesante les en avoit remercié ; que de ce fait l'on avoit informé »
(1) Documents inédlls, archives de la Bastille, Ravaison, t 2, p. 185 : Foucault, greffier do la chambre, à Colberl :
« — Aussitôt que la cousine de M. de Roq.... a reçu l'ordre du roi, il m'en esl venu faire sa doléance, mais c'est une chose faite et bien faite, je ne doute pas que l'on ne vous écrive pour en obtenir révocation, mais je pense bien que ce sera inutilement v
Le 2i février, revenant encore sur celle affaire, d'Or-
messon écrivait de nouveau ^'^ : « M. de Massenau me
dit, sur l'affaire de M. de Roquesante.que Ton avoil donné un arrestà la chambre de justice sans avoir esté délibéré, par lequel M. de Gizaucour avoit esté commis pour informer sur la plainte du procureur général ; qu'elle consistoit en trois chefs : le premier, qu'un des amis de M"^"^ du Ru, parente de Roquesanle, l'ayant prié de demander pour luy un employ dans les gabelles et M. de Roq. l'ayant obtenu de M. Berryer, il avoit esté donné de l'argent à cette dame, et que M. de Roq. avoit remercié celuy qui l'avoit donné ; le second, qu'estant rapporteur de l'affaire de Vassor contre Nègre, avoit employé cette dame pour se le rendre favorable et que, pour ce, il lui avoit donné de l'argent ; le troisième, qu'estant dû à un gouverneur de Picardie 12,000 livres, il avoit employé le crédit de M. de Roquesanle auprès de M. Berryer et que, son affaire ayant réussi, il avoit donné mille escus à cette dame. »
M. Ravaison, dans ses Archives de la Bastille et aux chapitres sur la Chambre de justice, parle longuement de cet incident fâcheux et raconte les honteuses intrigues de M"^^ de Rus. Nous reproduisons ses citations aux pièces justificatives du deuxième volume.
Après avoir fait la part de la galanterie de notre conseiller à l'égard de sa cousine, fort belle femme du reste, et des procédés familiers à M""® de Rus, nous serions tenté de juger assez sévèrement la faiblesse de Roquesanle si
nous ne nous reponions d'abord à une époque bien éloignée de celle de nos jours pour les mœurs, coutumes, habitudes des intrigues de cour et du palais et si, d'autre part, pour nous rassurer aussi, nous n'avions la certitude et les preuves que les magistrats ses collègues, M™® de Sévigné, le public enfin ne firent pas un cas sérieux des accusations dirigées contre lui.
D'Orraesson bien informé et à même de savoir la vérité par sa connaissance des bruits et des événements qui circulaient, n'incrimine même pas Roquesante et se contente de dire que le public fui bien surpris de cet événement ^^^
Le 13 février, Guy Patin, peut-être moins bien instruit, mais reproduisant quand même les sentiments de Paris, écrivait : « M. de Roquesante, conseiller d'Aix, à la Cham- « bre de justice, qui parla fort hardiment pour M. Fouquet, « reçut hier commandement du roi par une lettre de cachet, « de sortir de Paris et de se retirer à Quimper en Bassea Bretagne. Voilà, ce qui ne s'est jamais vu, un commissaire « exilé ; il est pourtant parti quelque temps qu'il fasse. «
Voltaire enfin écrit dans son siècle de Louis XIV ^^^ :
a Ce qui révolta le plus l'esprit des citoyens dans le
« jugement de Fouquet, c'est que le chancelier fit exiler « l'un des juges nommé Roquesante qui avait le plus déter- « miné la Chambre à l'indulgence. »
Le public continua à soutenir Roquesante par son estime malgré tous les bruits qui, certainement, durent se répan-
(I) Tome 2, p. 304.
(a) Edition de Genève 1769, chap. 2.ï, p iô5.
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cire dans Paris ; on composa de nouveaux couplets dont l'un d'eux commençait ainsi -*K
Hélas ! il est bien vrai qu'en ce siècle barbare
Et la gloire et l'honneur n'ont qu'un titre pompeux
Kt que sous ces grands noms, dont la vertu se pare,
Elle cache souvent les maux qu'elle prépare
Et du plus grand héros en fait un malheureux !
Uoxante (sic), dont l'honneur rend le sort pitoyable,
Et qu'un trop grand mérite accable,
En sert d'exemple assez puissant
Il est traité comme un coupable Pour n'avoir pas voulu punir un innocent.
Dans son histoire du parlement de Provence, Hesmivy de Moissac qui avait encore connu Roquesante et avait longtemps siégé avec son flls, donnant la biographie de notre conseiller, ne fait aucune allusion à ces incidents avec M^^ de Rus, il se contente de dire « qu'ayant soutenu avec trop de chaleur la cause du surintendant il fut obligé de se démettre de sa charge, eut ses biens confisqués et fut exilé... »
Nous trouvons cependant dans les documents publiés par M. Ravaison indiqués plus haut, une lettre du premier président d'Oppéde à Colbert qui accuse Roquesante et rappelle sa conduite. Cette lettre porte les traces, de la part du chef du parlement d'Aix, de la satisfaction en quelque sorte
(1) Ces vers se trouvent, comme les autres cités plus haut, dans les manuscrits de Conrart à la bibliothèque nationale, t Xf, folio 549 et précédés do celte note, nous dit M. Chérucl qu\ les reproduit : Sur l'exil de M. de Roquesante, conseiller au parlemenl de Provence et commissaire à la Chambre de justice, lequel après le jugement du procès de M. Fouquet et estant rapporteur de celui de M. de Guénégaud, trésorier Je l'Epargne, fut envoyé à. Quimpercorantin. fChérucl, t. 3, p. 437.)
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qu'il éprouvait, du malheur arrivé au conseiller choisi jadis contre son opinion. Nous avions signalé, lors du choix de Roquesanle comme commissaire, l'inquiétude du premier président sur ses intrigues de M™® de Rus.
Il ne faut pas perdre de vue d'autre part que Colbert, réputé le plus grand des ennemis du Surintendant no pouvait que détester aussi Roquesante, détail que certainement n'ignorait pas M. dOppède en écrivant au ministère la lettre suivante :
Du président d'Oppéde à Colbert.
a Aix, 28 février 1 665.
« Le président de Régusse a rendu publique une lettre « de M. de Roquesante au parlement, qui prend le prête texte de lui faire savoir son malheur sur ce qu'il ne peut « plus vaquer à la sollicitation de quelque procès qu'il a au « conseil. Je ne crois point ce qu'il avait prétendu en l'écri- « vant, car les procès que nous avions sont terminés il y a « plus de deux mois. Je sais qu'il n'a rien produit qu'une « condamnation toute publique de sa conduite, de la perte « de ses affaires ; ce sont aussi certaines occasions auxquel- « les il savait bien que je ne me laissais pas mesurer. »
Nous retrouvons encore une note sur Roquesante dans l'extrait des lettres et instructions de Colbert, publiées par M. P. Clément fl 861-70, 7 vol. in-8° tome Yll. p. 217, 218, Supplément VIII. Plan de la Chambre de justice et des principales affaires qui s'y traitent. Mais il ne faut pas oublier que c'est ici Colbert lui-même qui parle et juge :
« Le sieur Raphélis de Roquesante, conseiller au
parlem^ de Provence, habile, parle bieu et est assez fort dans
ses avis ; il a esté longtemps bien inlentionné et ferme ; depuis trois ou quatre mois, il s'est fort détraqué, il est accusé de se laisser entièrement posséder par la darae Durud (sic) sa parente , qui est logée dans son même logis. »
Au tome l*^^ p. 145 de ce même ouvrage, M. Clément rappelant le bannissement de Roquesante et les qualifications de grand et divin que vingt ans après ces événements lui donnait encore M™® de Sévigné, ajoute que le public n'avait vu dans cet exil qu'un acte de colère et que Guy Patin n'avait pas craint d'écrire à ce sujet la phrase que nous citions plus haut.
De nos jours enfin M. Lair, qui a eu connaissance de tous les documents que nous venons de donner et les mentionne, n'a pas hésité quand même à écrire, p. 423 de son tome 2 : « il n'avait pas suffi de punir ce juge consciencieux, il avait fallu le flétrir, » et M. Chéruel enfin sans s'arrêter aussi à toutes ces accusations ne craint pas de dire que « sa disgrâce ne fut imputée qu'à la résistance qu'il avait opposé à certaines sollicitations. »
En dehors de ces appréciations, plus ou moins approfondies peut-être, il n'en résulte pas moins pour nous que Roquesante , s'il ne fut pas coupable fut au moins très blâmable de légèreté, surtout si on réfléchit au caractère froid et peu communicatif que ses contemporains lui attribuent et malgré le machiavélisme dont on usa à son égard.